Thursday, January 06, 2011

Le besoin de croire







La foi, névrose et psychothérapie


C’est pourtant en prenant appui sur la foi et les fois que l’humanité a fait ses premiers pas. Qui sont sans doute encore les nôtres.


Les historiens de l’histoire lisent le texte de ce que l’humanité fut. Les historiens des religions traduisent le texte de ce qu’elle rêve d’être. Freud a mis l’accent sur la religion considérée comme « la névrose universelle » de l’humanité. Il faudrait aussi, pour établir un bilan exact, sans doute impossible, de ses bienfaits et de ses méfaits, pouvoir mesurer la vertu thérapeutique qu’elle a assumée : la religion est à la fois la maladie et la cure de cette maladie, une névrose et sa psychothérapie. Elle est tout ensemble la plaie et le baume, la blessure et son pansement. L’espace mental où s’accomplit la grande dé-formation mythologique des projections religieuses assuma aussi une incontestable fonction de formation : comme la terre a été formée par les eaux qui se sont retirées d’elle une fois leur travail accompli, l’humanité a été formée par les religions. Elles ont été, pour appliquer à l’espèce dans son ensemble ce que Winnicott applique au tout petit enfant, les « objets transitionnels » de l’espèce humaine. Ce n’est pas de l’incertitude et du doute que l’enfant à l’orée de la vie et l’espèce à l’orée de l’histoire peuvent partir. C’est seulement d’une base première que Winnicott appelle « la croyance en quelque chose » (belief in), indispensable à l’évolution future et à la maturation de l’enfant. Il y a ainsi plus de rationalité dans la tendance primitive à personnaliser les forces « naturelles » que dans les formes modernes de « cultes » des chefs politiques. Il n’apparaît pas que les formes d’adoration sociale, les religions séculières d’Etat, qui tentent d’organiser en rituels et cérémonies le culte de la personnalité d’un « dieu vivant », constituent un progrès intellectuel et moral par rapport aux religions de la préhistoire ou de la protohistoire.


Le Dieu ou les dieux : quelqu’un à qui parler


La « création » de dieux ou d’un Dieu offre, devant le chaos et le tohu-bohu qui frappent les hommes à leur apparition, un modèle, une hypothèse de travail, un appui qui permet d’assurer leurs pas et d’amorcer leurs actions. Si le monothéisme n’est pas la religion du monde la mieux partagée, la croyance la plus ancienne et la plus fonctionnelle est le recours à des êtres sur-humains. Sur-humains parce qu’ils règnent sur les humains, régisseurs invisibles au-dessus des vivants, mais foncièrement humains néanmoins. Devant ce qui le déjoue et le joue, le frustre et le floue, l’accable et le frappe, l’homme originel n’a pu rien imaginer de plus réconfortant ni de plus commode qu’une sorte d’être humain « agrandi » : un semblable un peu supérieur, insaisissable mais secourable. Quelqu’un avec qui on peut en tout cas discuter. Un autrui plus chanceux et mieux armé, dont on peut pressentir les réactions analogues à celles qu’on aurait à sa place. Le « Maître des animaux » ou le « Seigneur des fauves » des peuples des chasseurs archaïques est un dieu qui a des faiblesses réconfortantes et des vertus rassurantes : il est sensible à la flatterie, accessible aux requêtes, séduit par les offrandes. C’est une personne somme toute assez raisonnable. Le « Maître des animaux » est quelqu’un avec qui on peut établir des relations réciproques et cohérentes. Ce n’est pas un despote capricieux, dont les décrets sont inexplicables. Il refuse le gibier à ceux qui massacrent inutilement, saccagent les réserves vivantes, violent certaines règles utiles de vie sociale. C’est un maître somme toute beaucoup plus « humain », logique et bénéfique que les grandes idoles tribales d’aujourd’hui, que Hitler ou Mobutu, « Papa Doc » Duvalier de Haïti ou Staline, que le Kedhafi du « Petit Livre vert » ou le Mao du Petit Livre rouge. Les dieux égyptiens étaient plus modestes que les dieux en vareuse de l’Orient actuel. Amon Râ n’était après tout que le « Dispensateur du souffle à celui qui l’aime », tandis que le « toujours victorieux et brillant dirigeant » Kim Il Sung est le « Penseur révolutionnaire sans précédent ni à l’Est ni à l’Ouest et dans tous les âges, Soleil de l’Humanité ».


Religions sans dieux et dieux sans religions


Parmi les éléments constitutifs des innombrables religions et sectes de l’histoire, le plus irremplaçable n’est pas celui qu’on pourrait croire. Une religion est la combinaison de mythes et de symboles, de rites et de cérémonies, d’un crédit accordé à des paroles consacrées ou des textes sacrés, d’autorité reconnue à un sacerdoce, de référence à des expériences ou des états psychiques, de promesses et de prophéties, d’acquiescement à des codes de conduite et enfin de la croyance à l’existence d’êtres sur-humains, demi-dieux, dieux ou Dieu.


Chacun de ces éléments peut se rencontrer indépendamment de la constitution d’une religion proprement dite. Il y a des mythes qui ne fondent pas une Eglise. Il existe des clergés séculiers, des prophéties et des messianismes laïques, des mystiques sans religion. Et la reconnaissance d’une loi morale ou l’obéissance à des préceptes éthiques ne sont pas l’apanage des « croyants ».


Il est rare que tous ces éléments se présentent simultanément dans une religion. Mais l’élément le moins indispensable à l’établissement et au succès d’une grande religion, c’est probablement « Dieu ». Et le Dieu tout-puissant, omniscient et infiniment bon des traditions chrétiennes n’est certes pas celui qu’on rencontre le plus fréquemment. Les dieux précolombiens sont en général totalement dépourvus de bienveillance. Le Dieu « premier » de Marcion et le Ialdabaoth des gnostiques sont aussi méchants et cruels que l’est souvent Yahvé des premiers sémites. Le dieu des nestoriens de l’Antiquité comme le Dieu des nouveaux théologiens protestants, de Dietrich Bonhoeffer à Paul Tillich, sont des dieux très peu puissants, mal assurés de leurs pouvoirs, incertains de leur existence même, et donc on ne sait pas s’il n’ont pas d’avantage besoin des hommes que les hommes ont besoin d’eux.


Mais une religion n’a pas forcément besoin de dieux –ou d’un Dieu. André Bareau peut écrire à juste titre que le bouddhisme refuse de croire à l’existence d’un « Dieu créateur et souverain de l’univers, éternel et omnipotent », et qu’on a pu donc le définir « comme une religion athée ». A.M. Esnoul constate que les « dieux » de l’hindouisme, multiples, impermanents, se dissolvant à peine ont-ils apparu, « nous entraînent loin de l’atmosphère théiste ». Les religions-foi ont moins besoin d’un Dieu que les religions séculières n’ont besoin d’un homme divinisé.
Claude Roy, « Les chercheurs de dieux ».


Les chercheurs de dieux 
Délivrez-nous des dieux vivants, des pères du peuple et du besoin de croire


« Notre prolétariat qui es sur terre, que ton nom soit sacré, que ta volonté soit faite, que ton pouvoir arrive. » Ainsi commençait la prière révolutionnaire des « Constructeurs de Dieu », un mouvement fondé après 1905 par Gorki et Lounatcharski. Quelques années auparavant, le philosophe Soloviev avait fondé les « Chercheurs de Dieu », qui voulaient s’acheminer vers l’Humanité-Dieu. Mais la confusion du politique et du religieux remonte plus loin encore : aux mouvements millénaristes, au culte de l’Etre Suprême instauré par Robespierre, à l’annexion du « sans-culotte Jésus » par les hommes de 1793, à la « religion de l’avenir » socialiste que veulent fonder en 1848 Georges Sand et Pierre Leroux. On voit de même s’opérer de nos jours des connivences et des aller et retour étranges entre religion et révolution, foi et politique, croyance et activisme.


Combien changent de croyance sans changer de foi, et passent d’un Dieu divin à un dieu vivant, ou réciproquement, sans jamais se guérir du « besoin de croire » ? Les « cultes de personnalités » sont peut-être le vrai mal du siècle, de Lénine et Hitler à Staline et Mao. Les « pères du peuple » sont légion. C’est ce phénomène qu’analyse et illustre Claude Roy dans un essai centré sur l’analyse des communismes contemporains, mais nourri d’une solide connaissance de l’histoire et de la psychologie des religions. « Les chercheurs de dieux » étudie le mécanisme profond des systèmes à produire de la certitude, des institutions à donner de la sécurité et des croyances à sécréter du dogme.


« Il faut bien croire à quelque chose », entend-on dire tous les jours. Claude Roy répondrait sans doute volontiers : « Je n’en vois pas la nécessité. » Voir, savoir, pouvoir, oui. Espérer, peut-être. Mais croire, pourquoi ?
      






Illustration : Fête de l’Etre Suprême. 

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