Thursday, July 15, 2010

Anargala a quitté Wonderland

Le néo-bouddhisme s’adresse à l’âme en quête d’extases nirvaniques et de plaisirs mystiques. Ce monde merveilleux ne connaît que la bonne parole doucereuse de maîtres incontestés.

Le néo-bouddhisme est une sorte d’auberge des délices, les gourous mielleux y préparent à foison toutes sortes de douceurs religieuses et de sucreries dharmiques. Ici, on fait avaler des illusions tartinées de méditation. Là, le nectar sucré de l’initiation coule à flot. La vue des pratiquants ne discerne que le bonheur, sa saveur suave et sa couleur rose bonbon.

Au Wonderland des néo-bouddhistes, les propos aigre-doux et les remarques amères des pisse-froid (1) comme Anargala sont proscrits.

Le témoignage d'Anargala :

"Je fis une première retraite auprès de Namkhai Norbu à Mérigar en 1992. Après avoir installé ma tente en la camouflant soigneusement, j'écoutais les premiers enseignements sur "la Base de Santi Maha Sangha", première étape du cursus mis au point par ce maître. J'étais très heureux, porté par la vision de cet homme charismatique. Bon, c'est vrai, la nuit je me les gelais grave : j'avais sorti tout le contenu de mon sac - même les slips - pour me réchauffer. J'avais beau essayer de mettre en pratique les instructions sur la Chaleur Intérieure (une version simplifiée, certes), rien n'y faisait. De plus, il n'y avait pas moyen de prendre une douche, et un seul repas par jour : une semaine à la tibétaine ! Mais l'ambiance était sympathique et solidaire. Seulement, tout cela me semblait un brin trop formel.

A la retraite d'Orléans, en 1994, Namkhai Norbu nous parla longuement des "Gardiens". Ce sont des Bouddhas censés protéger les pratiquants. Mais s'adresser à eux est, pour diverses raisons, réputé être une tâche dangereuse. Les pratiques qui leur sont consacrées sont donc longues et complexes. Aprés plusieurs années de réflexion sur la question, j'en vins à la conclusion que ces choses-là n'étaient pas pour moi. Certes, je sens la force des rituels, et j'apprécie de m'y plonger, mais cela reste une mise en scène symbolique, plus encore en ce qui concerne les Gardiens, les esprits et les rituels "violents" ou magiques en général. Surtout, cela me touche infiniement moins que les textes Dzogchen. Je décidais donc de ne garder qu'eux et, par respect pour Namkhai Norbu, qui nous demandait de croire que ces gardiens n'étaient pas QUE des personnifications mais aussi des personnes bien réelles, je cessais d'aller à ses retraites.

En 1995, je participais à ma dernière retraite bouddhiste : la transmission du Nyingthig Yabshi par Pénor Rimpoché à Lérab Ling.

Lérab Ling, c'est un peu comme le Titanic : tout en haut, il y a les cabines individuelles pour les riches, et tout en bas, il y a des tranchées dégagées au bulldozer. Une vraie mise en espace du samsâra français. Moi, évidement, j'avais la dernière place, tout au bout de la dernière rangée. N'empêche, j'ai bien rigolé. Le chemin de terre avait tendance, malgré la présence des arbres qui nous entouraient, à glisser lentement mais sûrement vers la rivière en contrebas. Chaque soir, je racommodais donc discrètement mon lopin de terre avec les pieds, en plantant ici et là des bouts de bois. En fait, ces opérations paysagères m'intéressaient plus que les enseignements : la plupart du temps, Sogyal Rimpoché nous faisait son show, ou bien il fallait réciter des prières en tibétain translitéré des heures durant. Sogyal Rimpoché, c'est le Garcimore du Vajrayâna. Sympathique et jovial : "Hey men, yes, we have coooosmmic eeeeeegooo.... yes ! hi hi hi ! Look, you don't feel something ? Like something has changed with me, yeah ? Don't you feel this difference now ? Hi hi hi !": en fait, il venait de finir une retraite "solitaire" et faisait allusion aux Accomplissements Spirituels qu'il avait atteint depuis. Pour être clair, il ajoutait : "You know, I prefer to teach you every day, rather than Khenpo [Namdrol, disciple érudit du "vrai" Sogyal], because, you know, for you I'm the Door to the Teachings, yeah... No ? Hi hi hi !". Et effectivement, seule une fraction des enseignements de Pénor Rimpoché fut traduite par Sogyal . Pénor nous montra les postures pour Thögal (dont celle de l'éléphant : je vous laisse imaginer !), mais personne n'expliqua aux gens présents de quoi il s'agissait. On nous réparti en petits groupes, avec des "anciens", pour nous expliquer les choses "plus en détail". Le type de mon groupe n'y connaissait pas grand'chose, où bien il ne voulait pas. Je proposais qu'on lise, au moins, la traduction du chapitre V du Miroir du Cœur de Vajrasattva, par P. Cornu et publiée au Seuil. Ce chapitre décrit précisément les rituels d'initiation auxquels nous étions censé participer, mais non, rien n'y fît. Une dame posa alors une question du genre "Mais alors, on est bien dans un centre bouddhiste, ici?", et le type fût ravi de l'informer.

Ce qui m'a un peu chagriné, c'est l'ambiance radine : il fallait attendre une heure pour avoir une assiette de nouille, et on avait presque pas d'eau, alors que le tarif était celui d'un club touristique !
En revanche, voici ce qui m'a durablement interpellé : un matin, je surpris une conversation dans le secrétariat. Une jeune femme était là, face à un membre du staff. Elle n'avait pas de quoi régler la totalité de la somme pour la "retraite". Elle expliqua qu'elle était seule, avec sa petite fille. Le type ne voulut rien entendre. Il dit, textuellement : "Soit vous payez tout, soit vous partez". Du coup je fus, moi aussi, très heureux de quitter ce lieu.

Depuis, j'ai assisté à quelques enseignements de Tenzin Namdak, quelques bricoles à droite à gauche. Mais chacune de ces visites me confirme dans ma réaction initiale : hiérarchies, institutions, pouvoirs, superstitions, violences : injustice. Franchement, cette colère terrible qui m'a envahi face à la violence brute qui se voit dans les centres tibétains en Inde, je ne l'ai ressentie ailleurs que face au système des castes. Entre les textes poétiques des mahâsiddha, de Longchenpa ou de Shabkar, et ces réalités révoltantes, j'ai choisi. Mais j'y reviendrais.

Plus tard, en Inde, je retrouverais encore et encore cette reconnaissance insolente de la richesse et de la hiérarchie sociale dans les centres tibétains. Par exemple, à Dharamsala. Opulence et, parfois, arrogance des Tibétains; et pauvreté des Indiens, qui ont pourtant eu la gentillesse d'accueillir les Tibétains dans leur pays pauvre et surpeuplé. J'ai entendu des Tibétains parler des Indiens : ils n'ont que mépris pour eux. A Dharamsala, les seuls Indiens présents lors des enseignements du Dalai Lama sont les mendiants et les ouvriers (presques esclaves), en dehors des sempiternels Cachemiris dans leur boutiques de tapis. Comment ne pas être frappé par cela ?

Voilà. En résumé donc, je suis bouleversé par les textes de Longchenpa (2). Mais je suis aussi bouleversé par l'obscurantisme, le sectarisme et une certaine méchanceté qui ne se cachent même pas. Même chose du côté du shivaïsme du Cachemire (avec en particulier le Siddha Yoga). A mon sens, il faut garder le meilleur de ces traditions, avec le meilleur de la modernité."

Source :

(1) « Pisse-froid » aux yeux des néo-bouddhistes. Anargala est certainement plus drôle que les Garcimores du Dharma. Actuellement, le nom Anargala est utilisé par un autre auteur plus soucieux du grand gala du spiritualisme moderne que de la libre pensée de l’anar

(2) Longchenpa (1308-1364) était un personnage considérable, un éminent érudit et l'un des plus grands philosophes du Tibet. Ses écrits sont toujours lus, étudiés et commentés. C'était aussi un pratiquant accompli de la contemplation Dzogchen, cette voie de la non-dualité présente beaucoup de similitudes avec le Chan chinois.

Longchenpa a critiqué et démoli en quelques mots tout l'édifice doctrinal de l'école nyingmapa. Le système religieux des nyingmapa comprend neuf véhicules fondés sur les sutras et les tantras. Les paroles de Longchenpa, en une foudroyante bordée libératrice, coulent la galère des artifices religieux inutiles et aliénants :

« Ainsi, tous ces véhicules empêtrent votre esprit immaculé dans l'effort, l'accomplissement, l'abandon, l'adoption et même dans l'inconcevable. Incapable de réaliser ce qu'est l'essence, sous l'emprise de l'infortune, de mauvaises doctrines et de philosophies obsolètes, vous ne verrez pas cette essence "sans abandon ni obtention". En progressant le long des voies, vous pratiquez selon les niveaux, tenu par un serment qui vous afflige de la maladie du zèle, voilà la cause qui ligote les hommes dans l'existence. »

Longchenpa "La liberté naturelle de l'esprit", traduit par Philippe Cornu.


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