Wednesday, June 15, 2011

Amour et connaissance



Toute notre civilisation occidentale issue du christianisme est fondée sur les oppositions arbitraires de l'homme et de la nature, du « moi » et de l'autre, de l'amour et de la connaissance, du bien et du mal. Elle conduit à un dessèchement de l'âme. Pour sortir de l'impasse actuelle, c'est un retour aux sources que propose le philosophe Alan Watts.

Lorsque je considère les rayons de ma bibliothèque, la stupeur m'envahit souvent à la pensée que tous mes livres se rangent sans peine dans des catégories toutes faites. La plupart d'entre eux traitent de philosophie, de psychologie ou de questions religieuses et exposent le point de vue de toutes les grandes civilisations. Malgré cela, ils se ramènent tous avec une monotonie accablante au plat dualisme des argumentations philosophiques et théologiques, avec la variante des compromis trop visibles. Chaque livre se laisse aisément étiqueter comme supra-naturaliste ou naturaliste, vitaliste ou mécaniste, métaphysique ou positive, spiritualiste ou matérialiste. Quant aux ouvrages de compromis, on n'y trouve généralement qu'un fade ramassis de platitudes et de sentimentalité.

Il semble que tous ces dualismes reposent sur une divergence fondamentale d'opinions touchant les deux grands pôles de la pensée humaine : l'esprit et la nature. Certains hommes se déclarent ouvertement « pour » l'un des pôles et « contre » l'autre. D'autres se déclarent principalement pour l'un, mais concèdent à l'autre un rôle subordonné. Un troisième groupe enfin entend concilier l'un et l'autre pôle. Mais la pensée humaine se meut sur des rails si fixes que cette conciliation s'avère le plus souvent favoriser l'un des deux termes. On objectera que, de la part d'un philosophe, c'est une fâcheuse erreur de se croire affranchi de lignes tracées d'avance et capable de dire, en même temps, quelque chose de valable. Car discuter, c'est faire jouer des catégories, et renoncer à ces catégories revient d'ordinaire à rendre toute discussion impossible.

Mais le problème qui nous occupe n'est pas seulement affaire de catégories, de logique et d'argumentation ; l'opposition de l'esprit et de la nature intéresse aussi le sentiment et la vie. Depuis que je me penche sur ces questions, j'ai pu invariablement observer combien les tenants de l'« esprit » paraissent mal à l'aise dans leur corps, en particulier lorsqu'ils se trouvent en pleine nature. Même s'ils n'identifient pas le naturel avec le mal, ils le condamnent par la fadeur même de leur louange. J'ai pour cette raison souvent sympathisé avec les rébellions d'inspiration hardiment païenne contre cette spiritualité désincarnée, sans jamais pouvoir leur donner une adhésion sans réserve, car le dernier mot des philosophies du carpe diem est toujours le désespoir ou un utopisme fataliste qui, parce qu'il ne se situe que dans le temps, aboutit au même résultat. De telles idées n'ont rien à apporter aux incurables, aux mourants, à tous les malheureux.

L'alternative au sensualisme épicurien réside-t-elle pour autant dans l'esprit désincarné ? Ma conviction croissante est que les partisans de philosophies opposées partagent au fond les mêmes prémisses, d'ordinaire inconscientes. Ces prémisses se transmettent par diverses institutions sociales – structure du langage, apprentissage de rôles – dont nous soupçonnons à peine la formidable emprise sur nos vies. Le saint et le pécheur ordinaire, l'ascète et le jouisseur, le métaphysicien et le matérialiste, ont tant de traits communs que leur opposition finit par être négligeable. Comme des alternances de chaud et de froid, ils pourraient bien n'être que les symptômes d'une même fièvre.

Ces prémisses inconscientes viennent au jour lorsqu'un homme s'efforce de comprendre une culture différant fortement de la sienne. Toutes les cultures ont bien entendu leurs propres préjugés, mais leur confrontation finit par rendre explicites les différences de base. La comparaison avec les grandes civilisations d'Extrême-Orient est particulièrement révélatrice à cet égard, car celles-ci se sont développées indépendamment de l'Occident en élaborant des cadres de pensée et des moules verbaux foncièrement distincts des Indo-européens. Par exemple, l'étude de la langue et de la pensée des Chinois ne doit pas seulement sa valeur au fait qu'elle nous permet de communiquer avec ceux-ci, mais parce qu'elle nous éclaire au premier chef sur nous-mêmes en nous confrontant à un haut degré de civilisation dont l'esprit est néanmoins aux antipodes du nôtre.

La philosophie chinoise ne s'adapte jamais tout à fait à nos cadres mentaux ni même à ceux des Hindous. Touchant le problème de l'esprit et de la nature, elle ignore les notions particulières qui nous paraissent nécessairement rattachées à ses données. On se trouve ici en face d'une forme de culture à laquelle l'idée d'une lutte entre l'esprit et la nature est presque totalement étrangère. La peinture et la poésie les plus « naturalistes » y représentent, au contraire, l'art « spirituel » par excellence.

Amour et connaissance n'est pas pour autant un exposé méthodique de la philosophie chinoise de la nature. Nous avons consacré une étude approfondie à cette question dans un autre travail (Le Bouddhisme Zen). De son côté, Joseph Needham apporte, dans son très bel ouvrage, Science and Civilization in China, une contribution magistrale à l'intelligence de la question. Notre propos n'est donc pas d'exposer la philosophie chinoise pour elle-même. Il consiste à envisager un grand problème humain, celui des rapports de l'homme avec la femme et la nature, à la lumière de la conception chinoise de la nature, telle qu'on la trouve en particulier chez Lao-tseu et Chouang-tseu. Dans l'introduction, j'espère avoir suffisamment exposé le dessein général du livre et montré l'importance cruciale du problème des relations de l'homme avec la nature. J'ai également voulu mettre en lumière dans cette introduction le lien de ce problème avec celui de la relation de l'homme à la femme. En effet, les représentants spiritualistes de notre civilisation ont toujours fait preuve sur ce point d'une pruderie significative.

Cette étude est somme toute une réflexion à haute voix. Ce que peut légitimer ce passage d'un autre de mes ouvrages, Supreme Identity : « Je ne crois pas qu'il soit indispensable à un philosophe de défendre sa vie durant une position rigidement cohérente. C'est une sorte d'orgueil de l'esprit que de s'interdire de « penser à haute voix » et de publier une thèse tant qu'on ne se sent pas en mesure d'en présenter une justification sans appel. Tout comme la science, la philosophie est une fonction sociale. On ne peut penser juste tout seul, et il est nécessaire de livrer sa pensée au public afin de profiter en retour de la critique. S'il m'arrive de donner à certaines déclarations un tour autoritaire ou dogmatique, c'est par souci de clarté et non pour jouer les oracles. »

La conviction prévaut généralement en Occident que la recherche intellectuelle et philosophique est un ornement subsidiaire de la civilisation, d'une valeur infiniment moindre que les réalisations de la technique ou de l'action. On risque fort de confondre une telle attitude avec celle des Orientaux, pour qui la connaissance véritable est non verbale et au-delà des concepts. En fait, l'action est presque invariablement guidée par une philosophie des fins et des valeurs. Moins ces implications sont conscientes, et plus la philosophie est mauvaise, avec des conséquences pratiques désastreuses. Ce qu'on appelle le non-intellectualisme de l'Orient réside au-dessus de la pensée et l'englobe, tandis que le pur-activisme est au-dessous d'elle. On ne parvient pas à cette vérité en confondant refoulement des concepts dans l'inconscient et sacrifice de l'intellect. En vérité, la liquidation de prémisses erronées n'est accordée qu'à ceux qui descendent jusqu'aux racines de leur pensée pour en découvrir la nature.

Alan W. WATTS, Amour et connaissance (préface).



Amour & Connaissance

Publié aux États-Unis en 1958 sous le titre Nature, Man and Woman, cet essai reste étonnamment actuel. En un style alerte, incisif, plein de poésie et d'humour, l'auteur dénonce un certain nombre d'oppositions arbitraires qui ont fondé la civilisation chrétienne : " moi " et l'autre, bien et mal, amour et connaissance, et surtout esprit (masculin) et nature (féminine) - cette dernière faille étant reliée à toute une problématique sexuelle. A cette conception dualiste, rigide et agressive à la fois envers la femme et envers la nature, Alan Watts substitue la vision souple, unitive, globale des sages d'Extrême-Orient, qui privilégient l'art de sentir, la spontanéité, " la joie intense qui accompagne la révélation que nous sommes éphémères et transparents ". Il ouvre ainsi la voie d'une écologie authentiquement spirituelle ainsi que d'une sexualité contemplative, généreuse, source possible et expression d’Éveil.


Alan W. Watts (1915-1973), né en Angleterre et mort en Californie, est un des personnages spirituels les plus originaux et les plus attachants du XXe siècle. Docteur en théologie, éminent spécialiste du taoïsme et du bouddhisme zen, maître à penser et à vivre de la beatgeneration, ce mystique païen a brillamment contribué à réconcilier l'Orient et l'Occident de notre âme.

Extraits :

Illustration, Alan Watts painting :

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