Saturday, September 18, 2010

Mornes Ecovillages


Est-il possible de vivre autrement, en harmonie avec la nature, sans une réelle spiritualité ?
Projets avortés, expériences ratées, nouveaux départs et vraies réussites… Enquête au cœur de la réalité des écovillages.

Vivre ensemble en harmonie et dans le respect de la terre… L'idée n'est pas nouvelle. Elle réapparaît de façon récurrente lors des périodes de fortes ruptures historiques. Après l'utopie de Thomas More, à la Renaissance, les communautés idéales décrites par Fourier, Cabet et Owen au XIXe siècle, et les expériences post-Mai 68, c'est au tour des écovillages. Vingt et unième siècle oblige, le mouvement est désormais mondial et fédéré par le Global Ecovillage Network (GEN), né en 1995 suite au sommet de Rio en 1992. Les chefs d'États s'étaient alors engagés à soutenir les modes de vie respectueux de l'environnement. En France, à la fin des années 90, le mouvement est en ébullition.

La première rencontre inter-projets, en août 1997, est marquée par l'espoir et, dans l'euphorie, le Réseau Français des Écovillages (RFEV) est créé. Les porteurs de projets sont de plus en plus nombreux. Certains, pourtant, ne partagent pas l'enthousiasme général. Ce sont les pionniers, comme le Cun du Larzac (Aveyron) ou Longo Maï (Alpes-de Haute-Provence). Ils ne se reconnaissent pas dans ce mouvement. Née en 1973, Longo Maï, communauté d'environ deux cents personnes, a des convictions politiques très fortes et préfère le concret. Or, selon Jean-Luc Girard de la Revue Passerelle Éco, la réunion de 1997 a surtout été l'occasion "de grand discours. C'était très intello. La majorité avait un ego très élevé et ne semblait pas prête à faire des concessions." "Je ne crois pas qu'ils étaient capables de vivre en communauté", estime Hervé Ott, du Cun du Larzac. Même refrain chez Marie Simon du Viel Audon (Ardèche) : "C'est très centré sur la personne. Mon petit nombril, ma qualité de vie…".
De fait, beaucoup de projets n'ont pas vu le jour. Quant au RFEV, il est maintenant en stand-by. Le mouvement n'est pas mort pour autant. Il évolue vers plus de réalisme.

"Il n'y a pas d'instance qui décerne un label écovillage", se rappelle Jean-Luc Girard. Le terme rassemble une très grande variété de lieux et de modes de vie : communautaires ou individuels, ouverts ou autarciques, autonomes ou dépendants de l'extérieur… Certains affichent une idéologie (politique, spirituelle), d'autres se limitent à l'écologie. Certains s'auto-nomment écovillages, d'autres préfèrent le terme de communauté rurale. Certains sont deux cents, d'autres vingt, d'autres encore trois ou quatre.
Leur point commun ? Le désir de construire un autre monde : "Beaucoup d'altermondialistes luttent en collant des affiches, en faisant des manifestations. Monter un écovillage, c'est sortir de la seule critique pour faire du concret" explique Jean-Luc Girard. Les écovillages se considèrent souvent comme des laboratoires d'expérimentation d'un nouveau mode de vie, écologique et solidaire. Des laboratoires, voire des vitrines, des preuves qu'un "autre monde est possible".
Actuellement, la définition la plus complète des écovillages est celle du GEN-Europe : "Les écovillages sont des communautés à échelle humaine, rurales ou urbaines, s'efforçant de créer un monde de vie durable. Ils peuvent être de nouvelles implantations, se développer sur des villages ou des zones urbaines déjà existantes. Ils sont l'exemple d'un développement qui maintient une réelle qualité de vie, préserve les ressources naturelles, et promeut une approche unifiée et polyvalente intégrant l'écologie, l'éducation, la prise de décision commune ainsi que les technologies et entreprises écologiques. Leur population se situe généralement entre vingt et trois cents personnes."

Mettre ses valeurs en pratique est la première des aspirations des personnes attirées par la formule écovillage. Fuir la ville pour être en contact direct avec la nature, mais aussi fuir le travail qui n'a pas de sens, et rechercher l'harmonie avec la terre et ses voisins. Un mode de vie qui attire "surtout des 18-30 ans fauchés, des 45-55 ans aisés et des retraités", résume le créateur de Passerelle Éco.
Qui dit écovillage dit écologie : agriculture bio, permaculture[1], bâti auto-construit ou rénové en matériaux sains, et énergies renouvelables (turbine, éolienne, panneau solaire…). Les écovillages ne sont pas seulement des lieux de vie, ils proposent aussi des activités. Le Viel Audon accueille des classes découvertes et des chantiers jeunes, Troglobal (Maine-et-Loire) des artistes en quête de lieu de création. Le Cun du Larzac organise des formations à la non-violence. La Maison d'Ici et Maintenant (Seine-Maritime) et Écolonie (Vosges) sont centrés sur le tourisme. D'autres écovillages mettent en place des stages d'initiation à des pratiques artistiques, artisanales ou spirituelles.

Domaine de Ligoure - Haute-Vienne
La solidarité au quotidien.

Des agriculteurs fermiers et des artisans gèrent sous une forme collective le domaine du château de Ligoure, à Le Vigen, près de Limoges. Créé en 1856 par Frédéric Le Play, philanthrope et l'un des fondateurs de la sociologie en France, le domaine se rattachait à la tradition utopique de l'époque, avec une gestion de type paternaliste. Dès l'origine, Le Play y a installé des métayers pour exploiter ses 320 hectares de terres agricoles. Jusque dans les années cinquante, le domaine était encore connu pour ses innovations agricoles, puis a été laissé à l'abandon.
En 1976, Béatrice Thomas-Mouzon, descendante de Le Play et héritière du domaine, a souhaité le faire revivre. Ainsi une association a été créée, en 1977, par un groupe d'amis de la région. Elle gère le château qui accueille désormais des groupes dans le cadre de séjours culturels.
Découvrir des valeurs et des rapports entre les personnes, autres que ceux basés sur le seul profit ; permettre aux gens de construire leurs loisirs de façon autonome et communautaire ; vivre son temps de loisir non en consommateur, mais en créateur : autant d'objectifs que s'est fixée l'association. Des agriculteurs, pratiquant une agriculture respectueuse de l'environnement, ont repris les terres en fermage, et des artisans (émailleur, dinandier, graphiste designer, photographe, maquettiste) se sont installés. Tous ont participé à la réhabilitation du domaine. Chaque résident des vingt-deux foyers répartis sur la propriété, a un droit de regard sur sa gestion et chaque nouvelle installation se fait par cooptation.
La propriétaire a toujours souhaité conserver cette forme originale de gestion. Actuellement, elle cède le domaine en donation au conseil général de la Haute-Vienne, et une SCI est en cours de création pour le mettre à l'abri de toute spéculation foncière, et privilégier ainsi un usage collectif pérenne du territoire.
Terres et bâti sont gérés dans un souci de préservation de l'environnement. Il en est ainsi du parc paysager, qui comprend une collection botanique remarquable, ainsi que du système d'économie d'énergie par chauffage au bois du château, lequel est subventionné par l'agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) et les collectivités locales.
Les résidents du domaine revendiquent des pratiques collectives basées sur le consensus dans un cadre informel. Pour Freddy Le Saux, photographe et animateur de l'Association du château de Ligoure : "Ici, la solidarité ne se décrète pas, elle se vit !".

Passage à l'acte :

"Il y a environ soixante-dix nouveaux projets par an. Des personnes qui cherchent des partenaires, ou des groupes constitués qui cherchent des lieux " estime Jean-Luc Girard. Sur ce nombre beaucoup restent en suspens.
Avant de se lancer, il faut "expérimenter", insiste le responsable éditorial. C'est-à-dire aller rencontrer les écovillages pour se frotter à la réalité.
"Pour beaucoup, monter un écovillage reste à l'état de rêve. C'est difficile de quitter son quotidien, ses réflexes de consommation, son patron", justifie Jean-Luc Girard.
C'est ce qu'ont vécu Arlette et Michel Roger. Après avoir préparé leur projet d'écovillage pendant un an, le groupe composé de quatre foyers a commencé à visiter des lieux d'installation possibles. "C'est à ce moment-là que les autres se sont rendus compte qu'ils n'étaient pas prêts à franchir le pas". Pour Hanna, propriétaire du domaine du Sauvaudou (Hérault), "Les gens ont peur. Peur du changement, de l'engagement". Des gens intéressés par son projet, elle en a vu passer. Mais personne n'est resté. Jean-Luc Girard évoque aussi tous ceux qui, paralysés par un idéal, refusent d'adapter leur projet aux possibilités du réel. "Dire qu'on va faire la révolution écologique ne sert à rien", rappelle Muriel Constant d'Écolonie. Marie Simon, du Viel Audon, se rappelle des porteurs de projets du RFEV : "Beaucoup étaient axés sur le projet écologique parfait. Nous, on s'interroge plutôt sur comment on s'adapte au lieu".
Le rédacteur en chef de Passerelle Éco rappelle aussi "qu'un écovillage c'est très long à monter". L'histoire du Viel Audon en est la preuve. Pendant dix ans, le hameau en ruine a d'abord fait l'objet d'une rénovation grâce à des chantiers de jeunes. Dès que la première maison fut habitable, les habitués du chantier se sont vus proposer d'y rester pour faire vivre le lieu. "Après, il a fallu attendre encore dix ans, que tout soit rénové, que les terres agricoles soient mises en valeur…. " raconte Marie.
Après s'être armé de patience et s'être bien ancré dans la réalité, les vrais problèmes commencent. Il faut d'abord trouver un lieu. Grand, bien situé, avec des terres cultivables, habitables dans un futur raisonnable et… abordable. Se posent alors les questions cruciales. Achat individuel ou achat groupé ? Quel statut juridique choisir ? Beaucoup choisissent de constituer une SCI (société civile immobilière) pour la partie bâtie et/ou un GFA (groupement foncier agricole) pour les terres agricoles. Des écovillages fonctionnent aussi sur le mode associatif. Au Viel Audon, l'association Le Mat loue le domaine au moyen d'un bail emphytéotique de quatre-vingt-dix-neuf ans. Les huit permanents paient un loyer à l'association pour leur logement. À Clavirola, la situation est différente car les propriétaires font partie intégrante de l'écovillage, composé d'une exploitation agricole et d'une association, Dynamo, qui gère les activités culturelles et les chantiers de jeunes. Les huit permanents habitent sur place, sans frais.

La collectivité au quotidien :

"La première difficulté, c'est de vivre ensemble", assure Jo, grande connaisseuse des squats et communautés alternatives, rencontrée à Troglobal. "Les échecs sont toujours plus un problème humain que financier", renchérit Christiane Thomas de la ferme des Moulineaux, en région parisienne. Annie Aubrun de La Maison d'Ici et Maintenant témoigne : "Au bout de sept ans, certains sont partis en claquant la porte. Les autres voulaient que ça continue, mais les tensions demeuraient". Le bail emphytéotique a donc été résilié et l'association dissoute. Mais Annie continue de faire vivre son activité (gîte, jardin), avec deux autres femmes qui lui paient un loyer.
Quand Erwan Cassard, vingt-huit ans, raconte son histoire, c'est avec une pointe d'amertume. Leur beau projet, élaboré à une vingtaine en classe de terminale a échoué. Sur ce groupe de départ, onze sont devenus copropriétaires de cette ancienne ferme située à Pouy-de-Touges (Haute-Garonne) et sont toujours là. Les maraîchers font vivre l'exploitation agricole, les habitations ont été rénovées en matériaux sains, l'architecte de la bande a reçu un prix pour son projet de réhabilitation de la ferme en hameau HQE (haute qualité écologique)… Mais c'est chacun chez soi. Pendant deux ans, à six, ils sont expérimenté la vie en communauté, avec partage des salaires. "Notre principal objectif c'était l'égalité sociale", explique Erwan. Mais le système était très contraignant (comptage d'heures), et sujet à de nombreuses contestations. "Cela s'est mal terminé. Il y a eu de grosses dissensions. Beaucoup de personnes ici ne se voient plus", regrette-t-il.
Un regret que partage Pierre Gevaert, initiateur de l'écovillage du domaine de Boussac (Lot-et-Garonne). La SCI et le GFA regroupant douze prétendants au bonheur communautaire ont été dissous. Le terrain a été vendu sous forme de parcelles. Pierre Gevaert se rassure avec le bonheur des enfants. "Pour eux, c'est le même paradis : ils jouent ensemble dehors, mangent bio et vont à l'école ensemble, emmenés à tour de rôle par un parent. Mais pour les adultes, maintenant, c'est une vie individuelle. Nous en étions arrivés à de violentes disputes". La cause : l'impossibilité de mettre tout le monde d'accord. Ils avaient choisi de décider à l'unanimité, c'était inscrit dans les statuts. "Une faute énorme. On ne peut jamais obtenir l'unanimité", pense Pierre Gevaert qui, désormais, préconise les décisions à la majorité. Pierre Gevaert et Erwan Cassart sont déçus. Mais un écovillage n'est pas forcément communautaire !
Au Viel Audon, les huit permanents et les saisonniers habitent sur place mais pas ensemble. "Nous sommes dans l'entraide et la coopération, pas dans la communauté".

Troglobal - Maine-et-Loire
Les alternatifs ont leurs grottes.

Ce soir, à Troglobal, près de trente personnes sont réunies pour mettre un terme à l'aventure Ekbalium, l'association culturelle qui donnait sa raison d'être au village troglodyte.
Adieu citrouilles*, soirées théâtre et autres festivals… Pourtant, les sourires sont sur toutes les lèvres. Nico s'affaire derrière le four à pain. Paco, copropriétaire, installe des projecteurs, tandis que d'autres coupent les légumes en chantant au son d'une guitare. En dépit des circonstances, point de morosité. Parce que Troglobal n'est pas seulement le lieu où s'est installé Ekbalium : c'est aussi un village alternatif… où la créativité peut s'épanouir. "Qu'un tel village existe donne l'impression que tout est possible", raconte Yann, vingt-deux ans, dreadlocks et sourire doux.
C'est à la faveur d'un reportage sur une communauté australienne qu'il découvre qu'il est possible de vivre autrement. "Je suis parti là-bas, et j'ai découvert un monde parallèle à celui que l'on nous impose. Depuis, j'ai tourné dans plusieurs lieux alternatifs en France. J'ai choisi. Je ne me vois pas vivre autrement que comme ça". Nico, casquette de berger et gilet de laine, renchérit : "On a choisi de ne pas se couler dans le moule, de vivre en dehors de la société de consommation".
Pour l'instant EDF alimente toujours le village, et le jardin leur fournit des légumes. Outre la cuisine, le salon et le bar, réunis dans le principal espace, des grottes ont été aménagées en chambres, avec matelas et poêles à bois. Rudimentaire, mais très chaleureux. Paco, lui, habite au milieu de la forêt, dans un dôme géodésique qu'il a construit. Quant à Benoît, l'autre copropriétaire, il habite la seule véritable maison du village avec sa petite fille. Le téléphone, la machine à laver et les douches sont à disposition des habitants ; une dizaine la plupart du temps. Ecologie oblige, des toilettes sèches sont installées à l'extérieur.
* Afin de gérer le flux de visiteurs et éviter l'argent, la citrouille est devenue la monnaie officielle du lieu. Mais, trop fragile, le système s'est peu à peu dégradé avant de s'effondrer.

Propriétaires ou chef ?

Acheter seul, dans le but de monter ensuite un écovillage, est nettement plus rapide et plus simple que l'achat groupé. Mais les conflits de pouvoir ont plus de chances d'apparaître, lorsque parmi ses troupes, la communauté compte un propriétaire. "En collectivité, ce n'est pas facile d'oublier son pouvoir de propriétaire. Normalement, un écovillage se caractérise par un partage de la propriété", estime Jean-Luc Girard. Christiane Thomas, de la Ferme des Moulineaux, ne veut pas que sa propriété devienne de nouveau un écovillage.

Dans ce lieu qu'elle fait vivre depuis plusieurs années, elle avoue qu'elle n'accepterait plus de "n'être qu'un rayon de la roue".
À Troglobal, Paco et Benoît ont, eux aussi, du mal à composer avec leur statut de propriétaires. Lorsque l'artiste underground et le tailleur de pierre achètent ce village troglodyte, ils ont vingt ans et rêvent d'en faire un lieu d'expression artistique. "Nous ne nous sommes pas rendu compte que ça pouvait nous mener si loin, que ça prendrait une telle ampleur", constate Benoît. Les fêtes et festivals organisés par Ekbalium, l'association de Troglobal, attirent énormément de monde. Le village devient un lieu de passage obligé pour les alternatifs de tout poil. Afin d'éviter l'argent et de gérer toutes ces personnes, ils inventent le jeu de la citrouille. La cucurbitacée devient la monnaie officielle. On paie à la fin de la semaine, en fonction du travail effectué et de son personnage (nomade, pèlerin, résidant, fondateur…). Mais, trop fragile, ce système s'est peu à peu dégradé. Benoît, vingt-sept ans, retire une sagesse désenchantée de cette expérience : "On laissait trop de liberté, on n'arrivait pas à diriger les gens, à récolter l'argent des factures. On était trop utopistes, on a manqué de professionnalisme". Et de philosopher sur la notion d'autorité : "On dit qu'il n'y a pas besoin de chefs… mais il faut des directives. Il faut peut-être dire "venez chez nous" plutôt que "venez, c'est chez vous"…"
Pas si simple de gérer les arrivées. C'est pourquoi certains écovillages ont posé des règles précises. Pour s'installer à Ecolonie, il faut d'abord passer par la case bénévole, puis rester un an à l'essai.
À Clavirola, où l'on assure l'absence de grosses difficultés, pas de règlement écrit, la liberté absolue… à condition de travailler.
Une semaine de bénévolat permet aux permanents de situer le comportement des volontaires.

Pas de chômage en écovillage.

L'échec, parfois, vient en effet tout simplement du manque de travail. Marcel Charron, 68 ans, en a fait la triste expérience. Il avait un grand domaine (Valensolette, Alpes-de-Haute-Provance) et un beau projet : la pré-autonomisation des Compagnons d'Emmaüs par des séjours en écovillage. La fondation Abbé Pierre a suggéré de s'associer au mouvement de Pierre Rhabi, les Oasis en tous lieux[2]. Une association a été créée. Marcel a mis à disposition son domaine, et trois couples issus des Oasis se sont installés. Trente compagnons sont venus. Ils avaient le contact avec la nature… mais c'est à peu près tout. "C'était improvisé. Les gens qui étaient là avaient des conceptions libertaires et anarchistes. C'était chaotique".
Selon Marcel, ils commençaient tout et ne finissaient rien. "Il y avait deux vaches qui n'ont jamais donné ni lait ni veau, trois chevaux qui n'ont jamais rien transporté et qui n'étaient pas montés, un poulailler qui ne fournissait presque pas d'œufs". Au bout de deux ans, Marcel a proposé une réorganisation dans le but de revenir à l'objectif d'origine. Mais rien n'a changé, même après l'intervention d'un spécialiste des conflits. "Je voulais de l'organisation et de la rigueur. Quand j'ai vu que c'était n'importe quoi, j'ai mis fin au projet. Je suis idéaliste mais réaliste. Les Oasis en tous lieux ont laissé venir des gens sans sélection. Ceux du domaine voulaient vivre en communauté mais n'en étaient pas capables", conclut-il.
Les écovillageois sont des bosseurs ou ne sont pas. "À Écolonie, la gestion est rigoureuse. Nous ne sommes pas atteints par la réunionnite aiguë, on ne chôme pas , on est là pour travailler" assène Muriel.
Autre atout : "Les personnes qui vivent ici sont des professionnels dans leurs domaines". Cultiver un jardin, gérer une association, animer… ça ne s'improvise pas. "Il aurait fallu un agriculteur, un spécialiste de la gestion et psychologue", estime avec le recul Marcel Charron de Valensolette.

Les Jardins fertiles de Clomesnil (14)
Un écovillage s'éveille.

Après un premier projet avorté, Arlette et Michel Roger, 65 ans, ont choisi de ne pas abandonner leur rêve d'habitat groupé écologique et solidaire. En 1999, ils achètent cet ancien corps de ferme de Clomesnil en SCI, avec un autre couple qui n'habite pas sur place. Michel a la passion de bâtir et de rénover. Construire sa maison, il en rêvait. Trois ans d'un dur labeur quotidien et la splendide bâtisse est là, prête à être habitée. Juste derrière, un atelier en bottes de paille. "Beaucoup nous ont donné des coups de mains. Ce sont de vrais cadeaux".
Avec ses formes rondes, ses matériaux sains (chanvre, chaux, bois) et ses larges baies vitrées, leur maison bioclimatique respire la sérénité. Tout comme ses propriétaires, qui semblent habités par la confiance. "La vie est généreuse pour qui a des projets généreux", soutient Arlette. Et des projets, ils en ont. Tout d'abord, voir leur site se remplir d'écovillageois motivés et responsables. "Il y a de la place pour deux ou trois nouvelles maisons", sans compter la future habitation commune, à aménager. Et surtout, dans le bâtiment principal, développer un centre de ressources, à la fois documentaire et de formation, développement personnel, habitat sain, énergies renouvelables, créativité et développement local. L'association Fil d'Ariane, montée il y a quinze ans par Arlette, a bien avancé sur ce projet, et des stages ont déjà lieu. "Plus tard, les écuries pourront être aménagées en hébergement pour les stagiaires". Sur les six hectares du site, certains seront mis en réserve naturelle, d'autres en culture (ils cherchent d'ailleurs un maraîcher…).
Les activités professionnelles des futurs résidents pourront être extérieures ou intérieures au site. "Nous souhaitons développer les échanges de savoir-faire et de services, le partage de tâches collectives et moments festifs mais nous ne voulons pas un système communautaire. Chacun aura sa maison et son activité économique". Chacun, surtout, pourra exercer sa créativité. "Les Jardins fertiles de Clomesnil, ce n'est pas seulement l'idée de la terre, c'est aussi nos jardins intérieurs…"

Flamme alternative :

Et l'argent ? Comment financer son écovillage au quotidien ?
Certains comme Écolonie s'autofinancent, grâce à leurs activités touristiques. D'autres, montés en association comme Cravirola, font appel à des subventions. Les problèmes financiers semblent rarement la cause principale d'un effondrement. Exception faite pour l'association du Cun du Larzac, dont les activités étaient centrées autour de l'hébergement, de la formation et du développement des énergies renouvelables. Créée par des objecteurs de conscience en 1975, elle a connu la progression "classique" des écovillages : communauté idyllique, revendications, introductions de salaires, fin de l'aspect communautaire, diminution du nombre d'habitants. Cependant la flamme alternative est toujours là, et ce lieu hautement écologique (éolienne, toilettes sèches, chauffage au bois, maisons en bottes de paille) continuait à vivre. C'est bien les dettes accumulées et le manque de public qui ont entraîné la mort de l'association de 2001. "La demande a changé. C'est le développement personnel qui intéresse les gens maintenant. Nous n'avons pas su nous adapter à cette évolution", estime Hervé Ott, spécialisé dans la résolution des conflits.

Rebondir :

"Il faut être capable de faire évoluer son projet de départ", insiste Jean-Luc Girard. Au Cun du Larzac, ils ont décidé de continuer, en réorientant leurs objectifs. L'ancienne association a été dissoute, et remplacée par trois nouvelles : l'Éolienne s'occupe de l'hébergement et de la restauration, Cap del VQ (Centre d'animation et de plaisir de la Vie Quotidienne) s'intéresse aux arts plastiques et au spectacle vivant et Conflits, cultures et coopérations, forme à l'approche et la transformation constructive des conflits. De quoi continuer à faire vivre ce lieu mythique. "Mais nous ne proposons plus seulement des activités sur place. Je me déplace de plus en plus. La demande sur les conflits intéresse moins les particuliers que les entreprises", explique Hervé Ott.
À Troglobal, même refus de se résigner. "Le plus important, c'est de rebondir". C'est ce que Jo soutenait pendant la fête qui signait la fin de l'association Ekbalium. Six mois après, on apprend que le printemps a été fertile dans le village troglodyte : plusieurs actions et une pièce de théâtre sont en cours de création.

Boussac - Lot-et-Garonne
Une même idée de l'écologie.

Agen, Port-Sainte-Marie, Galapian… Un chemin rocailleux quitte la départementale, dévale une pente et s'arrête au pied d'un château modeste, mais beau ! Tout autour, un paysage jauni par les champs de tournesols. Ici ou là, disséminées dans la verdure, une dizaine de maisons. Elles ont toutes, ou presque, un air d'inachevé, comme le rêve qu'elles ont un temps abrité. Nous sommes à Boussac, dans le Lot-et-Garonne, un hameau qui se voulait autrefois écovillage.
L'idéal communautaire s'est brisé sur un quotidien difficile à gérer. "Nous avons voulu aller trop loin, trop vite", déclare Françoise Penet qui a aménagé au hameau, voici cinq ans avec son mari, Arnaud, ex-ingénieur à l'Aérospatiale reconverti dans les énergies douces, et leurs trois enfants. Françoise ne regrette pourtant rien des grandes envolées utopiques des débuts, lorsqu'il s'agissait de tout partager, les terres, le château… et une certaine façon de vivre et de penser.
La vie s'organisait autour de chantiers collectifs et de grands projets écologiques. Mais, elle s'organisait mal. "Par peur d'une dérive sectaire, nous devenions sectaires, dit-elle. Trop de contraintes intolérables ! Interdiction de réunions entre amis en dehors de la communauté. Pas de méditation par exemple. Aucune recherche spirituelle…"
L'écovillage a éclaté en autant d'individualités. Mais les familles sont restées, rachetant maisons et lopins de terre, avec toujours en commun le même besoin viscéral de vivre en harmonie avec la nature. Il y a là un ingénieur agronome, un médecin homéopathe, des commerçants de vêtements népalais pratiquant le commerce équitable, un professeur de maths devenus thérapeute et spécialiste en élixirs floraux, un professeur de danses orientales… Chacun vit à sa manière son rapport à l'environnement, mais le ciment écologique entre eux est très fort, plus que toute décision communautaire.
Aujourd'hui Françoise construit de façon plus pragmatique et plus individuelle son idéal de vie. "Mon chemin, dit-elle, est personnel, semé de doutes mais aussi d'incontestables réussites. Certes nos revenus ont été divisés par trois, mais avec un potager, un chauffage solaire, une alimentation végétarienne, des enfants heureux car élevés en toute liberté - certains sont même déscolarisés, je vis au plus près de mes rêves".
Et à Boussac, les rêves se rencontrent à nouveau. Sans ambition démesurée, sans contrainte aucune, dans le respect de la vie et du rythme des uns et des autres.

Préservation de l'environnement.

Aguerris par un premier projet qui n'a pas vu le jour, Arlette et Michel Roger semblent avoir pris en compte tous ces éléments pour développer leur écovillage : Les Jardins Fertiles de Clomesnil. Si personne ne vient habiter à Clomesnil, Arlette et Michel auront tout de même apporté leur contribution à la préservation de l'environnement.
Sur ce point, Annie Aubrun de la Maison d'Ici et Maintenant est optimiste : "La semaine dernière, nous avons déjeuné avec tous les gens du hameau. On s'entend très bien. Quand je mettrai de l'énergie solaire, ça déteindra sur les autres. Je crois beaucoup à la contagion. C'est comme cela que l'on progressera en France".

Moralité :

En France, les seules communautés qui fonctionnaient on été dénoncées comme sectes.
Si l’on est pas attaqué de cette manière, c’est qu’on rêve peut-être d’une vie communautaire, mais qu’on est encore loin de passer à l’acte.
S’il y a un progrès par contagion idéaliste en France, c’est l’individualiste sécuritaire.

La philosophie écologiste, teintée de nouvel âge, se caractérise par son manque de profondeur. Sans profondeur, pas de racines. L’écologisme terrien est un idéal altermatérialiste, ce n’est pas une spiritualité. Et sans spiritualité, pas de vie communautaire.

Source : Undercover n° 18



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