Monday, May 16, 2011

L'expérience libératrice



Après avoir recueilli l'enseignement de la sagesse millénaire indienne auprès de Ramana Maharshi et Krishna Menon, Roger Godel a rassemblé dans ses Essais sur l'expérience libératrice (parus en 1952) les conclusions d'une recherche générale sur l'éveil. Son approche de l'éveil se veut d'abord radicalement et volontairement scientifique. L'expérience transcendante est aux yeux de Godel une terra incognita que les scientifiques, et en particulier les psychologues, doivent prendre comme objet d'études faute de quoi ils s'exposent à ne jamais atteindre la vérité ultime.

Mais Roger Godel ne fait pas œuvre d'intellectuel en cherchant à décrire l'éveil ; il ne regarde pas l'éveil comme un objet lointain et inconnu ; il écrit, au contraire, en puisant dans sa propre expérience spirituelle. Godel n'est pas seulement un philosophe en quête de sagesse, mais un sage, un homme accompli. Il montre dans ses Essais que les mystiques d'Orient comme d'Occident conduisent toutes à une même expérience spirituelle et qu'il est temps pour l'homme de s'éveiller à sa propre dimension intérieure de divinité.


Sans aucun doute, écrit Roger Godel, l'homme se meut encore aujourd'hui dans les brumes d'une semi-léthargie. Quelles voies doit-il emprunter pour sortir de l'état larvaire et s'éveiller à la pleine conscience de sa nature comme de la réalité ? Les rapides succès obtenus dans le domaine des sciences appliquées par les modernes psychotechniques l'incitent à perfectionner ce merveilleux outil l'intellect - à l'exalter, à le rénover, le parfaire; Pourquoi pas !

Il se pourrait, toutefois, que l'esprit d'investigation en se conditionnant de la sorte tourne dans le labyrinthe d'un même étage, sans jamais s'élever selon la verticale. Il se condamnerait à une ronde illimitée, mais close à la surface de son hypersphère.

Le lieu du parfait éveil se situerait-il au-delà ? Faut-il que soient transgressées les démarches les plus subtiles de la psyché ? Une lumière entièrement inconnue dans nos vallées pleines d'ombres rayonne peut-être sur cette cime émergeant hors des brumes.

Pour celui qui a rédigé ces lignes, le problème de la vie était ainsi posé avec une harcelante acuité. De sérieux motifs l'incitaient à croire qu'il peut être donné à l'homme d'accéder à une conscience du réel, dans une absolue transcendance de la pensée.

Bien plus, il lui apparut évident, expérimentalement évident, qu'en ce foyer réside la nature réelle de l'humain.

Parce que la tradition indienne a constitué la métaphysique en une recherche expérimentale transmise sans hiatus depuis près de 3 000 ans de génération en génération, nous avons voulu approcher les dépositaires de cette longue chaîne d'expérience. Dans le Sage indien - ou jivan-mukta - se manifeste l'héritage millénaire de la connaissance pratique. Sa sagesse pourrait se comparer à celle d'un homme qui aurait médité et réalisé en lui-même durant 2 800 ans le problème fondamental. Car son expérience est identique à celle de ses prédécesseurs ; elle lui a été, par eux, intégralement transmise bien qu'il la vive au travers d'expressions différentes.

Enquêter auprès d'eux c'est donc explorer le centre d'un laboratoire consacré à la métaphysique depuis plus de deux millénaires.

L'homme libéré demeure un homme et ne désire nullement poser pour un dieu. Il n'émet aucun dogme, n'impose aucun commandement impératif. C'est dans sa nature d'homme (sahaja) qu'il est établi immuablement.

Au dire des Sages que nous avons consultés pour notre enquête, il y eut des hommes libérés tant en Occident qu'en Orient, au sein des différentes églises ou parmi les philosophes, poètes, artistes ou les très simples amants illettrés de la vérité.

Les jivan-muktas approchés par nous tenaient en haute estime sainte Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix et se plaisaient à citer des passages de leurs écrits, de même que certains textes remarquables de l'Islam et du Bouddhisme.

Un savant indianiste et philosophe catholique a pu dire de l'expérience du jivan-mukta qu'elle appartient à la mystique naturelle. L'expression paraît extrêmement heureuse.

Qu'on veuille bien voir dans ce livre très précisément ce qu'il propose, sans plus - les conclusions d'une recherche générale sur l'expérience libératrice - rien d'autre.

En consultant sa plus intime conviction, celui qui a rédigé les termes de cet ouvrage souhaite qu'aucun esprit religieux n'y trouve matière à scandale. Il lui semble que nulle réalité essentielle, promue en vérité par les religions ou mystiques, ne s'y trouve refusée. C'est aujourd'hui à l'homme de science de concilier les disciplines imposées par sa profession avec le Réel qui les dépasse, sans verser jamais dans les naïvetés d'une iconographie infantile.

Des sages que j'ai consultés, j'obtins de longs et profonds éclaircissements sur des problèmes que chacun de nous considère, tôt ou tard, avec une suprême gravité la nature de l'homme et du monde, l'amour, la mort. Et cet enseignement semble pouvoir être transposé et traduit, sans trahison, dans le langage qu'imposent les sciences contemporaines.

Les « Essais sur l'expérience libératrice » sont issus d'une tentative entreprise dans ce sens. Celui qui les a écrits s'efforce de rendre justice aux disciplines scientifiques de l'époque et se soumet à leurs lois, les rejeter serait absurde ; mais il estime que la position où le Sage est établi, éclaire et transcende toute technique, sans se commettre avec aucune.

Les questions se pressent en abondance dans l'esprit de l'homme mis en présence d'un « libéré vivant ». Beaucoup d'entre elles sont vaines, elles disparaissent d'elles-mêmes au cours des entretiens ; mais il en est qui ont trait à de graves problèmes : qu'est-ce que l'expérience libératrice et quels avantages pratiques offre-t-elle ? Confère-t-elle une clairvoyance supérieure ? Ou simplement la sérénité, la paix intime ? Par quelles méthodes est-il possible de l'approcher ? Est-elle accessible à tout le monde ou requiert-elle des dispositions particulières ?

Ce travail résulte d'une persévérante recherche engagée dans la direction de l'expérience libératrice. Diverses voies d'approche sont empruntées tour à tour, au travers de la biologie, de la psychologie, des sciences physiques, de l'histoire comparée des religions, de la mythologie.

C'est le récit d'un voyageur, qui s'est efforcé de poursuivre avec le secours d'un Sage, des itinéraires difficiles dans un monde intérieur auquel peu d'attention a été accordée jusqu'ici par l'homme de science.

Dans le cours de cette exploration, l'itinérant ne s'est jamais trouvé contraint de répudier aucune des valeurs de l'esprit sur lesquelles le savant de nos jours fonde ses recherches. Mais il lui est apparu avec évidence que le voyage exige, pour atteindre son terme, un éclairage que la seule pensée scientifique ne peut fournir. Les démarches les plus subtiles de l'intellect le plus acéré et le plus affranchi se heurtent, pour finir, contre un mur infranchissable. Cette frontière interdite vole en éclats sous le regard de la Sagesse. A l'étape finale de l'itinéraire, quels que soient les modes d'approche empruntés et le dernier obstacle barrant la route, c'est à la sagesse seule qu'il appartient d'amorcer la déflagration décisive abattant toutes les barrières.

Sans doute cette explosion éclatant dans un champ de conscience limité, dont les limites tout à coup s'évanouissent, pourrait se comparer à la réalisation d'effets catalytiques. Catalyse au sein de la psyché ainsi ponctuée de lumière rayonnante.

A vrai dire, l'expérience est irréductible à toute comparaison. Parlant à mi astronome, on serait tenté d'évoquer dans son esprit l'image d'une supernova dont la déflagration illumine en quelques minutes l'univers de ses torrents d'énergie rayonnante. Mais il est évident que cette analogie est tout à fait imparfaite.

Qu'est-ce qu'un jivan-mukta ? N'espérons pas pouvoir donner de cet homme une définition exhaustive ni même adéquate. Ouvrons seulement sur lui une perspective certain aspect se laisse déceler. Vis-à-vis de nous, c'est un évocateur d'effets catalytiques et de transmutations. A part cela, selon les apparences, un homme semblable à nous. Peut-être aussi, un être bénéfique au travers duquel nous pouvons interroger notre plus profonde intériorité, miroir de vérité secrète.

Le terme de « vérité » pourrait prêter à confusion car il ne s'applique pas ici à la réalité d'un objet extérieur ; contrairement à l'acception usuelle, il se réfère à une expérience intime - à une évidence vécue au cœur de l'être conscient.

Aussitôt, un doute nous vient. Cette vérité dont le sujet, lui-même s'expérimentant, est l'unique témoin et garant, repose sur des données bien incertaines. Que vaut l'affirmation d'une évidence subjective devant l'esprit critique d'un savant ? Rejoint-elle l'acte de foi de tant de pseudo-mystiques mystifiés par l'auto-suggestion ? Le désir d'un homme a tôt fait de s'imposer pour une réalité. Quant au philosophe il sait à quoi s'en tenir sur les entraînements de l'imagination ; il lui suffit de récapituler l'histoire de la philosophie et de ses doctrines érigées en dogmes. Le mot de « vérité » inspire une saine méfiance.

Son scepticisme est justifié.

Encore faut-il que la prudence ne soit pas poussée jusqu'à l'extrême négativisme. Rejeter sans examen une expérience subjective sous le fallacieux prétexte qu'elle échappe au contrôle objectif, ce serait faire preuve de médiocrité mentale et non pas d'esprit scientifique.

Le témoignage du jivan-mukta mérite à bien des titres d'inspirer confiance au psychologue. Son témoignage est simple, aussi simple et évident en soi que peut l'être notre propre certitude élémentaire d'exister. Un homme normal doute-t-il jamais un seul instant de sa propre existence ? Exige-t-elle qu'elle lui soit démontrée ? Pareille évidence intérieure s'impose sans preuves.

Tous, nous avons conscience d'exister ; mais pour le jivan-mukta, la conscience ne se réfère pas au sentiment psychophysique de vivre corporellement ; cette certitude s'élève au-delà du cadre où se meut l'obscure perception cénesthésique de la vie, jusqu'à la source et au foyer même de la conscience. Elle réside dans l'intemporel, dit-il, et la dualité des régulations somatiques et psychiques ne l'affecte pas.

Expérience indescriptible, mais absolument simple, immuable dans son unité, évidente en soi et pour soi.

Nous croirons difficilement à une imposture de la part de ces hommes qui ont prodigué durant des années les preuves indubitables de leur parfaite sincérité. Et l'acuité exceptionnelle de leur intelligence nous est une garantie à l'égard de l'interprétation transcendante qu'ils donnent de l'expérience, impersonnellement connue d'eux.

Il est loisible à l'homme « rationnel » de la déclarer invérifiable. Mais il se condamne à ignorer, en s'en détournant, bien des faits d'un intérêt considérable.

1. L'extraordinaire béatitude inhérente à la nature du jivan-mukta est accessible aux investigations du biologiste elle pose un problème qui n'est pas négligeable.

2. Quant à la clairvoyance métaphysique, si manifeste dans l'homme libéré, ainsi que le pouvoir bénéfique qui en émane, cela aussi justifierait une longue étude.

C'est à présent au médecin psychologue d'affronter la question. Qu'il ose prendre ses responsabilités au risque de passer pour dupe. L'expérience libératrice sera son champ d'observation extérieur autant qu'intérieur. Et si l'authenticité lui en paraît établie, au cours d'une étude impartiale, sur un fort coefficient de probabilité, la voie sera ouverte pour de nouvelles explorations.

Ces Essais appellent une suite à leur coup de sonde. S'ils excitent assez d'intérêt parmi leurs lecteurs pour en orienter quelques-uns vers cette voie de recherche, le but de ce travail aura été atteint. Un grand et persévérant labeur est requis des équipes à venir. Ces groupes devront associer, autour d'un programme commun, des psychologues, des biologistes, des historiens des religions, des physiciens et mathématiciens, des philosophes sans préjugés.

La grandeur du champ d'études leur promet de belles moissons, mais elle demande aussi, comme
toute entreprise scientifique, qu'on s'y prépare.

L'expérimentation en métaphysique ne s'ouvre pas à tout venant et sans entraînement préalable. L'esprit de l'étudiant doit être aussi souple qu'acéré, vigile sans tension ni effort.

Conscient au maximum du principe de complémentarité qui domine la phénoménologie, conscient de l'aspect relativiste de toute position prise dans la psyché. Libre autant que possible de l'emprise des formules, affranchi de dogmatisme.  

Surtout capable de se laisser absorber et assimiler en totalité, à l'instant propice, par la pureté de l'expérience, tout en demeurant pleinement lucide.

Une remarque d'importance capitale s'impose ici. L'expérience métaphysique, pour être réalisée dans son authenticité, ne doit être ni cherchée en des représentations mentales par l'imagination, ni convoitée. Les efforts de l'intellect, comme le désir, se rattachent aux conditionnements de la psyché dont, précisément, il importe d'être affranchi pour que la place soit nette. Ces obstacles, adressés par l'avidité égocentrique, s'évanouissent lorsque le zèle intempestif qui leur a donné naissance cesse enfin de les évoquer.

Mais aussi longtemps qu'ils persistent, fût-ce (comme dans certaines concentrations aiguës du yoga) à l'état de traces, l'expérience obtenue est un produit mental du désir une illusion.

En fait, lorsque s'éveille dans sa spontanéité l'expérience réelle, la psyché capitule d'elle-même et se résout en conscience. Aucun effort n'est intervenu. La conscience règne à l'état pur.

En conséquence - et on ne saurait trop le redire - il ne peut exister de psychotechnique particulière qui conduise à l'ultime réalisation - moksha. Donner pour valables une méthode, un procédé, ce serait introduire des énergies parasites dans un champ d'où, nécessairement, elles doivent être expurgées.

Dans ces Essais, il ne sera donc point proposé de psychotechnique.

Toutefois, s'il est vrai que l'expérience libératrice est donnée comme un fait autonome et indépendant de tout effort de tension individuel, cependant elle exige pour se réaliser une maturation préalable de l'esprit, une inlassable persévérance.

Cette recherche persévérante de l'itinéraire vers le centre n'a qu'une valeur préparatrice. La psyché se rend perméable à l'infiltration en elle de la vérité ; elle s'apprête à intégrer l'irruption spontanée de l'évidence intime.


Essais sur l'expérience libératrice




Roger Godel (1898-1961) fut écrivain, philosophe, mystique, helléniste mais aussi médecin et éminent cardiologue. Il a notamment exercé au Liban et en Egypte. Passionné par la pensée indienne et la philosophie grecque, il a consacré plusieurs livres à leur étude, tels que Une Grèce Secrète et Socrate et le Sage Indien (Les Belles Lettres).


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