Friday, May 27, 2011

La notion de personne dans le bouddhisme





A. La doctrine du « non-moi ».

Après avoir fait son premier sermon à Bénarès sur les Quatre Vérités saintes, le Bouddha en fit un second sur la non-réalité du moi, anâtman, c'est-à-dire, non-existence de l'âtman. Le moi n'a pas plus de consistance que les autres « formations » […] (« formations » ou agrégats, skhandha, sont les constituants psychophysiques de l'être humain qui se désagrègent totalement lors du trépas.)

Cette doctrine du non-soi est, comme je l'ai dit, une réaction contre la théorie brahmanique qui faisait du « soi », de l'âtman humain, une réalité identique à l'Absolu, le Brahman. Dans le bouddhisme primitif, cet âtman n'a pas de consistance.

Il n'y donc pas dans l'homme d'entité permanente à laquelle on pourrait donner les noms d'âme, de soi ou d'ego. Le Petit Véhicule et le Grand Véhicule sont l'un et l'autre constants sur ce point. Après avoir rappelé d'une manière rapide la théorie chrétienne et la théorie hindouiste de l'âme, Walpola Rahula continue :

« Le bouddhisme se dresse, unique dans l'histoire de la pensée humaine en niant l'existence d'une telle Âme, d'un soi ou de l'Âtman. Selon l'enseignement du Bouddha, l'idée du Soi est une croyance fausse et imaginaire qui ne correspond à rien dans la réalité... »

Pour les bouddhistes, le moi n'est qu'une formation passagère qui est le fruit des cinq éléments physiques ou moraux (skandha). Le Moi se forme, change, évolue au gré de la rencontre de ces éléments. Le Moi humain est donc pure impermanence et constante fluidité. Tout ce qui existe, c'est un « moi » psychologique qui assure la continuité temporelle de l'être humain. Mais ce moi n'a pas de consistance réelle. Quand viendra la mort, il disparaîtra. Il ne laissera aucune trace dans la réalité ultime.

Walpola Rahula est plus que formel sur ce point et il s'insurge contre toute autre interprétation du bouddhisme ancien. Comme le dit Glasenapp : « La négation d'un Âtman impérissable est la caractéristique commune de tout système dogmatique, que ce soit du Petit ou du Grand Véhicule, et il n'y a dès lors aucune raison de prétendre que cette tradition bouddhiste qui est en accord complet sur ce point, ait dévié de l'enseignement originel du Bouddha. »

Ici, Walpola Rahula s'insurge à la pensée que certains érudits ont voulu prétendre que le Bouddha n'avait pas nié l'existence de l'âtman.

« Ces érudits admirent, respectent et vénèrent le Bouddha et son enseignement. Mais ils ne peuvent imaginer que le Bouddha qu'ils considèrent comme le penseur le plus clair et le plus profond, puisse avoir nié l'existence d'un Âtman ou d'un Soi dont ils ont tellement besoin. Ils cherchent inconsciemment l'appui du Bouddha pour ce besoin d'existence éternelle - bien sûr pas dans un pauvre soi individuel, avec un « s » minuscule; mais dans un grand Soi, avec une majuscule. Il vaut mieux dire franchement que l'on croit en un Âtman ou Soi ; ou on peut même aller jusqu'à dire que le Bouddha s'est totalement trompé en niant l'existence d'un Âtman ; mais certainement il n'est pas bon pour quiconque d'essayer d'introduire dans le bouddhisme une idée que le Bouddha n'a jamais acceptée aussi loin que nous puissions remonter dans les textes originaux existants. » « Les gens sont irrités par l'idée que, d'après l'enseignement du Bouddha sur Anatta, le Soi qu'ils s'imaginent avoir sera détruit. »

Le Bouddha est formel dans son enseignement : « O bhikkhus, cette idée : je ne serai plus, je n'aurai plus, est effrayante pour l'homme ordinaire non instruit. » Et pourtant c'est bien ce qu'il dit. Mais Walpola Rahula représente vraiment la tendance la plus radicale en cette matière. L'évolution de la pensée bouddhique a apporté des nuances à cette théorie radicale, comme je le dirai plus loin.

Qu'arrive-t-il quand le karma de l'homme est épuisé ?... Il y a le nirvâna... mais je ne puis dire que j'entre dans le nirvâna, car je ne suis plus. Le nirvâna Est...

Il me semble que l'on peut dire que le nirvâna, c'est la Vérité Ultime en tant qu'elle est présentée dans le prolongement d'une suite d'existences qui cesse définitivement. Quand le samsâra cesse pour une suite d'existences la Vérité Ultime est, si je puis dire, manifestée, comme le radicalement autre et c'est le nirvâna. Mais on ne peut pas dire que ce soit un état dans lequel entrerait quelqu'un...

C'est pourquoi Walpola Rahula fait remarquer que cela n'a aucun sens de dire que «le Bouddha est entré dans le Nirvâna », après sa mort. Le Bouddha, suivant les textes anciens, est « entièrement trépassé », « entièrement soufflé » (image de la flamme éteinte), « entièrement éteint »...

B. Développement de la notion de moi dans le mahâyâna.

Mais les disciples du Bouddha ont, au cours des âges, apporté bien des nuances à cette théorie radicale de la non-existence du moi, avec les conséquences que cela peut avoir pour la définition du nirvâna.

Plus tard, on verra se faire jour une théorie, celle du « moi-série ». Cette théorie a pour but de sauvegarder la transmission de la responsabilité morale des actes, responsabilité qui est difficilement explicable si l'on tient que le moi est une pure succession de formations psychiques sans lien réel. Dans la théorie du moi-série, on a une conscience continue, mais cette conscience n'est consciente que d'elle-même et de rien d'autre. Cette théorie du moi-série est surtout développée par les Sautrantikas. Elle prépare les théories du Grand Véhicule.

Il faut signaler l'existence d'un autre courant qui semble remonter aux origines mêmes du bouddhisme et dans lequel on considère qu'il existe une personne autonome sous-jacente aux revêtements phénoménaux. Cette personne porte le nom de pugdala, Mais ces pudgdalavâdin sont souvent considérés comme des hérétiques.

Peu à peu on voit se développer dans le Grand Véhicule l'idée que la nature profonde des choses est la nature de Bouddha, nature commune et unique de tous les Bouddhas. Il y a donc dans tous les êtres une nature de Bouddha qui est leur être substantiel celui qui est et demeure sous l'illusion des apparences. Cette théorie est propre au Grand Véhicule.

Dans une telle perspective, l'homme a plusieurs « moi », dont le plus profond est l'identité avec le Bouddha. « L'insistance mise sur l'identité du Bouddha et de ce monde a habitué les Mahayanistes à l'idée que la nature de Bouddha réside dans chaque portion de l'univers, et, partant, dans le cœur de chacun de nous.

« Le Seigneur Bouddha sur son trône-de-lion habite dans chaque particule de sable et de pierre. »

« Si l'on admet que nous luttons pour le salut par nos propres efforts, quelle partie de nous-mêmes est-ce alors qui cherche le Nirvâna ? Est-ce notre soi individuel, ou peut-être notre « soi plus élevé » ou encore notre « soi de Bouddha », qui fait cette recherche ? Le mahâyâna en est venu à cette conclusion que c'est réellement le Bouddha en nous qui fait la recherche, que c'est la nature de Bouddha en nous qui cherche la Bouddhéité. » (Conze, Le Bouddhisme dans son essence et son développement.)

La Bouddhéité, la Buddhatô est un autre aspect de l'Ultime Réalité à laquelle on donne le nom de tathatâ ou bhutatathatâ. Cette réalité foncière indescriptible ne peut se désigner autrement que « ce qui est comme c'est ». En français on pourrait traduire son nom par « ainsité »... ce qui est ainsi. Cette réalité est recouverte par l'illusion.

Dans une telle perspective, il faut arriver à dépasser le moi illusoire pour s'identifier à son moi profond et réel. Or ce moi profond est la nature de Bouddha. Quand nous en sommes arrivés là nous avons retrouvé notre identité profonde avec le Bouddha, nous avons atteint la Bouddhéité... mais la question demeure : existons-nous encore d'une existence personnelle ? On arrive à un état de conscience parfaite mais qui n'est plus personnelle. En se réalisant dans sa perfection d'être, la conscience personnelle a disparu... il n'y a plus de personne. Les hommes émergent dans un nirvâna où il n'y a plus qu'un grand « Je », trans-personnel...

Évidemment ces subtilités doctrinales dépassent les capacités intellectuelles et spirituelles des bons dévots d'Amida qui considèrent le nirvâna comme l'entrée dans la béatitude du Paradis de l'Ouest. Pour eux il n'y a plus simplement ce grand « je » trans-personnel, il y a une relation entre un « je » et un « tu »... dans une relation de foi et d'amour. Je pense que ceci est vrai pour la plupart des âmes simples dans le bouddhisme, comme dans les religions qui reconnaissent un Dieu personnel.

Yves Raguin, « Bouddhisme - Christianisme ».

Vide et plénitude
Deux relations spirituelles


Yves Raguin après ses études à l’École des Langues orientales et au Département chinois de Harvard fut professeur à Shangai et au Sud-Vietnam. Spécialiste du bouddhisme chinois et des religions orientales, il était directeur de l'Institut Ricci pour l'Extrême-Orient.



Illustration :
La naissance du Bouddha (temple de Yong Ju).



1 comment:

  1. Le nirvana est un état l'absence de fermentation mentale, c'est la croyance à l'existence d'un moi qui crée les perturbations mentales et physiques qui sont causes de la souffrance. Tout étant interdépendant et conditionné, rien dans la nature n'existe de manière individuel. Il n'existe pas un soi qui soit une nature de bouddha, c'est l'absence de soi qui est nature de bouddha, qui est présent dans toute les créatures, dans tout l'univers.
    Quand le bouddha dit je ne serais plus, il veut dire qu'il ne s'identifiera plus à une personne pas qu'il n'existerait plus, mais qu'il ne renaitra plus, il ne faudrait pas confondre cela avec le nihilisme, c'est attachement à un moi qui est une mort perpétuelle, le nirvana c'est le contraire. Une fois entrée dans le nirvana il est entièrement éteint par ce qu'il n'a plus de productions mentales, cause de perturbations psychiques et de souffrance, il est comme un charbon que l'on essaye de bruler mais qui ne chauffe plus, car il n' y a plus rien que l'on puisse lui rattacher, parce qu'il n'y a plus de construction illusoire d'un moi qui crée l'attachement, c'est la dissipation du Karma et des renaissances.

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