Sunday, February 14, 2010

Mahachinachara, la Grande Voie Chinoise.


Un sage nommé Vashista alla chercher les enseignements les plus profonds en remontant les rives du Brahmapoutre jusqu’aux portes du Yunnan, en Chine.

« Après un voyage éprouvant, écrit Daniel Odier, Vashista arriva enfin au Yunnan et c’est là qu’il découvrit un royaume caché dans lequel ne vivaient que des êtres éveillés parmi lesquels il rencontra le Bouddha. Dès son arrivée, il fut surpris de voir que les éveillés vivaient dans la plus grande spontanéité et que cela semblait constituer la seule pratique de ces êtres accomplis. Nul autre temple que le corps. Les éveillés passaient le temps dans la présence, l’union des corps, la délectation dans les plaisirs les plus variés. Nul interdit, nulle limite. Vashista, qui avait surmonté tant d’épreuves sans atteindre l’éveil, demanda au Bouddha de lui transmettre cette doctrine secrète.

« Vashista, écoute, je vais te transmettre la plus haute doctrine du Kula, qui transforme immédiatement celui qui l’entend en divinité. Toute cette voie se situe en dehors de l’action extérieure qui consiste en purification, en rituels, en ablutions, en offrandes, en méditation, en mantra, en adoration d’une divinité extérieure, en préceptes, en règles de conduite, en étapes à franchir. C’est l’exposition de la Grande Voie Chinoise dans laquelle ne subsiste aucune forme, aucune séparation, aucune voie à parcourir, aucun fruit à atteindre qui ne soit situé en soi-même. Cette voie consiste en la reconnaissance immédiate de ta propre essence absolue. Il n’y a aucune restriction rituelle, aucune pratique extérieure, mais cette simple reconnaissance portée d’instant en instant dans la non-différenciation. Nuit et jour, lunaisons, jours auspicieux et jours néfastes, tout cela est à oublier. »
[…]

Huang-po demanda à Pai Chang :
« Quel est l’enseignement des anciens ? »
Pai Chang demeura silencieux.
« Dans ce cas, que transmettez-vous aux générations futures ?
- Je croyais que vous étiez l’un de ces maîtres de large calibre », rétorqua Pai Chang avec une ironie mordante.

Daniel Odier commente : « Voilà du dialogue. Voilà un corps qui parle. Pas de niaiserie bienveillante. Voilà l’essence d’une transmission de cœur à cœur. Pai Chang appartenait à la clique de Ma-t’sou, il était l’un des cent trente neuf qui connurent l’éveil ; Huang-po était le maître sublime de Lin-t’si. De sérieux gaillards. Pai Chang a la dent dure pour ceux qui colportent la notion d’impureté :

« Les enseignements partiels parlent d’impureté, les enseignements absolus parlent de pureté. Les enseignements partiels traitent de la souillure et des choses impures pour éliminer le profane. Les enseignements absolus parlent de la souillure des choses pures pour éliminer le sacré. Chercher la bouddhéité, chercher l’éveil, chercher quoi que ce soit, que cela existe ou non, c’est abandonner la racine pour les branches. En dehors de cela, si tu ne nourris aucune pensée particulière pour quoi que ce soit, alors, en temps voulu, tu trouveras ta part de naturel et de clarté. »
« Le cœur qui n’a pas compris, c’est précisément Cela, et rien d’autre. Ce qui m’interroge à l’instant présent constitue ton trésor. Toutes choses sont parfaites en soi, rien ne manque. Utilise-les spontanément. A quoi bon chercher vers l’extérieur ? » dit Ma-t’sou.

« Mais ceux qui cherchent ont besoin de réponses.
- Vous voulez des réponses, en voilà :

Goûtez de cette voie les délices et la joie tout en vagabondant dans la réalité.

L’état de connaissance est une inconnaissance par laquelle est connue l’essence de toute chose.

Nul besoin de prouesses ni d’ingéniosité, conservez simplement l’état du nouveau-né.

Il n’y a vraiment rien dont il faille s’enquérir, comme il n’y a nul endroit où apaiser l’esprit. Lorsqu’il n’est nul endroit où apaiser l’esprit, le vide lumineux se met à resplendir.

La Grande Voie est un espace vide et illimité où n’existent ni les réflexions ni l’anxiété. Cela, vous l’avez réalisé, rien ne vous manque. Il n’y a pas d’autre méthode, il vous suffit de vous conformer à l’esprit tel qu’il est. Ne pratiquez pas la contemplation, ne purifiez pas l’esprit, ne laissez pas s’élever la haine ou l’avidité, ne soyez pas mélancolique ou anxieux : soyez le naturel illimité, sans obstacle, libre d’aller dans n’importe quelle direction. Toutes les passions et tous les obstacles sont dès l’origine la grande extinction. Toute quête est vouée à l’échec puisqu’elle suppose un objet. Suivez le fil de vos émotions, ayez confiance, suivez votre propre nature.

La compréhension ne permet pas d’atteindre la source profonde, l’incompréhension encore moins. Transcende les conventions et les écoles, sois complètement limpide, libre. Aussitôt qu’ils pénètrent le point ultime de la vérité, ceux qui depuis des temps immémoriaux ont réalisé le grand éveil deviennent aussi rapides que des faucons, aussi vifs que l’éclair ; ils chevauchent les vents, étincelants dans le soleil, leur dos frôlant le bleu du ciel.
[…]

« Si les choses sont si simples, pourquoi l’homme a-t-il inventé toutes ces pratiques, tous ces rituels, toute cette activité qui se déploie autour de l’essentiel ?
- Pour le masquer.
- Dans quel but ?
- Pour garder le pouvoir. Lorsque le grand maître tibétain rencontra au Cachemire le siddha Tilopa, celui-ci lui transmit, après quelques épreuves, les enseignements absolus de Mahâmudrâ. Marpa rentra au Tibet et se mit à enseigner cette simplicité immédiate qui renvoie à la trappe toutes les pratiques, tous les intermédiaires, toute la classe des prêtres. Les autres maîtres s’inquiétèrent de voir révélé directement un enseignement aussi anarchique. Ils demandèrent à Marpa de se calmer et de réserver ces enseignements à ceux qui avaient franchi toutes les étapes de la voie formelle. C’est ainsi que ce que les siddha révélaient d’emblée devint l’enseignement le plus secret. C’est la même chose pour Mahachinachara. »

Daniel Odier


Photo : paysage du Yunnan

Non loin des magnifiques gorges du Saut du Tigre, dans le Yunnan du nord, la cité de Zongdian prétend être la mythique Shangri-la décrite dans le roman de James Hilton, "Lost Horizon". Pour écrire son roman, Hilton s’est inspiré des articles de Joseph Rock, un explorateur et botaniste américain fasciné par la culture Naxi, dont les prêtres, les Dongba, sont les héritiers des Bönpo.

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