Tuesday, September 14, 2010

Marie-Madeleine Davy


Rationnel - Irrationnel : Un malaise à surmonter

Grande dame (1903 - 1998) de la réflexion spirituelle en France, spécialiste du Moyen Age sur lequel elle était maître de recherche au CNRS, sa disparition a laissé un grand vide.


Nouvelles Clés : Il ne se passe pas une semaine sans que l’un ou l’autre de nos grands médias n’ouvre un dossier sur le paranormal, les sciences occultes, les religions, la sorcellerie, les pouvoirs présumés magiques...

Marie-Madeleine Davy : La plupart du temps il en sort une bouillie où tout se trouve mélangé sans discernement par des journalistes incompétents qui, même lorsqu’ils interrogent des personnes pouvant donner un avis intéressant, ne gardent de ces propos que ce qui pourra conforter leurs thèses, le cas nous a été signalé à plusieurs reprises. Il n’empêche que la mode est désormais à la métaphysique et à la pataphysique. Et que le mélange général des genres prête à confusion.

Nouvelles Clés : Comment séparer le bon grain de l’ivraie ?

Marie-Madeleine Davy : Ceux qui ont étudié le déclin du paganisme au IIIè siècle, peuvent aisément discerner des correspondances entre cette époque et la nôtre. Au syncrétisme de l’Antiquité tardive fait écho le mélange des crédules croyances de notre temps. Lorsqu’une société nouvelle s’ébauche, les véritables valeurs tremblent et sont remises en question. Aujourd’hui, un regain d’occultisme, d’ésotérisme, de parapsychie soulève non seulement l’intérêt mais le monopolise. Des individus anxieux, manquant le plus souvent de structure et d’autonomie, se précipitent dans les filets que leur tendent quelques naïfs et surtout des exploiteurs de la détresse humaine. Rien de neuf à cet égard sinon l’ampleur du désarroi des uns et la sordide cupidité des autres. Lorsque la presse a parlé de l’arrestation d’une femme estimée, certains lecteurs ont pu se demander pourquoi les internements n’étaient pas plus nombreux. Il est vrai que les prisons sont bourrées ; il faudra bientôt faire la queue sur les trottoirs pour y avoir accès. Dans des revues et magazines, la publicité faite en faveur de réunions, séminaires, sectes dépasse le plus élémentaire bon sens : astrologie, numérologie, lévitation, allusion à la Kabbale par des non-kabbalistes, pseudo méditation, spiritisme, etc. On a l’impression d’un étalement de produits épicés, d’origines diverses. L’ésotérisme lui-même, dont la réalité est incontestable, apparaît défiguré. Il est servi de mille et une façons. En parcourant du regard les réclames en sa faveur, on pourrait évoquer les propos pleins d’humour de Bernard de Clairvaux à l’égard de la manière d’accommoder les œufs dans les monastères clunisiens : "On les tourne, on les retourne, on les délaie, on les durcit, on les hache, on les frit, on les rôtit, on les farcit, on les mélange..." Pour les nourritures terrestres, le palais est stimulé par les sauces, dans cet envahissement d’ésotérisme et d’occultisme, il est difficile de distinguer le faux du vrai en raison des savants dosages. Qu’une sonnette d’alarme retentisse, comment s’en étonner ? Elle signale un déraillement. Il convient de relever les blessés et de les soigner avec diligence. Les diriger vers des hôpitaux ou encore les faire entrer dans des centres psychiatriques serait une monstrueuse erreur. Ils devraient être traités avec une infinie tendresse et compassion. En revanche, il serait opportun d’écarter les charlatans qui les endorment avec des drogues douces et dures. Ces manipulateurs s’adonnent à des lavages de cerveau et leurs victimes deviennent des épaves.

Nouvelles Clés : Pourtant, ne vous semble-t-il pas que cet engouement pour le magique cache autre chose, de profond et beau ?

Marie-Madeleine Davy : Ne nous méprenons pas, cette naïveté crédule véhicule un immense appel de l’essentiel ! Le monde cruel, voué au matérialisme, dominé par le goût de l’argent, politisé jusqu’à la moelle de l’os, englué dans une démagogie primaire n’est pas favorable à la profondeur. L’ère inhumaine de la machine draine l’agressivité et la violence. La marée noire polluante apparaît comparable à un déluge. Et chacun cherche l’arche flottant sur les eaux déchaînées pour y prendre refuge. On s’accroche à n’importe quoi afin de ne point périr et les robots, qu’on appelle encore des hommes, se multiplient. Cependant un merveilleux souffle de liberté s’élève, mais il n’atteint pas encore les options crédules qui sont aussi des formes d’esclavage. Une grave question se pose : convient-il d’enlever aux adeptes de ces peudo-sciences, des options qui leur permettent de vivre et ainsi d’échapper aux états dépressifs qui menacent les individus fragiles ? Sont-ils capables de supporter la perte de leurs illusions afin de s’orienter vers une autonomie libératrice ? La tendresse éprouvée pour autrui s’afflige de voir tant de personnes bernées. Sans doute ces adeptes, peu exigeants, préfèrent-ils une tiédeur douillette, qui les réconforte, à une orientation vers la quête de la vérité qui exige des purifications et aussi des dépouillements. Aux divers appétits correspondent une pluralité de nourritures. Il serait rigoureusement vain de rêver d’un âge d’or. La légende du "Grand Inquisiteur" est significative. L’homme ordinaire n’aime point la liberté. Elle serait pour lui un joug écrasant. Le goût des systèmes et des superstitions rassure. Et cela d’autant plus que la culture recule. Auparavant, elle procurait une structure et relativisait l’éphémère. Il faut comprendre que l’homme égaré dans un monde, qu’il juge hostile, éprouve la nécessité de s’agglutiner afin d’échapper au drame de son isolement.

Nouvelles Clés : Mais comment échapper au cercle vicieux justement ?

Marie-Madeleine Davy : Face à l’exploitation menée par des mages, magiciens, sorciers de bas étage, il existe de véritables formateurs. Des hommes d’expérience créent des oasis de silence, de méditation et de paix. Ils tentent de donner à leurs auditeurs un enseignement valable au sein de leurs communautés. Ils apprennent le détachement des illusions qui obligatoirement se poursuit durant toute l’existence. Ces ashrams promus par des Orientaux et des Occidentaux sont des centres de connaissance dans lesquels le visible et l’invisible se rejoignent. Chacun apprend à devenir autonome en se libérant des diverses idolâtries. Dans ces divers centres, loin d’exploiter leurs visiteurs, des hommes et des femmes les aident à poursuivre leur pérégrination. L’important est d’opérer un choix judicieux et de ne pas se fourvoyer. Quant à ceux qui tirent la sonnette d’alarme pour signaler le déraillement, ils devraient tout d’abord prendre conscience de leur propre ignorance ; eux aussi s’abandonnent à une énorme confusion, à commencer par celle du langage. Taxer de "surnaturel" ce qui relève de l’occultisme ou s’y apparente, ne saurait correspondre au contenu de ce terme. On chercherait vainement l’emploi du mot "surnaturel" dans les Ecritures sacrées, ou encore chez les Pères grecs et latins. Il n’appartient pas non plus aux auteurs de l’Antiquité. Le terme se présente seulement au IXè siècle avec les traductions carolingiennes de Denys le Mystique, grâce à Hilduin et à Scott Erigène. Puis son emploi sera momentanément récusé. Il ne fera son entrée officielle qu’au XIIIè siècle avec Thomas d’Aquin, se généralisera avec le scolastique et deviendra un terme d’école strictement réservé à la théologie. Invoquer le "surnaturel" pour couvrir ce qui échappe à la raison n’explique rien. Il serait plus exact de mentionner la présence d’énergies invisibles opératives dans le corps, le mental et le cœur. Mélanger ces forces subtiles avec le spiritisme est preuve d’un non-savoir.

Nouvelles Clés : Alors, comment définir les domaines sont nous parlons ? La grâce, le surnaturel, le magique... Voilà bien des mondes qui échappent à notre entendement !

Marie-Madeleine Davy : E.R. Dods (professeur à Oxford) a parlé de l’expérience de Plotin qu’il juge proche de celle de certains mystiques indiens. Il s’agit d’un événement naturel ne comportant aucun recours à une grâce. Cette expérience concerne "l’avènement de quelque chose qui attendait le moment de sa réalisation, le dévoilement dans l’instantané d’un donné éternel". Selon Plotin, "l’Un, parce qu’il ne contient aucune altérité, est toujours présent ; mais nous, nous ne sommes présents que lorsque nous nous débarrassons de l’altérité" (VI, 9). Selon Henri Charles Puech, professeur au Collège de France, Plotin a été le premier auteur à reconnaître que "l’âme possède des sensations, des désirs et des dispositions, dont le moi est normalement inconscient". Ces tendances produisent des éclatements qui n’ont absolument rien de miraculeux. En vertu de l’étroite correspondance entre le macrocosme et le microcosme, ces forces secrètes peuvent atteindre l’univers et l’homme. Celui-ci et soumis aux lois dans la mesure où il n’a pas conscience des états animal et psychique dans lesquels il se tient. Il conviendrait ici d’insister sur les différences entre l’homme ordinaire et l’homme éveillé. Tout ce qui concerne le chaos de l’inconscience doit être examiné à sa juste valeur. Ce qui est vrai dans l’instant présent sera faux lorsque demain deviendra présent. Entre ces deux instants, un discernement judicieux aura pu surgir. Pour éclairer ce sujet, l’enseignement de Ramana Maharshi est précieux. Un exemple sera ici proposé. Question : "Est-ce que les prédictions faites sur notre destin par l’astrologie sont vraies ? " Réponse du Maharshi : "Aussi longtemps que vous avez le culte du Moi, elles sont vraies. Quand cet égotisme est détruit, toutes les prévisions ne sont plus vraies". Voici qui est clair. Tout dépend de l’état dans lequel se trouve le sujet. Au départ, l’homme subit son destin. Ensuite il en possède la maîtrise : "La conquête du destin passe par l’effacement de l’ego, que cet effacement soit atteint par l’investigation du moi ou par la voie de la dévotion ". Le rationnel ne gère ni le monde visible ni le monde invisible. S’insurger, au nom du rationnel, contre l’ésotérisme, signifie un manque d’expérience et une totale méconnaissance de la condition humaine. Si on se tient à la division proposée par Philon d’états animal, psychique et pneumatique, il est évident que la parapsychologie et tout ce qu’elle comporte se situe dans un ordre psychologique. Il en est de même pour "le parler en langue" qu’au dire de saint Paul la charité dépasse. L’homme extérieur a normalement recours aux visions, apparitions, à la voyance, il tente de scruter ce qui lui est dissimulé. Et souvent il se trompe. Pour l’homme intérieur, dégagé des illusions, le déchirement des voiles, l’approche des mystères, la révélation des secrets se produit sans avoir le moindre recours à l’occultisme. Saisir l’irréalité du monde sensible n’est pas le lot de tous les hommes mais d’un petit nombre. Dans toutes les traditions, l’homme uniquement psychique s’avère incapable de pénétrer dans la connaissance.

Nouvelles Clés : Jésus dit : "Mon royaume n’est pas de ce monde." Il évoque donc un autre monde, que peu perçoivent !

Marie-Madeleine Davy : Henry Corbin a parlé du "suprême miracle", de "l’irruption d’un autre monde dans notre connaissance, irruption qui déchire le réseau de nos catégories et de leurs nécessités, de nos évidences et de leurs normes". Et d’ajouter : "Mais il doit être entendu qu’avec cet autre monde, il s’agit d’un monde qui ne peut être perçu par l’organe de la connaissance commune, ni prouvé ni récusé au moyen de l’argumentation commune : un monde tellement autre qu’il ne peut être vu ni perçu que par l’organe d’une perception "hûrqalyenne" (Hûrqalyâ : terre céleste, terre des visions). Le monde, qui n’est point perceptible par les sens, est celui où "ont lieu des événements spirituels réels, mais réels d’une réalité qui n’est pas celle du monde physique, ni de celle qu’enregistre la chronique et avec laquelle on "fait de l’histoire", parce qu’ici l’événement transcende toute matérialisation historique ". Dans ce temps qualitatif se découvre la dimension suprasensible des êtres. La terre des visions "est inaccessible aux abstractions rationnelles aussi bien qu’aux matérialisations empiriques... elle est le lieu où l’esprit prend corps comme caro spiritualis, corporéité spirituelle ". Il ne conviendrait pas d’offrir ces textes d’Henry Corbin à la réflexion des matérialistes et rationalistes. Ils ne seraient pas concernés par leur contenu. Quant aux amis des mystères, ils possèdent l’expérience de la "Terre céleste et du corps de résurrection". Parvenus à cet état, ils ne sauraient donner leur attention à des recherches inutiles issues d’une naïveté qui n’a rien de commun avec l’innocence.

Ses derniers Livres :
Initiation médiévale, Paris, Dervy, 1977.
Henri Le Saux, le passeur entre deux rives, Paris, Le Cerf, 1981.
Un itinéraire à la découverte de l’intériorité, Paris, Desclée de Brouwer, 1984.
Traversée en solitaire, Paris, Albin Michel, 1989.
Bernard de Clairvaux, Paris, Le Félin, 1990.
Écrits, Henri le Saux, édités par M-M Davy, Paris, Albin Michel,1991
Nicolas Berdiaev, Paris, Le Félin, 1991, Albin Michel, coll. « Espaces Libres » poche, 1999
L’Oiseau et sa symbolique, Paris, Albin Michel, 1992.
Tout est noces, Paris, Albin Michel, 1993.
Encyclopédie des mystiques. Chamanisme, grec, juif, gnose, christianisme primitif ; Christianisme occidental, ésotérisme, protestantisme, Islam, Égypte, Mésopotamie, Iran, hindouisme, bouddhisme indien, Bouddhisme tibétain, chinois, japonais, Yi-King, Tch’an, zen, Paris, Payot, 4 vol..1996.
La Montagne et sa symbolique, Paris, Albin Michel, 1996.
L’Homme intérieur et ses métamorphoses, Paris, Desclée de Brouwer, 1997.
L’Arbre, Charles HIRSCH, M.-M. DAVY, Paris, Philippe Lebaud, 1998.
Le Désert intérieur, Paris, Albin Michel, 1985, rééd. poche 1999.

Source :
Nouvelles Clés


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