Friday, February 04, 2011

La médiocrité de la classe politique




Dans une émission radiodiffusée, le philosophe Karl Jaspers a dit :


« Ce qui est terrible, c’est qu’il y ait dans la liberté même un facteur de perdition.


Le monde politiquement libre est perdu si de grands hommes d’Etat n’apparaissent pas à chaque génération, car les hommes ont été initiés à la liberté. Dans tout ce qu’ils font, ils mettent à profit toutes les chances de leur liberté. Ils en connaissent les dangers. L’audace leur est profitable, car l’enjeu est le plus précieux de tous les biens de l’Homme. Ils ont du courage, de la clairvoyance et de la patience. On peut leur appliquer ce que l’on disait de Périclès : à partir du moment où il gouverna Athènes, on ne le vit plus jamais rire.


Il en va autrement des politiciens. Ce sont des réalistes opportunistes, factieux, roublards, maîtres chanteurs. Dépourvus de scrupules, ils agissent, au nom de la liberté, contre les conditions de la liberté. Compromis, ils retirent leur épingle du jeu par des mensonges ou des mots d’esprit. Par leur comportement, ils insultent le Parlement ; celui-ci, bien qu’ayant le même caractère qu’eux, s’en aperçoit à peine et n’a pas l’idée de mettre à la porte les personnages qui blasphèment à ce point l’esprit de la politique. Avec des phrases sentimentales, ils jouent la comédie du sérieux. Ce sont les fossoyeurs de la liberté.


Ces politiciens sans vocation tiennent leurs fonctions pour un métier (1) avantageux à toutes sortes d’égards, comportant de gros revenus et le droit à la retraite. Ils estiment qu’ils ne risquent rien. Ils ne pensent pas en termes de responsabilité. C’est pourquoi, comme en 1933, ils se soumettent à n’importe quel pouvoir qui, croient-ils, les mettra à l’abri ou du moins leur permettra de s’en tirer, car, dans le danger, ils n’ont aucune solution de rechange. Rien n’était plus honteux pour eux et pour leur Etat, rien n’était plus justifié aussi, que le mépris que déversèrent sur eux, en 1933, Hitler et Goebbels, dans des discours qui leur firent mordre la poussière.


L’esprit du monde libre est ambigu. Nous autres, peuples libres, sommes encore bien loin d’être politiquement libres. La prospérité, le conservatisme, l’agitation pour l’amour de l’agitation ne suffisent pas à faire la liberté. L’aristocratie des citoyens clairvoyants va en diminuant. La répartition des responsabilités engendre l’absence du sens des responsabilités. La démocratie dégénère en oligarchie de partis. Dans une large mesure, ce qui était autrefois civilisation n’est plus que littérature surfaite. L’esprit y perd son sérieux.


C’est pourquoi les peuples ne sont pas écrasés par les menaces gigantesques suspendues au-dessus d’eux. Tout au plus éprouvent-ils de temps à autre une angoisse vite oubliée après quelques jours de dégel. Peu d’hommes soupçonnent les menaces qui pèsent sur leur liberté, dans leur propre pays et à l’échelle du globe. »     
Karl Jaspers, « Initiation à la méthode philosophique ».




(1) Jeu de mots sur Berufung (vocation) et Beruf (métier).   






Initiation à la méthode philosophique


Professeur de philosophie à l'université de Heidelberg, puis, après la Seconde Guerre mondiale, à l'université de Bâle, Karl Jaspers (1883-1969) fut l'un des principaux, philosophes existentialistes allemands. Pour lui, l'homme devait sans cesse engager sa liberté et avoir l'exigence d'une transcendance. Il prit de nombreuses positions morales et politiques : son opposition au national/socialisme, son analyse de la culpabilité allemande, etc. De lui, les Éditions Payot ont également publié en 1995 sa Correspondance (1926-1969) avec Hannah Arendt, qui fut son élève et son amie.


Cette Initiation à la méthode philosophique a pour origine une série d'émissions radiodiffusées, d'où son caractère très vivant et accessible. C'est une initiation à la philosophie en général, mais aussi à la pensée originale d'un des penseurs les plus marquants de notre temps.






« Peu d’hommes soupçonnent les menaces qui pèsent sur leur liberté, dans leur propre pays et à l’échelle du globe. » 


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Sondage du 28 au 31 janvier 2011 : seulement 24% des Français font confiance à Sarkozy, en baisse de 3 points. Qu’à cela ne tienne, la lobbycratie s’offrira un président socialiste en 2012. 

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