Tuesday, August 17, 2010

L'énigme de la servitude volontaire


En 1548, Etienne de la Boétie (1530-1563) posait, dans son discours de la servitude volontaire, la question suivante : « Quel malheureux vice a donc pu tellement dénaturer l'homme, seul vraiment né pour vivre libre, jusqu'à lui faire perdre souvenance de son premier état et le désir même de le reprendre ? »

Près de 450 ans plus tard, l'énigme de l'origine et de la permanence de la servitude volontaire, n'est toujours pas résolue...

Ecartant d'un revers de main, tous les discours religieux, politiques, syndicaux ou associatifs proclamant l'existence de la liberté et du pouvoir du peuple, nous prétendons, au contraire, qu'il existe un état de fait de servitude volontaire quasi généralisée.

Ayant perdu jusqu'au souvenir de l'indépendance de comportement et d'esprit, à défaut de liberté, dont avait pu bénéficier leurs ancêtres paysans ou artisans, les ouvriers modernes comme tous les salariés d'état ou d'entreprises privées acceptent dans leur large majorité leurs conditions de soumission et d'exploitation à l'ordre établi. Dépossédés de leur vie, ils sont agis et n'agissent plus eux-mêmes, l'espace-temps social de leur activité, les conditions et devenir de ce qu'ils produisent comme de ce qu'ils consomment ne leur appartiennent plus.

Si les dirigeants économiques, politiques ou syndicaux (appelés décideurs selon la nouvelle terminologie) conservent un certain nombre de privilèges relatifs, c'est à condition de se soumettre aux dictats de la logique capitaliste qu'ils servent en se rendant complices du renouvellement des lois et décrets assurant la perpétuation de la structure démocratico-capitaliste.

Il n'y a pas d'opposition entre les étatistes (de gauche ou de droite) et les libéraux, tous sont d'accord sur l'essentiel : la conservation de l'État et la perpétuation du salariat. Tout le reste n'est qu'amusement pour les citoyens consommateurs du spectacle démocratique (démocratisme en fait).

La soumission est d'autant mieux acceptée qu'elle est généralisée et s'accompagne d'une confirmation périodique par la masse démocratique dans laquelle les esclaves salariés de même que les artisans, commerçants ou professions libérales et paysans soumis eux aussi au capitalisme financier sont invités à abandonner la parcelle de pouvoir individuel dont ils disposent dans un acte totalement irresponsable qui remet à d'autres aussi irresponsables qu'eux le soin de les soumettre à une organisation économique, politique et sociale que plus personne ne veut maîtriser. Ainsi se développe une hétéro-organisation (organisation étrangère) qui croît d'autant mieux que la soumission est large et profonde et qui aboutit à la constitution d'une société d'irresponsabilité face à la guerre économique qui sévit.

Comment l'espèce humaine a-t-elle pu en arriver à ce stade avancé de décomposition où l'autodomestication généralisée à la logique marchande et financière, provoque simultanément la misère sociale et la dégradation des espèces végétales et animales qui assurent et accompagnent la vie humaine ?

Dans la manière de présenter l'énigme de la servitude volontaire, La Boétie nous fournit de nombreuses indications laissant à penser qu'il n'était pas si éloigné, que certains le prétendent, de la solution.

Il avait eu connaissance d'hommes et de femmes ayant appartenu à des sociétés sans État et ne connaissant ni hiérarchie ni obéissance ni servitude. Ainsi, il savait que l'homme avait été « dénaturé ». Quand et comment ce processus de dénaturation avait pu se produire ?

La Boétie ne pouvait répondre à ces nouvelles questions. Cependant, dans son discours il imagine les moyens qui ont pu être utilisés « car pour que las hommes, tant qu'il reste en eux vestige d'homme, se laissent assujettir, il faut de deux chose l'une, ou qu'ils soient contraints ou qu'ils soient abusés ».

Aujourd’hui, nous pouvons fournie un commencement de réponse à l'énigme de la servitude volontaire.

Pour comprendre l'origine de la servitude volontaire nous devons résolument nous placer dans une période de l'évolution humaine antérieure à l'institution étatico-religieuse. Nous voulons combler le fossé établi entre préhistoire et histoire sans nous laisser troubler par l'opinion très répandue de l'immuabilité des comportements humains et de la permanence de la soumission du plus grand nombre au plus petit.


Nous comprenons fort bien cette unanimité entre dirigeants et dirigés qui comme mari et femme protègent pour des raisons dissemblables une institution. Les uns, les dirigeants, ont tout à perdre dans cette révélation, à la fois leurs pouvoirs et leurs vies, les autres, les dirigés, veulent conserver le bénéfice douteux de la protection que leur procure leur maître mais surtout l'apparence du respect de soi qui masque l'humiliation qu'ils subissent et le mépris d'eux-mêmes pour hier, aujourd’hui et demain.

Avant leur sédentarisation les hommes ont acquis l'usage de la parole, du feu, des outils et entamé une représentation imagée d'eux-mêmes et de leurs milieux, prélude à l'invention de l'écriture. A noter, ici, la principale différenciation sociologique entre les animaux sociaux et les hommes en société, la « capacité des hommes de se donner une représentation du monde qui vient doubler leur participation effective au monde. Ils vivent en groupes nomades limitant à la fois leurs réserves et leur progéniture.

A l'intérieur du groupe communautaire, le principe anti-hiérarchique est rigoureusement observé et toute tentative individuel de prise de pouvoir est écarté par l'exclusion de l'individu considéré comme a-social. Car l'égalité entre les membres dans les sociétés primitives est, encore aujourd’hui, le critère même de leur humanité et la condition indispensable à l'indivision du groupe...

La tribu prélève sur le milieu naturel par la cueillette, la chasse ou la pêche, les ressources dont elle a besoin pour vivre en association avec lui.

La sédentarisation de certains groupes humains, il y a 12 000 ans au Moyen-Orient est attesté par les découvertes archéologiques. Aucune explication, changement de climat, raréfaction du gibier, isolement géographique ne permet de justifier pleinement ce choix.

Avec les premiers villages se réalise la domestication du loup comme auxiliaire du chasseur primitif et la mise en culture des graminées probablement par les femmes.

Cette organisation nouvelle de la relation de l'homme avec la nature va se poursuivre pendant 4000 ans, constituant la phase de pré-domestication de l'espèce humaine. Pré-domestication douce permettant grâce à la productivité accrue de l'activité humaine et la stabilité de l'installation une augmentation simultanée des réserves alimentaires et des populations humaines.

Ce double phénomène, accumulation et augmentation des réserves alimentaires et progression démographique provoque l'apparition de nouveaux comportements humains et simultanément de nouvelles représentations :

- pour assurer la continuité de la production alimentaire les groupes humains tendent à s'approprier une partie du territoire pour en conserver l'usage et pour protéger le produit de leur activité ;

- avec l'augmentation des populations et malgré l'expansion géographique, les groupes humains sédentaires doivent protéger passivement et activement leurs territoires et leurs produits contre les « prélèvements » des groupes humains nomades ;

- les parcelles de territoires appropriées sont la base constitutive de la division du groupe tribal avec l'apparition de la famille et de son économie domestique qui entre en contradiction avec les objectifs de l'économie tribale naturelle ;

La justification de ces nouveaux comportements, les différentes manières de résoudre les questions de production et de reproduction humaines sont à la base des usages des interdits des cultures différenciées.

Dès lors, les conflits entre groupes nomades ou sédentaires s'intensifient ou se transforment par l'échange ritualisé. Ainsi, les pygmées, chasseurs-pêcheurs-cueilleurs actuels échangent les prélèvements qu'ils opèrent dans le milieu forestier contre les produits des groupes sédentaires.

Avec la domestication des moutons et des chèvres, il y a 8 000 ans, une nouvelle étape dans la transformation de la relation homme-nature est franchie. Elle s'accompagne de la production par l'agriculture, quand l'élevage est sédentaire, des plantes fourragères pour les animaux. Plus tard, certains groupes nomades, actuellement fortement menacés de disparition, deviendront des éleveurs pastoraux.

En 3 000 ans, les hommes vont entreprendre la domestication des animaux sociaux importants, après les chèvres et les moutons, les bœufs et les cochons puis le cheval, l'âne et le chameau.

Pour bien saisir l'importance de cette nouvelle étape, il devient indispensable de définir par ses buts, ses moyens et ses conséquences, la domestication des animaux;

La domestication est un processus visant au contrôle d'une population d'animaux sociaux par l'isolement de son milieu social et naturel. Ce processus consiste à éliminer la sélection naturelle en créant des conditions de vie artificielles. Les hommes protègent les animaux contre leurs prédateurs et leurs fournissent nourriture et soins.

La domestication se poursuit par l'application d'une sélection artificielle basée sur des caractères structuraux ou comportementaux en vue d'en tirer un avantage économique.

Elle a pour conséquence, l'incapacité pour les animaux ainsi domestiqués, dans la majorité des cas, de retourner à l'état sauvage. Les modifications engendrées peuvent être comportementales, fonctionnelles, anatomiques ou chromosomiques.

Hormis le caractère social et comportemental et le fait que la reproduction des plantes n'est pas seulement sexuée, la définition de la domestication des animaux s'applique à la domestication des plantes, autrement dit à l'agriculture.

Avec la domestication des animaux et des plantes, les sociétés humaines modifient à leur profit les espèces animales et végétales et entament une co-évolution qui change « l'ordre du monde ».

La curiosité et l'ingéniosité de l'animal humain sont à l'origine de ce pas décisif dans la relation de l'homme à la nature : de ce passage de l'association à la domestication, de l'indivision à la séparation.

Ce changement peut être l'objet de la part des hommes primitifs d'une forte culpabilisation vis à vis des ancêtres. Pour décharger une culpabilité si pesante, les ancêtres ont été investis des découvertes et des inventions comme s'ils en avaient été les inventeurs. C'est ainsi que procède, encore aujourd’hui, les sociétés primitives pour incorporer l'usage de nouvelles techniques ou de nouveaux outils.

Ce processus psychosocial de déplacement de la culpabilité et de reconnaissance de la dette est sans doute le fondement du culte des ancêtres et l'origine de l'attitude religieuse.

Il ne saurait y avoir de religion véritable dans les sociétés sans États, des explications et des comportements métaphysiques oui sans doute, mais qui ne permettent pas de relier les hommes entre eux, car les sociétés n'étaient pas encore divisées : seule, la dislocation des communautés primitives a pu produire ce que nous appelons aujourd'hui religion.

Insistons un instant sur cette technique de dé culpabilisation individuelle et sociale. L'individu (et le groupe) projette sur les êtres extérieurs et bien antérieurs à lui, la responsabilité de l'altération sociale et naturelle dont il est actuellement coupable.

De cette manière, il exprime sa reconnaissance envers les ancêtres et décharge sa culpabilité actuelle. En retour, il lui reste à s'identifier à la représentation à laquelle il vient de donner naissance pour être rétabli dans une intégrité apparente.

Ce mécanisme d'identification-représentation est, encore aujourd'hui, à l'œuvre dans l'ensemble des sociétés humaines.

Par ce procédé ingénieux mais pervers, l'individu (et le groupe) perd la maîtrise de son activité actuelle, la mémoire du changement et même l'idée d'une transformation possible dans le futur.

Les sociétés sans État ont acquis aux approches des premières sédentarisation un goût immodéré pour la guerre. Guerre machiste, dans laquelle les hommes qui s'y livrent mettent en jeu leur vie personnelle dans le but d'affirmer par la négation mortelle (racisme intégral) d'autres hommes qui leurs ressemblent, leurs presque semblables. L'ensemble de ces phénomènes, domestications, mécanismes d'identification-représentation et guerres tribales sont nécessaires pour entrevoir les raisons de la naissance monstrueuse de l'État dans les sociétés sans État.

Ce qui est absolument inimaginable pour les sociétés indivisées, la mise en place d'un pouvoir séparé détruisant l'unité du groupe et l'égalité-solidarité des individus a eu lieu, il y a environ 5 000 ans.

Par quelle ruse et avec quelle violence un individu est-il parvenu à faire admettre et accepter l'inconcevable pouvoir totalitaire d'une hiérarchie institutionnelle et permanente ?

Nous avons vu comment par le mécanisme d'identification-représentation, les groupes humains se sont auto-dépossédés de tout pouvoir conscient de transformation de leur vie et de leur milieu, mais aussi de tout futur par la dépossession permanente de leur passé.

Seul les a-sociaux osant braver les interdits et assumer la responsabilité du changement en prenant en charge la culpabilité au lieu et place des ancêtres étaient susceptibles de faire évoluer une société bloquée.

Les rois, encore aujourd'hui, occupent la place réservée aux ancêtres, ils en sont l'expression vivante mais aussi les représentants. Par un renversement prodigieux, celui qui jusqu'alors avait été exclu ou tué devient le maître absolu, le défenseur-protecteur des communautés humaines défaites qui se placent volontairement sous sa dictature et celui qui assure la continuité entre passé et l'avenir.

Avec les rois, la guerre change de nature, si l'aspect identitaire persiste, il est mis au service de l'esprit de conquête des territoires pour s'en approprier les biens et réduire les gens en esclavages...

Par cette violence contre l'espèce et la société humaines prend naissance l'histoire des historiens, autrement dit l'histoire du pouvoir séparé. Car à la même époque, l'usage du comptage des animaux domestiques permet l'invention simultanée des mathématiques et de l'écriture, conditions de la gestion écologique et totalitaire de l'eau et par conséquent les premières archives.

Porteur de la dette des ancêtres, réconciliateur apparent des contradictions familiales et tribales, protecteur de « son » peuple, augmentant grâce à la guerre de conquête la puissance de « sa » communauté, le pouvoir séparé exerce sur les hommes et les femmes une fascination active ou passive toujours actuelle.

La femme mariée, le serviteur, le soldat, le disciple, le militant ne peuvent exister qui si chacun d'eux à le sentiment de participer (de manière imaginaire) au pouvoir du maître auquel il s'identifie, ultime recours contre la dépossession réelle de la parcelle de pouvoir individuel dont il était le dépositaire.

Le modèle de la domestication animale dans ses buts, ses méthodes et ses conséquences s'applique à une partie très importante de l'espèce humaine pour la réduire en esclavage. L'esclavage étant la forme contrainte de la domestication humaine, la servitude, la forme volontaire. Esclavage et servitude ne dérivent pas l'un de l'autre, mais se développent en même temps et se renforcent mutuellement. Esclavage pour les prisonniers de guerre étrangers et servitude pour les « sujets » autochtones.

De cette façon se trouvent intimement liées trois formes conflictuelles du développement des sociétés humaines entrant dans l'histoire des historiens, après la désagrégation des communautés humaines indivisées :

- conflit de l'homme sur la nature, traduit par la domestication des animaux et des plantes, modèles des deux autres formes de domination ;

- conflit horizontal et territorial (géopolitique) des hommes entre eux sur la base d'une identification-représentation des individus et des groupes permettant une justification identitaire au massacre des presque-semblables ou à leur domination-exploitation ;

- conflit vertical, hiérarchique et social autorisé par le mécanisme d'identification-représentation au chef, fondé sur une originelle escroquerie militaro-religieuse, puis économico-politique.

Les trois types de conflits ont évolués, les classes dirigeantes ont changé de nature et d'objectifs, les conflits territoriaux se sont enrichis de motifs nationalistes ou intégristes, les limites de la domestication animale ou végétale avec les implantations génétiques ont été élargies mais les hommes et les femmes réels n'ont pas encore pris en main leur vie.

Les esclaves, les serfs et les salariés sont dépossédés de toute responsabilité sur leur vie et participent à une histoire qui est de moins en moins celle des hommes en tant qu'espèce humaine pour devenir de plus en plus l'histoire de la survie d'une structure et d'une logique économique et politique étrangère à l'intérêt et aux besoins de l'espèce humaine qui lui a donné naissance.


L'Anonyme

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