Thursday, September 02, 2010

Ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre

Par Pascal Bruckner

Le bourgeois ! Grand ou petit, il est depuis deux siècles l’être le plus haï, le plus vilipendé, une sorte de prototype abstrait de l’ignominie qui a quitté sa figure réelle pour s’installer dans le panthéon des divinités maudites. Toute l’histoire de la mythologie antibourgeoise n’est qu’une longue déclinaison d’anathèmes : depuis le marchand d’Ancien Régime qui singe l’aristocratie, se grime et danse de façon grotesque jusqu’au capitaliste du 19ème et du 20ème siècle qui grossit sur la sueur et le labeur du peuple. Vomi par la noblesse pour son prosaïsme, par la classe ouvrière pour sa cupidité, par l’artiste qui méprise son mode de vie asservi au calcul et à l’utilité, le bourgeois est en quelque sorte frappé de bassesse ontologique. Pingre, exploiteur, grossier, il ne manquait à ce bouquet de qualités négatives que d’en ajouter une autre : celle de criminel puisqu’on sait depuis Hanna Arendt que ce sont des individus effroyablement normaux qui sont devenus les exécutants de la machine d’extermination nazie. Le bon père de famille que Péguy avait baptisé de dernier grand aventurier du 20ème siècle est désormais un monstre en puissance, disposé aux pires atrocités pour se voir garantir une pension et une assurance-vie.

Depuis les romantiques et Nietzsche, il est au moins trois griefs dont cette classe ait à répondre devant tous les camps, la médiocrité, la vulgarité, la rapacité, les trois constellations du cosmos bourgeois. Il faut être moine ou soldat, s’exclamait Joseph de Maistre résumant d’une formule toute la grandeur de l’Ancien Régime animé de quelques passions fondamentales. Or c’est sur le déclin de ces deux figures, le guerrier et le saint, que naît le bourgeois, tout adonné au doux commerce à qui les Lumières assignèrent le double mandat d’exorciser la violence et d’en drainer les pulsions par une action méthodique. C’est l’intérêt, disaient les philosophes français et anglais, qui constitue la plus sociale et la plus sereine des voluptés : il pacifie les mœurs et régularise l’existence. Il canalise le désir sur un seul objet, l’appât du gain, et substitue aux conduites déraisonnables la prudence de la comptabilité, le goût de l’acquisition, l’instinct de propriété. Combinant vertus et inclinations, les négociants devenaient le vrai modèle des temps modernes : « Le commerce guérit des préjugés destructeurs et c’est presque une règle générale que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces », écrira Montesquieu qui fustigera ermites et conquérants portés à la dureté par leur choix des extrêmes.

Mais avant que marxistes et socialistes ne dénoncent dans ce juste milieu l’exploitation éhonté du prolétariat, les romantiques virent dans cette pacification un rétrécissement terrible de l’humain. La morale bourgeoise avait réduit le désir aux dimensions mesquines du seul enrichissement matériel. La vie était plus calme peut-être mais Dieu qu’elle était petite surtout pour ceux qui avaient vécu les fastes de la monarchie et les ouragans de l’épopée napoléonienne. « Qui n’a pas connu l’Ancien Régime ne sait pas ce qu’est la douceur de vivre. » Cet aphorisme célèbre de Talleyrand confirme que l’entrée dans le 19ème siècle fut vécue par beaucoup comme une chute, une nouvelle sortie de l’Eden. Le paradis sur terre promis par les Lumières était devenu un paradis terriblement terre à terre. c’est un bonheur sans éclat que promet la nouvelle classe des entrepreneurs et des marchands : hors de la boutique et de la monnaie, point de salut. Plus d’extrêmes, de points saillants : l’humanité devrait s’adonner à ces deux activités avec la monotonie fébrile du troupeau. Ennemis de tous les excès, le petit-bourgeois – en quelque sorte un homme deux fois petit – est l’être insipide par excellence dont même les tragédies sont sans gloire et dégagent un relent de pot-au-feu.

Le crime de cette nouvelle classe ? D’avoir recréé du destin où la Révolution promettait liberté, égalité et mobilité. Collectivement en restaurant une société d’ordres à travers les inégalités sociales, individuellement en forgeant un nouveau type humain docile et modeste, identique sous toutes les latitudes. Autrement que l’aristocratie, la bourgeoisie, en dépit de ses valeurs progressistes, se révèle la classe fatalitaire par excellence. Elle donne naissance à un modèle anthropologique inédit, l’homme standardisé, fabriqué en série, nouveau sujet collectif voué aux mêmes tâches, partageant les mêmes désirs, pensant de la même façon. Pour désigner ces multitudes sans relief dont il constatait la multiplication dans la Russie de son temps. Gogol avait inventé le terme merveilleux de « menuailles », êtres qu’on « peut qualifier de cendreux car leur costume, leur visage, leur chevelure, leurs yeux ont un aspect trouble et gris comme ces journées incertaines ni orageuses ni ensoleillées où les contours des objets s’estompent dans la brume ». Cette production de masse du semblable fait de l’homme une espèce apprivoisée où chacun est la réplique des autres, un animal domestiqué qui a renoncé à tout élan, à toute passion au profit de sa sécurité et de son bonheur de nain.



Illustration : Les Griffin ou Family Guy, série télévisée d'animation américaine créée par Seth MacFarlane.

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Rififi lamaïste

Au Sikkim, le monastère bouddhiste de Rumtek est l’objet d’une virulente controverse. Dans la salle principale, le trône du Karmapa, le troisième chef spirituel tibétain après le Dalaï-lama et le Panchen Lama, est vide. Depuis une vingtaine d’années, deux prétendants se disputent la direction de l’école Karma Kagyu. Imbroglio sur fond de mantras.

Tout commence dans les années 1980, à la mort de Rangjung Rigpe Dorje, le 16e Karmapa. La succession du dignitaire est régentée par des règles remontant au 12e siècle. Peu de temps avant de mourir, le Karmapa doit charger un lama particulier de trouver sa réincarnation. Le religieux qui remplit cet office est appelé Sharmapa et son poste se transmet de la même façon, par réincarnations successives. Le Sharmapa de l'époque, Shamar Rinpoché, est ainsi le 14e du nom.

Il se met à l'ouvrage, mais il se fait devancer dans sa quête par deux lamas haut placés dans la hiérarchie, qui intronisent en 1992 le jeune Ogyen Trinley Dorje. Ce fils de nomades du Kham, une région orientale du Tibet, est alors âgé de 7 ans et est reconnu par la majorité des moines Karma Kagyu. Il reçoit aussi l'assentiment du Dalaï Lama.

Egalement reconnu par la Chine, il grandit au monastère de Tsurphu au Tibet. Mais un contrôle de plus en plus oppressant des autorités chinoises et des craintes d'assassinat le poussent à s'exiler en Inde en 1999.

Tout irait bien si, pendant tout ce temps, le Sharmapa Shamar Rinpoché n'avait poursuivi sa mission. En 1994, il reconnaît comme Karmapa Trinley Thaye Dorje, un enfant de onze ans descendant d'une famille royale de Lhassa tout juste réfugiée en Inde. Les Tibétains se retrouvent donc avec deux enfants pour un trône : l'un reconnu par le Dalaï-lama et la majorité des bouddhistes tibétains, l'autre intronisé par la personne qui y est traditionnellement habilitée.
La prise de position du Dalaï Lama en sa faveur a conféré à Ogyen Trinley Dorje une crédibilité internationale et l'adhésion de la majorité de la communauté tibétaine. Mais pour les tenants de l'autre candidat, le Dalaï-lama n'avait pas légitimité à intervenir, puisqu'il est le chef d'une autre école du bouddhisme tibétain, les Guélougpa ou bonnets jaunes. Sa prise de position est ainsi vécue comme une intrusion dans les affaires internes des Karma Kagyu.

A cette controverse de légitimité s'ajoutent des intérêts économiques. Le 16e Karmapa avait fondé le Karmapa Charitable Trust à son arrivée à Rumtek en 1961. Le contrôle de cet organisme humanitaire est rapidement devenu un enjeu financier non négligeable dans la course au poste de Karmapa. Aujourd'hui, il est géré par des proches du Sharmapa, qui soutiennent donc Trinley Thaye Dorje.

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