Sunday, December 19, 2010

Alain Daniélou, Shiva Sharan, le protégé de Shiva




La jeunesse


D’une part on peut considérer que la découverte de l’Inde par Alain Daniélou fut totalement fortuite et d’autre part estimer, au vu de ce qu’il indique de sa jeunesse, qu’il y était particulièrement destiné.


Alain Daniélou, dès son jeune âge, se sent très mal dans ce milieu catholique occidental. Il se lance dans des activités artistiques, peinture, chant, piano, danse, marque un profond mépris pour les « intellectuels » et un détachement complet du catholicisme.


Dans les années 20, Alain Daniélou n’a strictement aucune préoccupation ni métaphysique, ni religieuse, ni mystique, ni philosophique (1) : il chante, il danse, il se soumet à un travail physique intensif avec les filles du ballet du Moulin Rouge au gymnase de Saulnier à Montmartre, il donne des récitals et vit dans un milieu artistique amusant une vie de bohème auprès d’Henri Sauguet, de Maurice Sachs qui vient de sortir su séminaire, de Max Jacob pour qui il a une grande sympathie, tout en se désintéressant des préoccupations religieuses du poète.


Par ailleurs l’influence familiale de sa jeunesse, le catholicisme exacerbé de sa mère, ne sont pas sans avoir une influence décisive sur le jeune rebelle. Si son père doit être baptisé pour pouvoir se marier, sa mère tout au contraire est très liée au pape Pie X. Elle luttera avec fermeté contre la République anticléricale qui vient d’interdire les congrégations religieuses et créera en substitution un ordre laïque, « Saint François Xavier », puis une école, « Sainte Marie », où les valeurs de la morale catholique tiennent la meilleure place. Le frère de Madeleine Clamorgan (mère d’Alain Daniélou) est chanoine, curé de l’église de Chaillot. Son fils aîné, Jean, devient Jésuite et sera fait cardinal par Paul VI avant d’entrer à l’Académie Française.


Le jeune Alain fut-il influencé ? Il manifeste un intérêt pour des domaines mystérieux cependant éloignés de la religion officielle.


Au tout début de ses mémoires un chapitre s’intitule « La découverte du divin ». Il y écrit, à propos d’une cachette qu’il s’est tout enfant créée dans une pépinière abandonnée : « C’était là, dans la solitude, que l’on pressentait le mystère du monde, si différent de la société des humains ». Et aussi à propos du prieuré de Resson : «  La chapelle avait sur moi une étrange fascination. Je détestais que quelqu’un d’autre y entrât. J’y restais de longues heures sans penser à rien. La lampe à huile dans son verre rouge faisait danser des ombres. Je n’avais pas peur et pourtant je n’avais pas l’impression d’être seul. Une volonté mystérieuse me poussait à accomplir des rites bizarres et semblait guider mes gestes. J’inventais – ou l’ai-je inventé ? – tout un rituel et quand je m’allongeais à plat ventre les bras étendus dans l’allée devant l’autel, je promettais quelque chose. Je ne savais pas quoi car les esprits vous insufflent leurs volontés sans s’extérioriser par des paroles. J’avais le sentiment obscur d’avoir été choisi pour un destin particulier et je devais promettre de l’accomplir sans poser de questions. Ce fut peut-être ma première initiation, j’avais alors dix ans. »


Installation à Bénarès


La découverte de l’Inde se fait accidentellement au cours d’un voyage mémorable, en y passant pour aller en Afghanistan sur invitation du jeune prince héritier, ami de jeunesse qui deviendra le roi Mohamed Zaher Shah. C’est au cours de ce voyage qu’il s’arrête pour la première fois à Santiniketan, l’école que le poète Rabindranath Tagore a ouvert au Bengale. Daniélou, qui restera très lié au poète jusqu’à sa mort, est tout de suite fasciné par le monde qu’il découvre. Il continue à s’intéresser principalement aux arts, à la danse et surtout à la musique. Mais il se rendra compte très rapidement que le cercle qui entoure Tagore est déjà fortement occidentalisé. C’est peu à peu qu’il s’intéresse au système hindou, à la philosophie et à la religion. Son installation à Bénarès en 1938 sera à cet égard décisive.


La déclaration de guerre de guerre de 1939 le bloque dans la vieille cité de Bénarès. C’est à ce moment qu’il décide d’entreprendre des études auprès des pandits dans le milieu orthodoxe hindou. Il étudie le hindi, le sanskrit et la musique.


Swami Karpâtri


L’influence d’un grand sannyasî, Swami Karpâtri (2), – toujours extrêmement vénéré, particulièrement à Bénarès où son nom s’étale sur le fronton d’un matha près du temple de Kedargath au bord du Gange – sera décisive.


C’est Karpâtri qui décide de son intégration à l’hindouisme qui se fera, peu d’années après son arrivée dans la ville sainte, au cours d’une cérémonie « toute simple, comme un baptême », indique-t-il sans vouloir en dire beaucoup plus.


Shiva Sharan


A partir de ce moment tout change : Alain Danièlou devenu Shiva Sharan (Le protégé de Shiva) entre totalement dans le système traditionnel hindou jusqu’à penser impossible un retour dans le monde occidental. Il découvre une religion totalement opposées aux religions monothéistes qu’il lui a été donné de côtoyer. « Je me trouvais plongé dans une société où tous les concepts de la nature de l’homme et du divin, de la morale, de l’amour, de la sagesse, étaient profondément différents de ceux du monde où j’étais né qu’il fallait faire table rase de tout ce que l’on croyait savoir. »


Il adopte alors toutes les règles des Hindous. Il devient rapidement un ardent défenseur de cette civilisation et entre en guerre contre les religions tardives monothéistes qu’il considère comme néfastes et dangereuses pour le sort de l’humanité. Leur caractère prosélyte, totalitaire, dogmatique, qui n’existe pas dans l’hindouisme, lui paraît une source permanente de conflits comme le montre si clairement l’histoire récente.


Malgré plus de 30 ans passés à ses côtés il m’est toujours difficile d’analyser son cheminement philosophique pour ne pas employer le mot spirituel qui ne lui aurait pas plu. Ce qui semble évident c’est que plus il apprend auprès de Karpâtri et plus ses conceptions de l’hindouisme évoluent. S’il agit en bon Hindou, s’il se baigne chaque matin dans le Gange, si un Brahmane vient chaque jour au palais pour une puja rituelle, Daniélou reste extrêmement pudique et caché sur tout ce qui touche SA pratique de la religion.


N’y a-t-il pas aussi un refus instinctif de tous les prophètes, des rituels-spectacles, messes, pèlerinages et autres rassemblements de foule sous prétexte de religion ? Ne se refuse-t-il pas complètement à être un guide, un gourou pour les Occidentaux déboussolés en quête de spiritualité orientale ? Ne considère-t-il pas le temple comme un lieu où les prêtres qualifiés cherchent un contact avec des puissances mystérieuses et où le public n’a rien à faire ? N’accepte-t-il pas uniquement les rites comme un rapport privé entre soi et les dieux, sans témoins ?


L’œuvre 


C’est à travers les textes qu’il écrit, en particulier ses mémoires et les « Contes gangétiques » que l’on note une orientation décisive vers le shivaïsme et sans doute vers le tantrisme. Le tantrisme est par principe totalement secret. Nous n’en saurons donc rien. Par contre, Daniélou se plonge avec délice dans tous les textes shivaïtes et nous fait découvrir dans plusieurs ouvrages des conceptions assez divergentes du védisme qui, lui, se réfère principalement aux quatre Védas, dont Daniélou parle très peu.


Ce sont les Upanishad, les Tantra, le Sâmkhya qui l’intéressent et seront la base de ses réflexions. Alain Daniélou s’attache d’abord et surtout à présenter les spéculations théologiques et philosophiques du shivaïsme. Il se sent désigné pour le faire, mais ne se considère pas comme habilité à instruire des pratiques secrètes qui ne pourraient être que des approches exotiques pour les Occidentaux en manque de spiritualité.


Le shivaïsme


Le shivaïsme est à la fois la religion du petit peuple et celle des courants les plus ésotériques et secrets de l’hindouisme. Daniélou sera l’un des premiers à présenter cette pensée religieuse peu connue en Occident.


Alain Daniélou a refusé le catholicisme, ses séjours en Algérie et dans les pays musulmans l’intéressent sur le plan musical, jamais sur le plan religieux, si ce n’est une approche du soufisme durant son séjour en Iran et ses contacts avec René Guénon et Henri Corbin. Mais sa découverte du monde hindou se présente comme une véritable révélation. Cette religion qui est tout autant une philosophie qu’une science s’harmonise totalement avec sa propre vision du divin.


Elle surprend beaucoup, même certains Indiens, car elle ne correspond aucunement ni aux courants les plus apparents de l’hindouisme, ni aux conceptions que les Occidentaux s’en sont fait sur la base de textes généralement rédigés en anglais. Par exemple la théorie de la réincarnation y tient peu de place ; la signification des rites impliquant des sacrifices animaux et parfois humains y est expliquée sans jugement moral.


La réincarnation est discutable


Ce qui est typique de l’hindouisme et qui est tout à fait évident dans le parcours d’Alain Daniélou, c’est la tolérance, l’absence totale de dogme et la faculté pour chacun de choisir le mode de vie, la pratique religieuse qui lui semble les plus adaptés à sa personnalité. C’est ce que fera toujours Daniélou et m’empêchera de pouvoir le classer, l’étiqueter dans un courant précis et défini. Une recherche attentive dans ses écrits nous montrerait souvent des contradictions apparentes que le troublaient fort peu. Ainsi, contrairement à la plupart des Hindous il trouvait tout aussi discutables les théories de la réincarnation que celles des paradis proposés par les monothéismes. Il insistait sur son désir d’être incinéré, ce qui n’est pas une pratique absolue chez les dévots de Shiva.


Réaliste, il considérait que nous ne sommes que les maillons d’une chaîne mais que, si nous n’assumons pas ce rôle, la chaîne se casse, la lignée s’éteint. Il disait : « Nous ne nous continuerons que de deux façons : par notre code génétique, c’est-à-dire par la procréation, et par la transmission du savoir, du bagage de connaissances que nous pouvons enseigner aux générations qui nous succèdent ». Il disait aussi : « Nous continuons d’exister seulement tant que quelqu’un continue à penser à nous ».


Un Voyant et ses paradoxes


Reste une conviction personnelle, qui me semble de plus en plus évidente, c’est qu’Alain Daniélou ou par « don » naturel ou au contact d’un milieu ésotérique extrêmement fort avait lui-même acquis des pouvoirs, des presciences, des fulgurances, des capacités qui en faisaient en quelque sorte un Voyant mais que, suivant l’éducation orthodoxe qu’il avait reçue, l’important était de ne jamais le montrer et de ne s’en servir que pour des motifs tout à fait exceptionnels et graves.


Y eut-il une autre initiation en dehors du rite de son intégration au shivaïsme ? Impossible de le savoir.  


Ce qui est évident c’est d’une part sa certitude des pouvoirs extraordinaires que possèdent les représentants des courants ésotériques qu’il avait pu connaître, et qui entraînait une admiration mais aussi une méfiance sinon une peur des sadhus qui enchaînent si facilement les Occidentaux ignares, et d’autre part son opposition aux religions de la cité, religions monothéistes, tout comme aussi à certaines formes du vishnuïsme qu’il trouvait mièvre, bondieusardes, saint-sulpiciennes, tout à fait à l’opposé du shivaïsme violent, dur mais aussi joyeux et paillard. Le dieu Shiva qu’il associe en Occident à Dionysos est à la fois le dieu de la mort et le dieu de la vie, le dieu des bacchanales et de l’ivresse mais aussi de grandes austérités. Plusieurs de ses livres : « La Fantaisie des dieux et l’Aventure humaine », « Shiva et Dionysos », entre autres, reprennent les anciens textes pour nous éclairer sur les origines de cette très ancienne religion.


« Les religions, dans leur ensemble, représentent les spéculations les plus arbitraires et les plus stupides que l’homme ait jamais inventées », me disait Alain Daniélou, argument qu’il reprendra lors d’un interview.


Qui connaît son œuvre, dont une grande part concerne les religions et où les dieux figurent dans plusieurs titres, ne manquera pas d’être étonné. Qui connaissait l’homme et son goût du paradoxe l’y retrouvera tout entier.      


J.E.C.




(1) Il faut noter toutefois qu’Alain Daniélou était abonné dès les années 20 à la revue animée par René Guénon, « Le Voile d’Isis », devenue plus tard « Etudes Traditionnelles ».


(2) A notre connaissance, Alain Daniélou reste le seul à avoir présenté positivement Swami Karpâtri hors de l’Inde et à avoir traduit quelques-uns de ses textes. Mais il a commis une erreur dans son « Histoire de l’Inde » (Editions Fayard, 1985, p. 367 et 385) en lui attribuant la création du Bharatya Jana Sangh, contre lequel Swami Karpâtri a toujours lutté. Daniélou avait d’ailleurs noté à juste titre : « Karpâtri était très hostile aux idées du Rashtrya Svayamsevak Sangh (association pour la défense des valeurs nationales) [RSS] qui préconisait des méthodes inspirées du fascisme dans la lutte contre le Congrès et les idées modernistes » (« Le Chemin du Labyrinthe », p. 379). Or le Jana Sangh fut fondé en 1951 par S.P. Mookerjee en association avec deux cadres du RSS : Atal Bihari Vajpayee et Deen Dayal Upadhyay. Le parti traditionnel (et non nationaliste) fondé en 1948 par Swami Karpâtri s’appelait le Ram Rajya Parishad (Association pour le Royaume de Rama). Ce parti cessa pratiquement d’exister dès les années 60. 




Le Chemin du labyrinthe





Aux antipodes de l’orientalisme mièvre des sectes et des ashrams, une quête spirituelle originale, esthétique et passionnée. 
A de L., Figaro Magazine, 7 Novembre 1981


Ce livre montre surtout la haute valeur morale du bonheur. Il chante la joie d’une plénitude où l’homme s’accomplit, esprit, cœur, et corps, sans rien mutiler de sa nature, sans remords, sans peur, et ce témoignage est un hymne à la vie. 
Josane Duranteau, Le Monde, 25 Octobre 1981


Retenons avant tout que ce chemin du labyrinthe, outre qu’il nous offre une savoureuse leçon de liberté, nous renvoie une image de nos mentalités décadentes et desséchantes qui est, pour l’heure, un des meilleurs sujets de méditation qui se puissent trouver. 
Olivier Germain-Thomas, Latitude 150, Mai 1982.


Alain Daniélou :
http://www.alaindanielou.org/index.php?lg=fr

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Roland Dumas : « Le 11 Septembre, je n’y crois pas »
Jeudi, Roland Dumas, ancien président du Conseil constitutionnel, a révélé, dans l'émission Ce soir ou jamais, « ne pas croire » en la « théorie officielle » du 11 Septembre. 
http://bouddhanar-9.blogspot.com/2010/12/roland-dumas-le-11-septembre-je-ny.html

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