Friday, December 17, 2010

Nouvelle société & contre-utopie






La dissolution totale de l’individu


Trois romans du 20ème siècle sont souvent caractérisés comme « anti-utopies ». Le plus ancien, « Nous autres », est d’un écrivain russe, Ievgueni Ivanovitch Zamiatine (1884-1937) ; écrit en 1920, interdit en Russie, il est publié en anglais en 1924. Des deux autres, « Le Meilleur des mondes » (publié en 1932) et « 1984 » (écrit en 1948, publié en 1949), les auteurs sont anglais : respectivement, Aldous Huxley (1894-1963) et George Orwell (1903-1950). Ces trois livres ont en commun de construire une société imaginaire, et d’y expérimenter, par la fiction, la dissolution totale de l’individu dans la société en même temps que la réalisation d’un Etat aux pouvoirs et aux moyens jusqu’à lors inconnus. […]


Elimination du jugement


Dans le « Meilleur des Mondes », conformément aux normes imposées, les personnages, dans leur immense majorité, s’en tiennent à des satisfactions directes, sexuelles en particulier, et n’ont que dégoût pour le retrait et surtout pour le désaccord potentiel que constitue la pensée. Dans « Nous autres », la luminosité (que fait vibrer, de ses impérieux éclats, la prose de Zamiatine) rayonne entre et en tous : ciel « magnifiquement bleu », plaques d’uniformes captant de « minuscules soleils ». Qui, dans ce monde, ne rejetterait l’« obscurcissement » ou la « démence des pensées » (1) ? Le lecteur lui-même y acquiescerait presque. La transparence, ici, rappelle, sinon Rousseau, du moins, depuis plus de deux siècles, les plus pures espérances révolutionnaires. « 1984 » n’use pas de séduction atmosphérique. Mais l’aigreur qui règne – celle d’une société en guerre et en proie aux restrictions – se cristallise soudain en détestation de l’ennemi, de celui dont l’image est présentée dans les séances rituelles des « minutes de la Haine ». Rien de plus sûr que cette haine pour que l’adhésion ne fasse pas défaut au pouvoir. Et l’« amour » pour le Grand Dirigeant trouve là l’une de ses sources.


Contrôle technique et politique


Des « dedans » sociaux (matérialisés dans les édifices) sont, dans ces trois romans, tout infusés d’un double contrôle, technique en même temps que politique. (C’est dans « Le Meilleur des mondes » que la science et ses applications donnent lieu à un luxe de détails : manipulations d’embryons, usage de substances diverses, « nouvelles méthodes chimiques », « hypnopédie », etc.) Certes, ces univers sont différenciés intérieurement. Mais leurs divisions ne créent ni tensions ni mobilité. Elles sont faites pour assurer la stabilité. Dans « Nous autres », chaque individu a une place clairement déterminée et se sent constamment visible. Mais c’est dans les deux autres romans que la hiérarchie est essentielle. « Notre société est très stratifiée », est-il dit dans « 1984 ». C’est d’ailleurs dans « 1984 » (où l’anticipation temporelle par rapport au moment de l’écriture est bien plus courte que dans les deux autres romans) qu’on est au plus près de situations historiques réelles – et en particulier des sociétés totalitaires, avec un « Parti » et sa hiérarchie propre. Dans la société imaginée par Huxley, les positions sociales sont rendues irréversibles. Manipulation des embryons, conditionnement des bébés : en fonction d’impératifs économiques, on produit des lots d’humains (est-ce encore le mot ?) répartis en castes : des « Alpha », des « Bêta », des « Epsilon », etc. Les castes s’incarnent dans les corps, leurs formes et leurs couleurs fabriquées.


Disparition de la liberté


Est-ce au profit de l’égalité que, dans ces sociétés fictives, la liberté disparaît ? Que l’égalité ne s’obtienne qu’au prix de la liberté, c’est la menace agitée, depuis deux cents ans, par les discours conservateurs. Mais ici, si la liberté disparaît, c’est au profit de l’homogénéité – et celle-ci s’accommode fort bien de la plus dure hiérarchie. Dans « Le Meilleur des mondes », la stratification sociale est intégralement « naturalisée ». Et dans « 1984 », elle est si impitoyable que les « prolétaires » sont non pas seulement en bas de la société, mais quasiment hors de l’humanité. C’est seulement, d’ailleurs, avec cette exclusion que la liberté est compatible : « Les prolétaires et les animaux sont libres. » Constante, dans des pareilles sociétés, est la surveillance ; et la répression est toujours prête. C’est dans « Le Meilleur des mondes » que les moyens sont le moins cruels – grâce à l’efficacité, en amont, des manipulations biologiques. En revanche, les deux autres romans font place, entre autres formes de violence, à l’élimination des individus gênants : la « vaporisation » chez Orwell, et, dans « Nous autres », la machine pneumatique. Dans ces deux cas, l’atmosphère elle-même – l’air ou le vide – est l’instrument de l’anéantissement.


Le dehors 


Ces « dedans » sociaux ont-ils une frontière, et, au-delà, un dehors ? Dans « Nous autres », la limite apparaît aussi infranchissable que transparente : un « Mur vert » au-delà duquel se perdent « des plaines sauvages et inconnues ». C’est pourtant ce mur qui pourra se trouver franchi, mais au prix des plus grands risques, vers une vie sauvage. La « réserve de sauvages » dans « Le Meilleur des mondes » est une région livrée à la misère et au tourisme. Seul le personnage du « Sauvage », avec son statut hybride, pourrait menacer l’ordre de la société et son hédonisme obligatoire. Mais n’est-il pas réduit à l’état de figure exotique, voire grotesque, puis au suicide ? Dans « 1984 », c’est par la guerre – de manière cohérente avec le mal-être général et la haine – que la société est confrontée à son dehors. Guerre insaisissable entre des unités énormes. L’« Océania » a pour ennemi (avec de brusques renversements d’alliance) tantôt l’« Eurasia », tantôt l’« Estasia ». Il se peut d’ailleurs qu’il n’y ait pas de guerre du tout, et que les bombes qui tombent sur Londres (capitale de l’Océania) soient « lancées par le gouvernement de l’Océania lui-même ». La société n’aurait-elle d’autre dehors qu’une fantasmagorie produite au-dedans ? Si, dans les romans d’Orwell et d’Huxley, le dehors ne semble pas devoir disparaître, « Nous autres », en revanche, révèle la visée d’une extension universelle de la transparence. L’ordre déjà réalisé (« toute la sphère terrestre au pouvoir de l’Etat Unique… ») est à exporter au-delà de la terre. Le vaisseau « l’Intégral » (nom à valeur mathématique et politique) devrait permettre de réaliser une transparence universelle – à condition de « soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de liberté ».


La rébellion


Certains personnages, dans les trois livres, font sécession : n’est-ce pas le plus surprenant ? On les voit entrer en résistance – et donner par là matière à roman. Ces contre-utopies sont des histoires de rébellion – avec cette puissance « explosive » qu’un Mannheim attribuait à l’utopie. Dans « Le Meilleur des mondes », la sécession se manifeste d’abord dans le malaise de quelques-uns, ou dans la révolte d’un « Sauvage » qui, sorti de la « réserve », dénonce la misère de l’hédonisme obligatoire. Voici donc qu’aux dissidents, la visibilité sociale où baignent sans y songer les membres de la société se fait insupportable. D’où, dans « Nous autres », ces instants ou l’air, de bleu et transparent, devient « de fonte ». Les regards fiévreux des rebelles analysent alors, en secret, ce dont hier ils ont pu être la proie. […]


Ce que le rebelle n’accepte plus, c’est encore la « restriction » de la pensée. Celle-ci, en dehors même de contenus subversifs, menace le pouvoir. N’est-elle pas chose secrète en chacun et fluidité incontrôlable entre les uns et les autres ? Il faut, pour l’ordre social et le pouvoir, obtenir qu’elle se veuille elle-même distordue. « Connaître et ne pas connaître… Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes les deux. » Cette « double-pensée », ainsi décrite dans « 1984 », ne concrétise-t-elle pas la brutale incohérence des idéologies modernes ?


Ce que le pouvoir vise ultimement


Ce que, chez Orwell encore, le pouvoir vise ultimement gît pourtant en deçà de la pensée, au plus secret de chacun. Et c’est ce qui finira par être exposé dans une lumière totale : « là où il n’y a pas de ténèbres ». Alors viendra la terreur absolue. Ils ne peuvent pas entrer en nous », se répétaient les deux amants de « 1984 ». Et pourtant, à la fin de « 1984 », « ils » y parviennent. O’Brien, le faux dissident devenu tortionnaire, sait ce dont la seule représentation détruit en chacun toute résistance : pour Winston, des rats qui lui dévoreraient le visage. Ici, plus de traitement de masse. A chacun sa torture. La cage qu’on appliquerait exactement au visage de Winston, ne concrétiserait-elle pas, pour la plus grande singularité psychique du personnage, la plus délicate attention ?


Ceux qui mènent le jeu


Dans les trois romans, les rebelles sont vaincus, en dépit de la lucidité que leur donne l’esprit de résistance. Le lecteur se demande si, dans tous leurs actes, ils n’ont pas été manœuvrés. C’est au point que certains se dédoublent, jusqu’au délire : tantôt ils voient le système du dehors, tantôt il leur semblera ne jamais avoir cessé d’y collaborer. Mais, à l’opposé de ces résistants, il est une autre position à deux faces : celle des personnages qui mènent le jeu. Ceux qui l’occupent peuvent bien se dédoubler : loin d’en souffrir, ils en tirent une jouissance à eux seuls réservée. Exercer le pouvoir sur les autres implique-t-il de se maintenir au bord ? Faut-il être l’un des rares, sinon le seul, à pouvoir se tenir dedans et dehors à la fois ? Les hommes du pouvoir n’ignorent pas (à la différence de tous les autres, sauf les dissidents) les alternatives. « Comme c’est moi qui fais les lois ici, déclare Mustapha Menier dans « Le Meilleur des mondes », je puis également les enfreindre. » Ce puissant a lu « La Tempête » de Shakespeare (d’où est tiré le titre anglais du roman : « Brave New World »), cette histoire d’île – une utopie ? – chère au Sauvage. Ou bien, lisant une « Nouvelle Théorie de la Biologie » qu’il va interdire, Menier s’évade hors de ce cadre dont il assure le contrôle : «  Comme ce serait amusant, musa-t-il, si l’on n’était pas obligé de songé au bonheur ! »                


Les gens ont besoin de quelqu’un qui définisse le bonheur et les y enchaîne


Au bord de la société encore se trouve, dans « Nous autres », ce « Lui » qui déclare doucement à D-503 : « Parlons comme des hommes quand les enfants sont allés se coucher. De quoi les gens se soucient-ils depuis leurs langes ? De trouver quelqu’un qui définisse le bonheur et les y enchaîne. » Le luxe du pouvoir est, avec complaisance, de prétendre s’élever au-dessus du pouvoir. Autrement pervers, le jeu d’O’Brien à la limite du système, dans « 1984 ». Le lecteur lui-même a pu croire à l’existence de Goldtsein, l’ennemi sur lequel l’Etat concentre la haine collective. Cette existence n’était-elle pas attestée par son livre sous les yeux de Winston – et sous ceux du lecteur du roman ? Mais la révélation sera que ce livre n’a pas d’autre auteur qu’O’Brien. Or on y trouve une froide analyse du système social établi. Le pouvoir anticiperait-il toute sécession au point d’habiter la lucidité même pour laquelle il est nu ? 


Créer l’amour de la servitude


Il faut, dans tous les cas, que le pouvoir soit senti comme une présence autre, tournée vers les membres de la société. Dans « 1984 », la fonction de « Big Brother » est d’« agir comme un point de concentration pour l’amour, la crainte et le respect ». Mais ce chacun de ces romans suggère de plus inquiétant, c’est que la société même (des « masses », dit « Le Meilleur des mondes »), émane un consentement, voire un désir, à l’égard du pouvoir. Certes, l’adhésion peut être le fruit du conditionnement. Huxley parle de « méthodes » pour « créer l’amour de la servitude ». Et l’amour de Winston pour Big Brother, à la fin de « 1984 », est scientifiquement obtenu. Mais la différence entre spontanéité et fabrication ne s’amenuise-t-elle pas ici ? Difficile de dire si le pouvoir est désiré ou imposé, et si le consentement est spontané ou machiné. A moins que le désir de tous ne soit d’être également en proie à la fabrication.


Rechercher le pouvoir pour le pouvoir


Les membres de ces sociétés aspirent à se savoir constamment sus. Il faut qu’un regard fixé sur eux les assurent dans leur position et leur existence. Cette présence-absence peut se réduire, en temps ordinaire, à l’image fruste d’un visage, à un simple nom. Chacun n’a-t-il pas de toujours pressenti le secret du pouvoir dévoilé par O’Brien à Winston ? « Le Parti recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir. » Tous, ou presque, continuent pourtant de désirer que soit tourné vers eux ce regard vide. En dépit de son indifférence cynique. Ou à cause d’elle ? […]


Nous rencontrons, au sein de ces romans, des personnages qui eux-mêmes écrivent et qui en appellent à un lecteur possible, nécessairement situé hors du monde où ils sont censés être enfermés. Ces appels de personnages – tous dissidents – se mêlent à ceux des livres mêmes, et contribuent à leur donner leur tonalité unique de « contre-utopie ». Lire ensemble, aujourd’hui, ces trois romans, c’est découvrir entre eux des rapports et des enjeux qu’aucun peut-être n’épuise, et c’est nouer avec chacun d’eux des liens toujours nouveaux au fil du temps : ainsi assurons-nous que nous ne sommes pas dans l’une des sociétés qu’ils construisent et d’où la lecture est bannie.


Claude Mouchard








(1) Note de Bouddhanar :
 Le bouddhisme, qui fustige aussi la « démence des pensées », n’est pas ignoré par l’économie dont l’entreprise de décérébration des consommateurs est conduite par la publicité. La « zen attitude » des publicitaires maquille en pseudo-sérénité orientale la crétinisation de masse. 




La société orwellienne des Américains


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