Wednesday, November 16, 2011

Changer de vie, l'insurrection situationniste






Est-il raisonnable d'entrer dans le monde de la spiritualité sans un minimum de lucidité philosophique ? Ignorer le chaos du monde et se réfugier dans une tour d'ivoire sous les auspices d'une religion ou d'un gourou n'est en aucun cas une voie de libération. Les sociétés profanes et les organisations spirituelles sont toutes entre les griffes d'exploiteurs et de manipulateurs. A l'instar des situationnistes, nous devrions nous affranchir de quelques illusions mondaines avant de prétendre à l’Éveil supra-mondain. 

Les situationnistes occupent une place à part dans l’historiographie contemporaine. Souvent calomniés et souverainement occultés pendant près d’un quart de siècle, alors que leurs idées étaient pillées de toute part, ils sont aujourd’hui devenus « la référence » que l'on se plait à citer, même si on n’identifie ni ne distingue pas toujours très bien le sens de l'épithète. On songe, dans les meilleurs cas, aux événements de 68, à une organisation, et à une revue homonyme appelée Internationale situationniste (IS), ainsi qu’à deux ouvrages : La Société du spectacle de Guy Debord et le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem. Certains se remémorent aussi un film de kung-fu détourné au titre improbable, La Dialectique peut-elle casser des briques ? En revanche, on oublie ou l’on ignore que l’aventure situationniste a dépassé, et de loin, le cadre de la seule IS, fondée en 1957 et autodissoute en 1972, puisque cette organisation a donné naissance à partir du milieu des années soixante à un vaste mouvement international, encore actif à l’heure actuelle, mais dont l'âge d’or se situa dans les années soixante-dix. Il n’est donc pas étonnant d’en avoir trouvé la trace au cœur des mouvements Provo en Hollande, punk en Angleterre, autonome en Italie ou alternatif en Allemagne. On ne compte plus désormais les sociologues, philosophes, romanciers, hommes de radio ou de télévision, créatifs de publicité et autres, qui évoquent ça et là leur admiration, leur dû et parfois même leur proximité passée avec ceux que l’on baptisait familièrement « les situs ». Pourtant, ces hommages continuels n’ont toujours pas dissipé les nombreux embarras que suscite le sujet, ni les confusions, qu’ils auraient plutôt tendance à alimenter.

Il est vrai que l’IS elle-même a longtemps fait l’objet d’invraisemblables affabulations. On a d’abord beaucoup glosé sur le nombre de ses participants. Entretenant le mystère, son bulletin fournissait en 1963 la réponse suivante : « Un peu plus que le noyau initial de guérilla dans la Sierra Maestra, mais avec moins d’armes. Un peu moins que les délégués qui étaient à Londres en 1864, pour fonder l’Association internationale des travailleurs, mais avec un programme plus cohérent. » Dans les faits, la structure, née de la fusion de plusieurs groupes d’avant-garde artistique, a compté 70 membres (63 hommes et 7 femmes) de 16 nationalités différentes, en douze ans et six mois d’existence. La pratique coutumière des exclusions (45 des 70 membres) et des démissions a cependant toujours limité à une dizaine le nombre de participants simultanément présents en son sein. Autre source d’allégations fantaisistes : leur projet révolutionnaire. Cette cause, fruit d’une singulière rencontre entre radicalités artistique et politique, ils avaient choisi de la fonder eux-mêmes. L’origine, le parcours, le tempérament et les aspirations de ces agitateurs s’avéraient pour le moins atypiques. « Insurgés », les définirait d’un mot. Ces adeptes d’un « refus total » s’étaient d’abord révoltés au sortir de l’adolescence contre la vie même. « Ne travaillez jamais », assénaient-ils, en commençant par donner l’exemple à travers des conduites en tout point « scandaleuses », tout à la fois fondements et applications de leurs premières théories. « Bohèmes » par choix, et en majorité autodidactes, ils s’étaient dressés contre les mouvements dadaïste et surréaliste, dont ils étaient les héritiers directs et les enfants terribles, une rupture salvatrice destinée à assurer leur complète émancipation. Ce combat contre l’ordre du monde, ils le préparèrent en se composant progressivement un vaste champ culturel, mêlant à des auteurs ou des créateurs d’avant-garde (Cravan, Breton, Péret, Artaud, Malevitch, Joyce...), les œuvres de romanciers (Sade, De Quincey...) et de poètes (Omar Khayyâm, Lautréamont...), de mémorialistes (le cardinal de Retz, Casanova...) et d’essayistes (Machiavel, Balthasar Gracian, Clausewitz, Hegel...). Leur politisation résulta, elle, d’une lecture critique des écrits de Marx, de Bakounine, de Fourier et de Nietzsche, sans ignorer ceux des « marginaux » du marxisme (Korsch, Pannecoek, Lukacs...) et de l’anarchisme (Stirner, Darien...). Pétris d’histoire, ils manifestèrent un intérêt tout aussi vif pour les bandits « sociaux » (Cartouche, Mandrin...) et « asociaux » (Villon, Lacenaire...), les grands insurgés oubliés (Makhno, Durruti, Villa...), ainsi que les hérésies et autres mouvements religieux millénaristes. Cette culture livresque, liée à l'étude du mouvement ouvrier, de la Commune de Paris à la Catalogne libertaire de 1937, les conduisit rapidement à propulser la social-démocratie, le marxisme-léninisme et l'orthodoxie anarchiste dans les poubelles de l’histoire, pour faire du courant situationniste une pratique, une critique et une théorie radicales.

Considérablement influencés par les travaux de quelques pionniers, dont ils croisèrent souvent la route (Isou, Lefebvre, Castoriadis...), et par la fusion qu’avaient forgée les surréalistes, à partir des mots d’ordre de Rimbaud et de Marx, les situationnistes souhaitaient à leur tour « changer la vie » et « transformer le monde », en « réalisant » l'art et la philosophie. Se voulant l'aiguillon d’une révolution intégrale, ils considéraient que le prolétariat, organisé en conseils ouvriers, pouvait désormais accomplir sa « mission historique », grâce à l’automation et à la cybernétique, en réalisant le vieux rêve d’une société sans maîtres ni esclaves. L'abolition du travail, du salariat, du capital et de la marchandise devait ouvrir une ère nouvelle. La vie quotidienne libérée, sur les ruines des médiations et du « spectacle », reposerait sur une suite ininterrompue de situations, autrement dit de moments construits de la vie, dont on ne connaissait encore que les contours par le biais d’un ensemble de comportements expérimentaux (dérive, psychogéographie...). Voilà, résumé à grands traits, un ambitieux projet, dont les accents utopiques peuvent surprendre, mais qui résultait au moment de son élaboration d’un certain nombre d’éléments concrets considérés comme porteurs d’espoir : crise de l'art moderne, développement du machinisme, prémices apparentes d’un nouvel «assaut prolétarien» (Berlin 1953, Budapest 1956...), processus de décolonisation, rébellion de la jeunesse dans le monde...

Laurent Chollet, L'insurrection situationniste.


« On prendra sans demander et cela ne sera pas le vol, on emploiera ses facultés et son activité et cela ne sera pas le travail. »
Elisée Reclus




L'insurrection situationniste


No comments: