Friday, May 06, 2011

Un sage optimiste




Faire de René Guénon un sage « optimiste » semble a priori une gageure absolue ! Et pourtant, tout livre signé de son nom semble toujours puiser dans la Tradition primordiale (est-ce simplement la sienne ?) la réponse analogique à la question existentielle que tout lecteur de ce type de texte d'érudition se pose, plus ou moins consciemment bien sûr. De ce point de vue, on ne peut que saluer Luc Benoist qui écrit : « Je sentis aux premières pages qu'il m'apporterait ce que je cherchais. Il fut le messager du bonheur. J'avais compris, et comprendre, pour certains, c'est le bonheur. Tout ce que mon intuition n'avait fait que supposer dans un violent et solitaire effort, tout ce qui ne m'était apparu que dans la logique du possible, avec le vague et la défiance du rêve, tout cela m'était dévoilé d'un coup, autour de moi et en moi (...). Bien entendu, l'effet de cette lecture m'était en grande partie personnel. Comme au grimpeur qui s'arrête harassé avant d'avoir atteint le sommet, une aide m'avait été nécessaire. Moins encore : l'affirmation d'une présence. Plus peut-être : la révélation d”un monde. »

La révélation primordiale

C'est cela même l'espérance contenue dans chaque exposé de Guénon, cette faculté qu'il a d'ouvrir un chemin de développement envisageable, cette façon unique de nous suggérer plutôt que de nous dire qu'il s'agit, pour être sauvé, de réintégrer l'état primordial, l'état paradisiaque originel. Guénon sait nous éveiller au pèlerinage « métaphysique », en quelque sorte. Certes, comme le note Lucien Méroz, l'un de ses hagiographes passionné, il nous propose tout d'abord « un retour intérieur de l'homme à son être le plus profond ››, vers ce « soi » qui est sa vraie personnalité et qui demeure aussi « l'âme de l'Univers ». Mais le philosophe orientaliste n'est certes pas panthéiste. Il nous fait réfléchir sur ce qu'est l'être, le non-être, la doctrine de la non-dualité de l'hindouisme orthodoxe, la réalité suprême et infinie. Derrière lui et avec Blaise Pascal on peut s'exclamer : « Combien de royaumes nous ignorent ! » Et, bien sûr : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. »

Mais, justement, Guénon nous rassure. Il nous donne des conseils, nous offre des repères, nous parle de « loi d'harmonie qui régit les rapports de tous les cycles de l'Existence universelle ». Il délimite des domaines, n'hésitant pas à aller jusqu'à affirmer que chaque chose, de toute éternité, est rigoureusement à la place qu'elle doit occuper comme élément de l'ordre total. Nous voilà bel et bien engagés dans une quête jusqu'au principe causal de toute vie humaine, nous voilà embarqués, qu'on le veuille ou non, dans une course vers la lumière du soleil qui dissipe les ténèbres, nous voilà très loin de notre quotidien ordinaire, attiré peut-être par ce centre circumpolaire de la tradition hindoue qui correspond, dans la mythologie grecque, à la Tula hyperboréenne et, chez les Latins, à l'île de Thulé, aux confins arctiques du monde, bien entendu. Avec Guénon, nous prenons la route pour un voyage initiatique, suivant à la trace cette philosophia perennis, héritage commun de toute l'humanité. Léopold Ziegler, membre de 1'Académie des sciences et lettres de Mayence, écrit ainsi : « Guénon, en face du processus de déclin qui entraîne irrésistiblement notre génération, fait appel à la seule force contraire d'où puisse encore venir le salut. (...) Il va droit à la solution qui concerne l'homme tout entier, il nous impose comme une tâche impérieuse le retour au bien commun et héréditaire de l'humanité, à cette tradition intégrale, précisément, que nous pourrions appeler aussi le savoir primordial, celui qui élève l'homme au-dessus de l'animalité, ou encore la révélation primordiale, à vrai dire perdue, mais non définitivement disparue. »

Loin du hasard et de la nécessité

Guénon, dirions-nous encore, dénonce la phrase de Démocrite qui sert d'exergue au célèbre essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Le Hasard et la nécessité de Jacques Monod : « Tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité. » Encore une fois, pour lui, tout ce qui existe descend de la Tradition primordiale. Et Guénon n'est pas davantage le Sisyphe d'Albert Camus qui, « revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort ». Parce qu'il sait que la Tradition oubliée peut être retrouvée, parce qu'il y croit, Guénon ne désespère jamais, même s'il a toujours la dent dure pour ses contemporains d'Occident. Pour lui, toute vie a un sens. Le sens est le point central du débat humain. Et, comme l'enseigne Hegel, « l'objet de la religion, comme celui de la philosophie, est la vérité éternelle dans son objectivité même, Dieu et le néant comme Dieu et l'explication de Dieu » (in Œuvres complètes, p. 37).

Guénon et Heidegger

Certes, durant son parcours philosophique, Guénon est éloigné de la pensée de Hegel, dans la mesure où, d'après lui, il faut renoncer à appliquer aussi bien les méthodes scientifiques que celles issues de l'Antiquité grecque. Alors, que nous offre-t-il pour dépasser la « crise du monde moderne » ? L’Orient, nous l'avons vu, et le soufisme, mais, plus globalement encore, une attitude de transformation graduelle, du dedans, un chemin d'approfondissement de l'intériorité, de type initiatique. Léopold Ziegler parle d'un « mode de connaissance pré, extra et suprascientifique ». Derrière ces termes complexes, sinon compliqués, émerge l'idée-force d'un dépassement par la transcendance totale. Guénon, comme Heidegger, se rattache alors aux présocratiques, aventuriers de la pensée contemporains de Socrate ou antérieurs à lui, et dont Nietzsche disait : « Ils ont inventé les grands types de l'esprit philosophique, et la postérité tout entière n'a plus rien inventé d'essentiel qui puisse y être ajouté. »

Un présocratique pour notre temps

En effet, René Guénon, dans son œuvre, n'est pas très éloigné parfois d'Anaximandre (vers 610-545 av. J.-C.) qui cherchait un principe fondamental à l'origine de toutes choses et qui prétendait, en substance, qu'il fallait explorer l'apeiron, mot que l'on peut traduire par « illimité ›› ou plutôt « indéfini ». On retrouve aussi certaines de ses idées chez Héraclite (vers 567-480 av. J.-C.), et davantage encore chez le légendaire Pythagore (né vers 580 av. J.-C.) qui croyait en l'immortalité de l'âme et spécula sur les nombres comme principes organisateurs du cosmos et de toutes choses (« tout est nombre ») pour tenter de parvenir à la compréhension du monde.

De quelque manière, Guénon préconise un creuset d'origine éternel et incorruptible, une Tradition intégrale qu'il s'avère toujours passionnant de comparer avec la tradition proprement chrétienne, évangélique, catholique ou même issue de la religion orthodoxe. En résumé, on peut oser l'idée que Guénon apporte du nouveau au monde moderne en lui rappelant l'ancienne notion d'« incommunicable », pour reprendre un terme de Pierre Prévost. Guénon, afin de garder la mémoire de la Tradition primordiale, tente d'en parcourir encore et encore l'anamnèse. Il est en cela le représentant contemporain du véritable esprit traditionnel, quelle que soit la forme qu'il revête. Il préconise une unité fondamentale. Pour lui, c'est là tout l'essentiel. Le salut du monde « ne peut s'opérer réellement que par en haut, et non par en bas, et ceci doit s'entendre en un double sens : il faut partir de qu'il y a de plus élevé, c'est-à-dire des principes ; pour descendre graduellement aux divers ordres d'applications en observant toujours rigoureusement la dépendance hiérarchique qui existe entre eux... (La crise du monde moderne, p. 40).

De quel « égalitarisme » parle-t-on ?

On reprochera beaucoup à Guénon cette notion d'élite intellectuelle à reconstituer pour sauver l'Occident, qui peut être la porte ouverte à des mouvements aux bras étroits, et de type janséniste ou fasciste, mais il ne faut jamais oublier, pour éviter un formidable contre-sens dans la lecture de l'œuvre de Guénon, que celui-ci se place toujours en tant que l'intercesseur et le défenseur de la Vérité unique et universelle, en tant que métaphysicien, et non pas en tant qu'idéologue politique.

Certes, Guénon est persuadé que l'« égalitarisme » est un leurre, et que la victoire de l'Esprit n'aura point lieu dans ce présent cycle que nous achevons. Mais il pense aussi que le versant maléfique de l'histoire actuelle de notre planète n'est qu'une partie de l'iceberg des apparences, et que l'autre versant, caractérisant le bien, en lui-même, « possède un caractère permanent et définitif ». D'ailleurs, Guénon n'écrit-il pas en toutes lettres : « Qu'on se rapporte d'ailleurs à l'Apocalypse, et l'on verra que c'est à l'extrême limite du désordre, allant jusqu'à l'apparent anéantissement du monde extérieur, que doit se produire l'avènement de la Jérusalem céleste, qui sera, pour une nouvelle période de l'humanité, l'analogue de ce que fut le paradis terrestre pour celle qui se terminera à ce moment même » (Autorité spirituelle et pouvoir temporel, p. 1 14) ?

Mais attention, qu'on ne se méprenne pas : Guénon n'est pas un défaitiste, ou un fataliste, ou un Cassandre incorrigible. Il croit toujours qu'après le cycle sombre, un autre va lui succéder. Changer le cap d'une civilisation est toujours possible. Restaurer « l'ordre normal » est envisageable. Il s'agit alors de repérer aujourd'hui les vérités fondamentales et méconnues par le plus grand nombre. Ce qui doit être recherché, c'est la réalité spirituelle. Toutefois, et Paul Sérant a raison de le souligner : « C'est donc, en définitive, la constitution d'une élite “véritable” que Guénon appelle de ses vœux. Et il n'est pas question pour cette élite d'entreprendre une action extérieure quelconque. » Guénon confirme : « L'élite n'a pas à se mêler à des luttes qui, quelle qu'en soit l'importance, sont forcément étrangères à son domaine ; son rôle social ne peut être qu'indirect, mais il n'en est que plus efficace, car, pour diriger vraiment ce qui se meut, il ne faut pas être entraîné soi-même dans le mouvement «  (Orient et Occident, p. 176). On le voit, Guénon n'œuvre pas dans l'ordre temporel, en quelque sorte. Il souhaite sans doute une restructuration des valeurs spirituelles de la vie humaine, mais il ne rêve pas de créer des groupes de pression politique, ou des armées de militants, dirait-on aujourd'hui. Ce n'est pas un meneur d'hommes, un guide pour les masses ou je ne sais quel dictateur univoque. Il se méfie de la religiosité, diffuse et multiforme. Il fait plutôt appel à l'intériorité de l'homme, à ses facultés intellectuelles, à ses potentialités de base pour se connaître, à sa source.

Pour une grande rébellion spirituelle

Guénon nomme avec pertinence les signes de désordre, de déliquescence, de notre époque. Certes, il appelle de ses vœux un Occident différent, plus soucieux d'être que d'avoir, et il demeure comme un sage debout parmi les ruines. Il fait rempart. En somme, il pose l'acte d'une présence. Il devient le témoin contre une certaine aliénation métaphysique. Il porte la nostalgie d'un royaume perdu, il ne désespère pas, comme on l'a trop dit de lui. Il porte son regard au-delà du présent, au-delà de l'aspect matériel du monde manifesté, il va de l'extérieur vers l'intérieur, de l'évident vers le secret. L'expérience libératrice dont il trace, avec intuition, au fil de ses ouvrages, les pistes, nous entraîne à considérer à sa suite les principes fondamentaux de toute chose. Guénon vise ce qu'il nomme la « réalisation métaphysique ». Il nous incite à nous intégrer à notre juste place dans le cosmos. Sans équivoque, son attitude est d'inspiration gnostique, à la conquête de la croissance intérieure. Les ancêtres, Empédocle, Pythagore, Platon même, ne sont pas loin. Mais sa vision de la gnose s'appuie sur l'universalité de nombreux symboles et autres mythes. Et sa question insistante de l'origine commune des différents ésotérismes de par le monde n'en est que plus passionnante à formuler. Son argumentation incite à la réflexion profonde à ce sujet.

Guénon propose le salut par la connaissance. Par là même, c'est un philosophe de la droiture qui marche dans les labyrinthes de la lumière. Il peut faire songer alors à la grande mystique Simone Weil, gnostique contemporaine, qui écrivit dans Lettre à un religieux : « Les diverses traditions religieuses authentiques sont des reflets différents de la même vérité. » Quoi qu'il en soit, refusant l'artificiel, la mode, l'éphémère et toutes les mentalités modernes acquises, René Guénon interroge la mémoire de l'humanité, il défend avec ardeur ce que le journaliste Patrice de Plunkett appelle « la spécificité de la démarche spirituelle, mêlée intimement à notre histoire et qui pourtant la transcende, la surplombe, la fait raisonner dans l'éternel » (in Quelle spiritualité pour le XXIe siècle ?). Oui, comme Chesterton qui, dès 1909, dénonçait une société qui mutile la nature humaine en 1' amputant de sa dimension spirituelle, comme Bernanos prônant une « résistance spirituelle » autant que politique dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, comme Maurice Clavel qui en appelait à une sorte de grande rébellion spirituelle dans la rue quelques semaines avant les bouleversements de Mai 1968 en France, René Guénon a aussi en lui-même une part de prophète en révolte contre l'emprise du matérialisme. Quand il écrit : « On dit que l'Occident moderne est chrétien, mais c'est là une erreur ; l'esprit moderne est antichrétien, parce qu'il est essentiellement antireligieux ; et il est antireligieux parce que, plus généralement encore, il est antitraditionnel ; c'est là ce qui constitue son caractère propre, ce qui le fait être ce qu'il est » (La crise du monde moderne, p. 111), Guénon dénonce l'âge de l'imposture, de la subversion et de la parodie. Sa voix, alors, atteint l'Universel. Et la voie qu'il propose nous est toute proche.

Jean-Luc Maxence, « René Guénon, le philosophe invisible ».


L'élite de la fin des temps

Nous n'avons pas l'intention de revenir sur tout ce que nous avons eu déjà l'occasion d'exposer ailleurs en ce qui concerne le rôle de l'élite intellectuelle dans les différentes circonstances que l'on peut envisager comme possibles pour un avenir plus ou moins imminent. Nous nous bornerons donc à dire ceci : quelle que soit la façon dont s'accomplit le changement qui constitue ce qu'on peut appeler le passage d'un monde à un autre, qu'il s'agisse d'ailleurs de cycles plus ou moins étendus, ce changement, même s'il a les apparences d'une brusque rupture, n'implique jamais une discontinuité absolue, car il y a un enchaînement causal qui relie tous les cycles entre eux. L'élite dont nous parlons, si elle parvenait à se former pendant qu'il en est temps encore, pourrait préparer le changement de telle façon qu'il se produise dans les conditions les plus favorables, et que le trouble qui l'accompagnera inévitablement soit en quelque sorte réduit au minimum; mais, même s'il n'en est pas ainsi, elle aura toujours une autre tâche, plus importante encore, celle de contribuer à la conservation de ce qui doit survivre au monde présent et servir à l'édification du monde futur. Il est évident qu'on ne doit pas attendre que la descente soit finie pour préparer la remontée, dès lors qu'on sait que cette remontée aura lieu nécessairement, même si l'on ne peut éviter que la descente aboutisse auparavant à quelque cataclysme; et ainsi, dans tous les cas, le travail effectué ne sera pas perdu : il ne peut l'être quant aux bénéfices que l'élite en retirera pour elle-même, mais il ne le sera pas non plus quant à ses résultats ultérieurs pour l'ensemble de l'humanité.

Maintenant, voici comment il convient d'envisager les choses : l'élite existe encore dans les civilisations orientales, et, en admettant qu'elle s'y réduise de plus en plus devant l'envahissement moderne, elle subsistera quand même jusqu'au bout, parce qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi pour garder le dépôt de la tradition qui ne saurait périr, et pour assurer la transmission de tout ce qui doit être conservé. En Occident, par contre, l'élite n'existe plus actuellement; on peut donc se demander si elle s'y reformera avant la fin de notre époque, c'est-à-dire si le monde occidental, malgré sa déviation, aura une part dans cette conservation et cette transmission ; s'il n'en est pas ainsi, la conséquence en sera que sa civilisation devra périr tout entière, parce qu'il n'y aura plus en elle aucun élément utilisable pour l'avenir, parce que toute trace de l'esprit traditionnel en aura disparu. La question, ainsi posée, peut n'avoir qu'une importance très secondaire quant au résultat final; elle n'en présente pas moins un certain intérêt à un point de vue relatif, que nous devons prendre en considération dès lors que nous consentons à tenir compte des conditions particulières de la période dans laquelle nous vivons. En principe, on pourrait se contenter de faire remarquer que ce monde occidental est, malgré tout, une partie de l'ensemble dont il semble s'être détaché depuis le début des temps modernes, et que, dans l'ultime intégration du cycle, toutes les parties doivent se retrouver d'une certaine façon ; mais cela n'implique pas forcément une restauration préalable de la tradition occidentale, car celle-ci peut être conservée seulement à l'état de possibilité permanente dans sa source même, en dehors de la forme spéciale qu'elle a revêtue à tel moment déterminé. Nous ne donnons d'ailleurs ceci qu'à titre d'indication, car, pour le comprendre pleinement, il faudrait faire intervenir la considération des rapports de la tradition primordiale et des traditions subordonnées, ce que nous ne pouvons songer à faire ici. Ce serait là le cas le plus défavorable pour le monde occidental pris en lui-même, et son état actuel peut faire craindre que ce cas ne soit celui qui se réalise effectivement; cependant, nous avons dit qu'il y a quelques signes qui permettent de penser que tout espoir d'une meilleure solution n'est pas encore perdu définitivement.

Il existe maintenant, en Occident, un nombre plus grand qu'on ne croit d'hommes qui commencent à prendre conscience de ce qui manque à leur civilisation; s'ils en sont réduits à des aspirations imprécises et à des recherches trop souvent stériles, si même il leur arrive de s'égarer complètement, c'est parce qu'ils manquent de données réelles auxquelles rien ne peut suppléer, et parce qu'il n'y a aucune organisation qui puisse leur fournir la direction doctrinale nécessaire. Nous ne parlons pas en cela, bien entendu, de ceux qui ont pu trouver cette direction dans les traditions orientales, et qui sont ainsi, intellectuellement, en dehors du monde occidental ; ceux là, qui ne peuvent d'ailleurs représenter qu'un cas d'exception, ne sauraient aucunement être partie intégrante d'une élite occidentale ; ils sont en réalité un prolongement des élites orientales, qui pourrait devenir un trait d'union entre celles-ci et l'élite occidentale le jour où cette dernière serait arrivée à se constituer ; mais elle ne peut, par définition en quelque sorte, être constituée que par une initiative proprement occidentale, et c'est là que réside toute la difficulté. Cette initiative n'est possible que de deux façons : ou l'Occident en trouvera les moyens en lui-même, par un retour direct à sa propre tradition, retour qui serait comme un réveil spontané de possibilités latentes ; ou certains éléments occidentaux accompliront ce travail de restauration à l'aide d'une certaine connaissance des doctrines orientales, connaissance qui cependant ne pourra être absolument immédiate pour eux, puisqu'ils doivent demeurer occidentaux, mais qui pourra être obtenue par une sorte d'influence au second degré, s'exerçant à travers des intermédiaires tels que ceux auxquels nous faisions allusion tout à l'heure.

René Guénon, « La crise du monde moderne ».



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