Monday, May 18, 2009

René Guénon, le penseur rebelle

Dans les années 1930, René Guénon entretenait l’espoir de la reconstitution d’une élite intellectuelle occidentale détentrice du véritable savoir spirituel.

De nos jours, cette élite se maintient discrètement en Orient. Ces sages n’appartiennent pas à une loge secrète chère aux théosophes, ils ne dirigent ni des ashrams hindous ni des centres d’enseignement du bouddhisme. Mais, comme l’avait constaté Alain Daniélou, un spécialiste de la spiritualité orientale qui vivait en Inde (durant presque 30 ans), ils se dissimulent parmi les classes sociales les plus humbles.

Dans «La crise du monde moderne», Guénon écrit :

« L’élite existe encore dans les civilisations orientales, et, en admettant qu’elle s’y réduise de plus en plus devant l’envahissement moderne, elle subsistera quand même jusqu’au bout, parce qu’il est nécessaire qu’il en soit ainsi pour garder le dépôt de la tradition qui ne saurait périr, et pour assurer la transmission de tout ce qui doit être conservé. En Occident, par contre, l’élite n’existe plus actuellement ; on peut donc se demander si elle s’y reformera avant la fin de notre époque, c’est-à-dire si le monde occidental, malgré sa déviation, aura une part dans cette conservation et cette transmission ; s’il n’en est pas ainsi, la conséquence en sera que sa civilisation devra périr tout entière, parce qu’il n’y aura plus en elle aucun élément utilisable pour l’avenir, parce que toute trace de l’esprit traditionnel en aura disparu. »

« On reprochera beaucoup à Guénon cette notion d’élite intellectuelle à reconstituer pour sauver l’Occident, qui peut être la porte ouverte à des mouvements aux bras étroits, et de type janséniste ou fascistes, mais il ne faut jamais oublier, pour éviter un formidable contre-sens dans la lecture de l’œuvre de Guénon, que celui-ci se place toujours en tant que l’intercesseur et le défenseur de la Vérité unique et universelle, en tant que métaphysicien, et non pas en tant qu’idéologue politique.

Certes, Guénon est persuadé que l’«égalitarisme» est un leurre, et que la victoire de l’Esprit n’aura point lieu dans ce présent cycle que nous achevons. Mais il pense aussi que le versant maléfique de l’histoire actuelle de notre planète n’est qu’une partie de l’iceberg des apparences, et que l’autre versant, caractérisant le bien, en lui-même, « possède un caractère permanent et définitif ». D’ailleurs, Guénon n’écrit-il pas en toutes lettres : « Qu’on se rapporte d’ailleurs à l’Apocalypse, et l’on verra que c’est à l’extrême limite du désordre, allant jusqu’à l’apparent anéantissement du monde extérieur, que doit se produire l’avènement de la Jérusalem céleste, qui sera, pour une nouvelle période de l’humanité, l’analogue de ce que fut le paradis terrestre pour celle qui se terminera à ce moment même » (1) ?

Mais attention, qu’on ne se méprenne pas : Guénon n’est pas un défaitiste, ou un fataliste, ou un Cassandre incorrigible. Il croit toujours qu’après le cycle sombre, un autre va lui succéder. Changer le cap d’une civilisation est toujours possible. Restaurer «l’ordre normal» est envisageable. Il s’agit alors de repérer aujourd’hui les vérités fondamentales et méconnues par le plus grand nombre. Ce qui doit être recherché, c’est la réalité spirituelle. Toutefois, et Paul Sérant a raison de le souligner : « C’est donc, en définitive, la constitution d’une élite «véritable» que Guénon appelle de ses vœux. Et il n’est pas question pour cette élite d’entreprendre une action extérieure quelconque. » Guénon confirme : « L’élite n’a pas à se mêler à des luttes qui, quelle qu’en soit l’importance, sont forcément étrangères à son domaine ; son rôle social ne peut-être qu’indirect, mais il n’en est que plus efficace, car, pour diriger vraiment ce qui se meut, il ne faut pas être entraîné soi-même dans le mouvement » (2). On le voit, Guénon, n’œuvre pas dans l’ordre temporel, en quelque sorte. Il souhaite sans doute une restructuration des valeurs spirituelles de la vie humaines, mais ne rêve pas de créer des groupes de pression politique, ou des armées de militants, dirait-on aujourd’hui. Ce n’est pas un meneur d’hommes, un guide pour les masses ou je ne sais quel dictateur univoque. Il se méfie de la religiosité, diffuse et multiforme. Il fait plutôt appel à l’intériorité de l’homme, à ses facultés intellectuelles, à ses potentialités de base pour se connaître, à sa source.

Guénon nomme avec pertinence les signes de désordre, de déliquescence, de notre époque. Certes, il appelle de ses vœux un Occident différent, plus soucieux d’être que d’avoir, et il demeure comme un sage debout parmi les ruines. Il fait rempart. En somme, il pose l’acte d’une présence. Il devient le témoin contre une certaine aliénation métaphysique. Il porte la nostalgie d’un royaume perdu, il ne désespère pas comme on l’a trop dit de lui. Il porte son regard au-delà du présent, au-delà de l’aspect matériel manifesté, il va de l’extérieur vers l’intérieur, de l’évident vers le secret. L’expérience libératrice dont il trace, avec intuition, au fil de ses ouvrages, les pistes qu’il nous entraîne à considérer à sa suite les principes fondamentaux de toute chose. Guénon vise ce qu’il nomme la «réalisation métaphysique». Il nous incite à nous intégrer à notre juste place dans le cosmos. Sans équivoque, son attitude est d’inspiration gnostique, à la conquête de la croissance intérieure. Les ancêtres, Empédocle, Pythagore, Platon même, ne sont pas loin. Mais sa vision de la gnose s’appuie sur l’universalité de nombreux symboles et autres mythes. Et sa question insistante de l’origine commune des différents ésotérismes de par le monde n’en est que plus passionnante à formuler. Son argumentation incite à la réflexion profonde à ce sujet.

Guénon propose le salut par la connaissance. Par là même, c’est un philosophe de la droiture qui marche dans les labyrinthes de la lumière. Il peut faire songer alors à la grande mystique Simone Weil, gnostique contemporaine, qui écrivit dans «Lettre à un religieux» : « Les diverses traditions religieuses authentiques sont des reflets différents de la même vérité. » Quoi qu’il en soit, refusant l’artificiel, la mode, l’éphémère et toutes les mentalités modernes acquises, René Guénon interroge la mémoire de l’humanité, il défend avec ardeur ce que le journaliste Patrice de Plunkett appelle « la spécificité de la démarche spirituelle, mêlée intimement à notre histoire et qui pourtant la transcende, la surplombe, la fait raisonner dans l’éternel » (in "Quelle spiritualité pour le 21e siècle ?" Editions 1). Oui, comme Chesterton qui, dès 1909, dénonçait une société qui mutile la nature humaine en l’amputant de sa dimension spirituelle, comme Bernanos prônant une « résistance spirituelle » autant que politique dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, comme Maurice Clavel qui en appelait à une sorte de grande rébellion spirituelle dans la rue quelques semaines avant les bouleversements de Mai 1968 en France, René Guénon a aussi en lui-même une part de prophète en révolte contre l’emprise du matérialisme. Quand il écrit : « On dit que l’Occident moderne est chrétien, mais c’est là une erreur ; l’esprit moderne est antichrétien, parce qu’il est essentiellement antireligieux ; et il est antireligieux parce que, plus généralement encore, il est antitraditionnel ; c’est là ce qui constitue son caractère propre, ce qui le fait être ce qu’il est » (3), Guénon dénonce l’âge de l’imposture, de la subversion et de la parodie. Sa voix, alors, atteint l’Universel. Et la voie qu’il propose nous est toute proche.

Jean-Luc Maxence, « René Guénon, le philosophe invisible », Presse de la Renaissance.

Présentation du livre de François Angelier :

« À l'instar de Krishnamurti, de Lanza Del Vasto ou de Teilhard de Chardin, René Guénon est une des figures les plus originales (et dérangeantes) de la spiritualité contemporaine. Né en 1886 (l'année de la conversion de Claudel), mort en 1951 au Caire, René Guénon est élevé dans la tradition catholique. La rencontre de l'occultiste Papus et de la franc-maçonnerie, l'étude des traditions soufi et hindouiste vont le faire évoluer vers une recherche de la tradition spirituelle fondamentale. Par ailleurs, sa conscience aiguë de la crise de l'âme contemporaine l'amène à instruire le procès de l'univers technologique et des dérives matérialistes qui mènent le monde à sa ruine. À cette course à l'abîme, Guénon oppose une reconsidération épurée des grands mythes et des traditions spirituelles les plus diverses. De cette vie confondue avec une terrible quête du sens, Jean-Luc Maxence donne une analyse claire et profonde, allant à l'essentiel. Le lecteur y croisera Maurras et Bachelard, Maritain et Daumal, Henry Corbin et Rudolpf Steiner, sera initié au mythe de l'Agarttha et accompagnera Guénon en Égypte où, devenu le cheik Abd-el-Wahed-Yahia, il n'est plus qu'un être de prière et de contemplation. »





(1) "Autorité spirituelle et pouvoir temporel", éditions Traditionnelles, p. 114.
(2) "Orient et Occident", éditions Traditionnelles, p. 176.
(3) "La crise du monde moderne" Gallimard, p. 111
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