Monday, June 20, 2011

Le Dieu pervers



Pourquoi le Dieu Amour n'aime-t-il pas l'amour ?
Le « dieu pervers » a-t-il perverti la « Bonne Nouvelle » ?

« Le débat sur l'éthique et les valeurs dans cette société ne peut échapper à une étrange contradiction du christianisme estime Guy Coq, philosophe, membre du comité de rédaction de la revue Esprit. Car chacun voit bien la qualité humaine du message évangélique. Il est même possible de repérer dans cette Bonne Nouvelle une des origines de l'humanisme moderne ; droits de l'homme, quête de l'universel ont trouvé dans ce message chrétien une part de leur clarté même si leur affirmation dut se faire parfois contre les autorités chrétiennes. »

Or, cette initiation à l'humanité apportée notamment par la Bonne Nouvelle, voilà qu'elle s'est trouvée liée à une sorte de « névrose chrétienne », à l'imposition d'interdits, notamment dans la sexualité, à une sorte de dénégation de la nature sexuée des humains, à une sorte de méfiance systématique vis-à-vis de l'amour. Cette face sombre de l'influence chrétienne sur cette société, est-ce la vérité du christianisme ? Comment expliquer que, au nom du Dieu Amour, on ait pu mépriser la sexualité ? Les questions pourraient être multipliées.

Après l'effacement du Sacré et de l'instance religieuse comme puissance de légitimation des valeurs, est-on condamné au flottement des repères éthiques, à une sorte de « crépuscule du devoir » où l'homme démocratique chercherait vainement sa voie ?

Ce second questionnement n'est pas sans lien avec le premier, car le retrait du christianisme n'est pas sans effets sur une morale qui semblait s'éclipser avec lui.

Pour éclairer cette réflexion, je propose de recourir à une sorte de récit où un penseur chrétien explore, précisément, le malheur qui a travaillé le message chrétien. Maurice Bellet émet l'hypothèse du « dieu pervers » comme figure centrale des désastres de l'âme chrétienne. Ce dieu pervers est comme une figure maléfique qui aurait pris la place du Dieu des Évangiles au cours de l'inscription de l'événement christique dans l'Histoire. C'est le dieu qui s'annonce comme amour infini, comme désirant le bonheur de l'homme, sa joie, sa liberté. Or, au nom de ce dieu amour, voilà qu'on justifie, en pratique, un système religieux où se trouve nié tout ce qui fait la qualité de la vie humaine ; apparaît une figure du divin qui « détruit tout ce qui fait notre joie trop humaine », un dieu qui menace, plein de ressentiment, qui nourrit en l'être humain une terrible haine de soi, despote arbitraire avide de notre malheur. Au nom du dieu amour s'engendre une radicale culpabilité : « Je suis coupable à fond... coupable d'exister. Ma faute est d'être né. »

Et le récit de Maurice Bellet présente ce dieu pervers comme provenant « d 'un système chrétien de la sexualité qui organise le malheur du désir ». Il s'agit de transformer radicalement le désir de l'homme en l'orientant vers la perfection : « Soyez parfait... » et pour cela, rejoignez l'image de la vie parfaite, désirez le don total, effacez votre volonté propre, empruntez la voie de la mortification à la perfection. Le système de la perfection défini pour les moines par les vœux de pauvreté, chasteté, obéissance sera étendu aux prêtres, et il dévalorisera en pratique la vie de ceux qui, restés dans le monde, se marient, connaissent l'amour humain... De là une réelle dévalorisation de la « trop humaine tendresse », la méfiance à l'égard de la sexualité. L'impraticabilité du système de la perfection la voue souvent à l'imposture, au théâtre de la vie sainte, face à une réalité tue mais moins conforme à l'idéal. Comme on n'atteint pas la perfection, ce système engendre l'extrême culpabilité, la culpabilité d'être né ; « Dieu nous aime, mais son amour est notre enfer. »

Et quand le système essaie de se reprendre, en devenant système de la grâce, en mettant au premier plan non plus le système catholique de la perfection mais le système luthérien de l'amour de Dieu préalable, le dieu pervers resurgit. Demeurait présente la racine mortifère : à savoir, la culpabilisation de la sexualité.

Mais si la découverte moderne que la sexualité doit être déculpabilisée, qu'elle est bonne, permet de mettre au jour le dieu pervers, notamment à travers les effets de la psychanalyse, on voit alors apparaître un nouveau système, malgré la liberté affirmée du désir, et le rejet des interdits. « Même défunt, le dieu pervers agit encore, laissant un héritage empoisonné : d'avoir rendu toute loi si odieuse qu 'il condamne, si j 'ose dire, au leurre de la jouissance elle-même identifiée avec une relation de transparence, de don entier et réciproque. » Bref, un désir sans interdit, sans réalité est identifié avec la loi, « une loi qui envahit toute la vie et s'identifie à la liberté. En somme, le dieu pervers poursuit ses effets dans le modèle hautement contraignant de l'homme ou de la femme sexuellement libéré ».

Comme on le voit, Maurice Bellet n'édulcore en rien cette quasi-tragédie qui travaille le christianisme.

On pourrait s'attendre à ce qu'il marque une date d'apparition de ce dieu pervers qui détruit et falsifie le message chrétien... Et certes, il repère bien dans la longue histoire du christianisme des moments privilégiés. Mais finalement, c'est dès la première inscription, dès le texte évangélique, que paraît la possibilité d'un détournement du sens de l'événement Jésus. Dès ce moment, on voit bien que le Christ thérapeute s'emploie à guérir l'homme d'un malheur qui touche à son désir même : « ce que l'homme connaît en lui comme désir, comme amour, devient pour lui piège et chemin de mort. Son désir est son ennemi ». Sur la possibilité même de se déprendre du dieu pervers, l'auteur propose une longue démarche consistant à réellement prendre au mot la Bonne Nouvelle, la bonté du Christ. Si Dieu aime, « si l'amour aime, il ne peut pas être ce pur malheur de notre sexualité où il a glissé, il est découverte que nous-mêmes, et tout ce qui est en nous, tels que nous sommes, mérite d'être. Il est bon d'être homme, il est bon d'être femme, il est bon d'être né. L'amour, et surtout celui qui se prétend le plus grand, ne peut que signifier : je préfère que tu sois plutôt que non, je te préfère vivant, tel que tu es, plutôt qu'inexistant, ou mort ».

Pourquoi cette apparition de l'image du dieu pervers, la même où justement s'exprime le plus grand éloge de l'amour, dans la Bonne Nouvelle et son annonce ? C'est que, chaque fois que s'affirme le désir d'un changement radical de l'homme, par exemple dans l'ambition d'atteindre en l'homme le désir même et pour le changer, pour transformer l'homme, chaque fois que l'ambition de transformer l'humanité est maximale, alors le risque est également extrême que se forme en même temps le dieu pervers. Et ce malheur n'est pas propre au christianisme ou à une religion ; tout d'abord, parce qu'il « infecte tout l'Occident ». « Je crains qu 'il n'y ait point de prise de position, méthode, révolution, etc., qui soit par nature et d'avance protégée du processus que j 'ai décrit à propos du christianisme. Quelque chose peut toujours s'en reproduire sous d 'autres langages, certes, en d 'autres formes dès que l'homme veut agir pour changer l'homme. Il se réfère alors, la nommant ou pas, à quelque instance qui justifie son action. Et cette instance-là peut toujours devenir le lieu où se cache ce qui, en l'homme, contredit ce qu 'il prétend faire. On ne tue jamais aussi bien qu'au nom de la vraie vie, on n'interdit de penser jamais autant qu 'au nom de la vérité, on n'écrase, avilit, désespère jamais aussi bien l'amour qu 'au nom de l'amour. »

Force est de constater que c'est à partir d'une recherche sur ce qu'est effectivement la Bonne Nouvelle que l'auteur, non seulement présente une critique de l'expérience chrétienne comme peu d'auteurs extérieurs au christianisme ont pu en faire, mais en même temps, découvre le chemin d'une échappée au dieu pervers.

Dans une voie assez proche, Jean-Marie Domenach pointait l'hypocrisie du Vatican qui « prône en matière de sexualité conjugale des règles qui sont généralement inapplicables et inappliquées, ce qui a pour conséquence de propager l'hypocrisie et d'empêcher que se dégage, au sein de l’Église catholique, une autre morale sexuelle qui traduise dans la réalité de la vie et dans le langage de notre époque des principes qui finissent par perdre leur sens à force d'être bafoués » (p. 38). Si l'on en croit les statistiques citées par G. Lipovetsky (Le crépuscule du devoir, Gallimard, p. 77) : « En 1990, 60 % des catholiques pratiquants affirmaient que l'Église n'a pas à imposer d'obligations précises en matière de vie sexuelle, plus des deux tiers étaient favorables aux relations sexuelles avant le mariage », « Un catholique pratiquant sur deux considère que l’Église va trop loin lorsqu'elle condamne l'usage des préservatifs. »

Ces quelques données montrent que la crise est profonde. Et Jean-Marie Domenach a raison de fustiger les conséquences du blocage, à savoir qu'il empêche, au nom d'une pseudo-morale, une authentique réflexion morale dans le monde catholique. Il fut un temps où la solidarité entre foi et morale était telle que l'écroulement du moralisme, la rupture avec la discipline morale, notamment sexuelle, ébranlait la foi. Il est clair que là-dessus, le monde catholique, en France, a beaucoup évolué. Manifestement, il a développé une sorte d'autonomie morale : l'autorité du pape sur la morale individuelle est ébranlée. Mais en même temps c'est une situation de crise : car l’Église devrait avoir quelque chose à dire, et le refus de tout discours ecclésial comportant des obligations en matière sexuelle témoigne d'une situation anormale. Une discipline excessive, et qui implique finalement une méconnaissance de la dynamique de la vie, des conditions mêmes de la cohésion du couple, au nom d'une idéologie de la supériorité de la vie asexualisée, ont cassé la communication entre le Vatican et une partie des croyants. La crispation contre l'admission à la prêtrise d'hommes mariés exprime, en définitive, un mépris du couple, et semble perçue comme telle, beaucoup plus que comme affirmation d'un idéal. Il me semble que cette crispation ne sert aucunement l'idéal de la vie consacrée dans le célibat, au contraire. Car le discours sur une valeur risque de se déconsidérer, s'il se nourrit du mépris d'une autre...

Certes, le christianisme n'est pas une morale. Les morales qu'à diverses époques, on a présentées comme morales chrétiennes, visant à traduire la Bonne Nouvelle comme inspiratrice de l'éthique. C'est pourquoi, il est concevable que des chrétiens coopèrent avec d'autres, dans la même société, pour chercher à fixer les repères éthiques communs nécessaires. A ce niveau, la conscience chrétienne ne dispose pas d'une vérité évidente a priori. Et il est courant qu'en matière éthique, le croyant soit éclairé par celui qui se réfère à la seule humanité.

Guy COQ (Panoramiques)


Le Dieu pervers

La première édition de ce livre date déjà de quelques années. Depuis, l'expression " le Dieu pervers " est passée dans le langage courant. Elle désigne une maladie redoutable du christianisme : le " Dieu amour " est-il en fait un Dieu qui aime la souffrance et se plaît à pervertir les relations qu'il a avec l'homme ? Non seulement cruel, mais menteur ! On ne pourra reprocher à Maurice Bellet d'avoir sous-estimé le danger. Source de ravages extrêmes parmi les chrétiens, cette dérive est sans doute une des origines principales du rejet de la foi par beaucoup. Le surmonter suppose une révision déchirante, une écoute neuve et radicale de l’Évangile. Alors apparaît que le processus de cette perversion n'est pas une exclusivité chrétienne. Il hante la politique et la pensée ; il est, au plus profond, le malheur de notre société.



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