Sunday, July 18, 2010

Tyrannies modernes


Le Vishnu Purana, l’un des plus anciens textes sacrés de l’Inde, dit à propos de notre époque, la fin du cycle nommé « Kali Yuga » :

« Les chefs qui régneront sur Terre seront violents et s’empareront des biens de leurs sujets… Ceux qui sont paysans ou commerçants devront abandonner leur métier et vivront comme des serviteurs. Les chefs, par les impôts, voleront et déposséderont leurs sujets et mettront fin à la propriété privée. Les valeurs morales et le règne de la loi s’affaibliront de jour en jour jusqu’à ce que le monde soit complètement perverti et l’incroyance l’emportera parmi les hommes. »

John Berger, figure intellectuelle de l'altermondialisme, expose l'idée que le monde capitaliste tel que nous le vivons et nous le connaissons est une prison. Prison en quelque sorte inconsciente, mais de laquelle nous n'arrivons pas à nous extraire. Et de laquelle personne ne souhaite nous extraire.

« Considérez la structure du pouvoir dans le monde qui nous entoure, et la manière dont son autorité fonctionne. Chaque tyrannie trouve et improvise son propre ensemble de moyens de contrôle. C’est pourquoi souvent, au départ, on ne les reconnaît pas pour ce qu’ils sont : des moyens de contrôle odieux.

Les forces du marché qui dominent le monde affirment qu’elles sont inévitablement plus fortes que n’importe quel Etat-nation. L’affirmation est corroborée à tout instant. Cela va de l’appel téléphonique non sollicité qui tente de persuader le souscripteur de contracter une assurance médicale privée ou une pension, jusqu’au dernier ultimatum de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Le résultat, c’est que la plupart des gouvernements ne gouvernent plus. Un gouvernement ne tient plus le cap vers la destination de son propre choix. Le mot « horizon », avec sa promesse d’un avenir espéré, a disparu du discours politique à droite comme à gauche. Il reste un seul sujet de débat : comment prendre la mesure de ce qui est là. On ne dirige plus ; on ne désire plus : on s’en remet à des sondages d’opinion.

La plupart des gouvernements rassemblent le troupeau au lieu de tenir le gouvernail. En argot de prison aux Etats-Unis, le terme « herder » (gardien de troupeau) est l’un des plus utilisés pour désigner les gardiens de prison.

Au 18ème siècle, l’emprisonnement à long terme était défini et légitimé comme une sanction de « décès civique ». Trois siècles plus tard, les gouvernements imposent massivement – par la loi, la force, les menaces économiques, et leur tapage – des régimes de mort civiques.

Vivre sous un régime quel qu’il fût, n’était-ce pas autrefois une forme d’emprisonnement ? Pas au sens où je le décris. Ce qui est vécu aujourd’hui est nouveau en raison de son rapport avec l’espace.

C’est ici que la pensée de Zygmunt Bauman est lumineuse. Il fait ressortir que les forces des marchés d’affaires qui maintenant gouvernent le monde sont ex-territoriales, c’est-à-dire libérées des contraintes de territoire – les contraintes inhérentes à la localisation. Elles sont perpétuellement éloignées, anonymes, et, ainsi, ne sont jamais obligées de prendre en compte les conséquences physiques, territoriales de leurs actions. Il cite hans Tietmeyer, président de la Banque fédérale allemande : « L’enjeu aujourd’hui, c’est de créer les conditions favorables à la confiance des investisseurs. » La seule et suprême autorité.

Il découle de cela que le contrôle des populations du monde qui se résument à des producteurs, des consommateurs et des pauvres marginalisés, est la tâche assignée aux gouvernements nationaux obéissants.

La planète est une prison et les gouvernements dociles, qu’ils soient de droite ou de gauche, sont des rabatteurs de troupeaux. »

John Berger, « Dans l’entre-temps, réflexions sur le fascisme économique », Indigène éditions.

Note de lecture : Zygmunt Bauman, « Le coût humain de la mondialisation »


A propos de Zygmunt Bauman

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