Friday, June 24, 2011

Le désir de puissance



De tous les problèmes sociaux, moraux et spirituels, celui du pouvoir est le plus chroniquement pressant et le plus difficile à résoudre. L'ardent désir du pouvoir n'est pas un vice du corps, et, partant, ne connaît aucune des limitations qu'impose une physiologie lasse ou rassasiée à la gloutonnerie, à l'intempérance et à l'appétit sexuel. Croissant avec chacune de ses satisfactions successives, l'appétit du pouvoir peut se manifester indéfiniment, sans être interrompu par la fatigue ou la maladie corporelle. En outre, la nature de la société est telle que, plus un homme grimpe haut dans la hiérarchie politique, économique ou religieuse, plus sont grandes les occasions et les ressources dont il dispose pour exercer le pouvoir. Mais grimper à l'échelle hiérarchique est d'ordinaire un processus lent, et les ambitieux parviennent rarement au sommet avant d'être bien avancés sur le chemin de la vie. Plus il vieillit, plus l'amoureux du pouvoir a de chances de s'adonner à son péché d'habitude, plus il est continuellement soumis aux tentations, et plus ces tentations deviennent brillantes. Sous ce rapport, sa situation est profondément différente de celle du débauché. Celui-ci peut bien ne jamais quitter volontairement ses vices, mais du moins trouve-t-il, à mesure qu'il avance en âge, que ses vices le quittent ; celui-là ne quitte ses vices, ni n'est quitté par eux. Au lieu d'apporter à l'amoureux du pouvoir un répit miséricordieux à l'égard des désirs auxquels il s'adonne, la vieillesse a tendance à les intensifier, en lui rendant plus facile de satisfaire ses besoins sur une échelle plus grande, et d'une façon plus spectaculaire. C'est pourquoi, comme l'a dit Acton (1), « tous les grands hommes sont mauvais. » Est-il donc surprenant que l'action politique, entreprise, dans un nombre hélas! trop grand de cas, non pas pour le bien public, mais uniquement ou tout au moins primordialement pour satisfaire les désirs de puissance d'hommes mauvais, se révèle si souvent comme étant soit négatrice d'elle-même, soit véritablement désastreuse ?

« L’État, c'est moi » dit le tyran ; et cela est vrai, bien entendu, non seulement de l'autocrate à la pointe même de la pyramide, mais des membres de la minorité dirigeante par l'entremise desquels il gouverne, et qui sont, en fait, les véritables dirigeants de la nation. En outre, tant que la politique qui satisfait les désirs de puissance de la classe gouvernante réussit, et tant que le prix du succès n'est pas trop élevé, les masses des gouvernés elles-mêmes sentiront que l'État, c'est elles - prolongement vaste et splendide du moi intrinsèquement insignifiant de l'individu. L'homme de peu est mis en mesure de satisfaire par procuration son désir de puissance, par l'entremise des activités de l'État impérialiste, tout comme le fait l'homme qui compte ; la différence entre eux est en degré, mais non en nature.

Il n'a jamais été conçu de méthode infaillible pour maîtriser les manifestations politiques du désir de puissance. La puissance étant, par son essence même, indéfiniment expansive, elle ne peut pas être tenue en échec, si ce n'est en se heurtant à une autre puissance. C'est pourquoi toute société qui apprécie la liberté dans le sens d'un gouvernement par la loi plutôt que par l'intérêt de classe ou les décrets personnels, doit veiller à ce que le pouvoir de ses gouvernants soit divisé. L'unité nationale, c'est la servitude nationale à l'égard d'un homme unique et de l'oligarchie qui le soutient. La « disunité » organisée et équilibrée est la condition nécessaire de la liberté. L'Opposition Loyale de Sa Majesté est la section la plus loyale, parce que la plus authentiquement utile, de toute communauté aimant la liberté. En outre, puisque l'appétit de pouvoir est purement mental, et, partant, insatiable et insensible à la maladie et à la vieillesse, aucune communauté qui apprécie la liberté ne peut se permettre de donner à ses gouvernants des mandats de longue durée. L'Ordre des Chartreux, qui ne fut « jamais réformé, parce que jamais déformé », a dû sa longue immunité à l'égard de la corruption au fait que ses abbés étaient élus pour des périodes d'une seule année. Dans la Rome antique, le degré de liberté dont ils jouissaient conformément à la loi était en raison inverse de la durée des mandats des magistrats. Ces règles destinées à maîtriser l'appétit du pouvoir sont très faciles à formuler, mais très difficiles, comme le montre l'histoire, à être mises en pratique. Elles sont particulièrement difficiles à pratiquer dans une période comme l'actuelle, alors que les mécanismes politiques sanctifiés par le temps sont frappés de caducité par les changements technologiques rapides, et que le principe salutaire de la « disunité » organisée et équilibrée a besoin d'être incorporé à des institutions nouvelles et mieux appropriées.

Acton, le savant historien catholique, était d'avis que tous les grands hommes sont mauvais. Roumi, le poète et mystique persan, pensait que la recherche de l'union avec Dieu, pendant qu'on occupe un trône, est une entreprise à peine moins insensée que celle de chercher des chameaux parmi les souches de cheminées.

Aldous Huxley, « La philosophie éternelle »

La philosophie éternelle

Philosophia Perennis, la formule a été créée par Leibniz; mais la chose, - la métaphysique qui reconnaît une Réalité divine substantielle au monde des choses, des vies et des esprits ; la psychologie qui trouve dans l'âme quelque chose d'analogue, ou même d'identique, à la Réalité divine, l'éthique qui place la fin dernière de l'homme dans la connaissance du Fondement immanent et transcendant de tout ce qui est -, la chose est immémoriale et universelle. On trouve des rudiments de la Philosophia Perenmis parmi le savoir traditionnel des peuples primitifs, dans toutes les régions de la terre, et, sous ses formes les plus pleinement développées elle trouve une place dans chacune des religions supérieures. Une version de ce Plus Grand Commun Diviseur de toutes les théologies antérieures et postérieures fut pour la première fois, mise en écrit il y a plus de vingt-cinq siècles, et depuis lors le thème inépuisable a été pris et repris, du point de vue de chacune des traditions religieuses, et dans chacune des langues principales de l'Asie et de l'Europe. Dans les pages qui vont suivre, j'ai rassemblé un certaine nombre de passages choisis parmi ces écrits, choisis surtout pour leur signification - parce qu'ils illustraient de façon efficace quelque point particulier du système général de la Philosaphia Perennis -, mais aussi en raison de leur beauté intrinsèque et de ce qu 'ils ont de mémorable. Ces extraits sont disposés sous diverses rubriques et encastrés, pour ainsi dire, dans un commentaire à moi, destiné à illustrer et à relier, à développer, et, là où cela est nécessaire à élucider.
(Huxley, début de l'Introduction)



La philosophie éternelle date de 1945, treize ans après Le meilleur des mondes. Au désespoir, Huxley n'oppose pas seulement l'érudition et l'humour ; ce grand voyageur, qui fit le tour du monde en sceptique et expérimenta les drogues en documentaliste, s'est défendu du pessimisme par ces deux formes de l'intelligence à l'affût d'elle-même que sont l'ironie et le savoir.


1. Lord Acton (1834-1902) a consacré sa vie à la rédaction d'une vaste Histoire de la Liberté, dont seuls des fragments, d'ailleurs très importants, ont été publiés.


Illustration :
Tardi, « Adieu Brindavoine ».
De nos jours, les hommes politiques sont-ils les marionnettes de richissimes prédateurs ?




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