Saturday, June 04, 2011

Le rêve dans le surréalisme




Durant la période Dada, André Breton et ses amis ne se livrèrent à aucune recherche sur les rêves; ils donnèrent la priorité aux techniques projectives de la personnalité, à l'expression pure des possibilités du hasard, au retournement absolu des valeurs, à la dislocation des habitudes acquises du comportement et du langage. Ils entendaient mener une offensive forcenée contre le goût, la logique, la morale, en pratiquant à toute occasion le déraisonnement vécu. La « spontanéité dadaïste » opposait avec exubérance à l'art, à la littérature, à la science, à la politique, des propos incohérents et des actes absurdes, des œuvres qui ne signifiaient rien. Tristan Tzara, premier maître de cette agitation, la justifiait ainsi dans son Manifeste de 1918 : « Que chaque homme crie : il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir. Balayer, nettoyer. La propreté de l'individu s'affirme après l'état de folie, de folie agressive, complète, d'un monde laissé entre les mains des bandits qui déchirent les siècles. » À côté de Tzara, qui parlait de «désordonner le sens », et formulait des impératifs tels que « démoralisation, désorganisation, destruction, carambolage », Breton encouragea dans un même esprit de refus explosif les expériences d'écriture automatique ; il en attendait des coulées de lave brûlante ravageant les fausses raisons de vivre. L'écriture automatique, exigeant « la gymnastique mentale la plus complexe », éprouva à ce point les exécutants qu'elle leur suscita des hallucinations visuelles et auditives, et que Breton crut bon d'en interrompre quelque temps l'emploi ; mais estimant que « tout l'effort de l'homme doit être appliqué à provoquer sans cesse la précieuse confidence », il envisagea d'autres façons d'interroger l'inconscient. En dépit de Tzara, qui détestait Freud et la psychanalyse, il persistait à croire que la clé de la poésie était enfouie dans les abîmes de l'être.

Au sortir de la crise qui secoua le mouvement Dada, et préluda à sa dissolution, le principe d'incohérence fut abandonné par le groupe comme moyen d'action. Dans le premier numéro de Littérature, nouvelle série, en mars 1922, Breton publia trois « sténographies de rêves », donnant ainsi à ses amis l'exemple dune activité qui allait leur devenir coutumière. C'est à cette date, trois ans après la découverte de l'écriture automatique, et deux ans avant la naissance du surréalisme, que se situe le début de la « vague de rêves » qui souleva tous ces poètes ; son déferlement coïncida avec la période des « Sommeils », commençant en septembre 1922, où certains membres du groupe tels Crevel et Desnos, trouvèrent à s'extérioriser d une manière spectaculaire. Les autres numéros de Littérature présentèrent encore des récits de rêves : trois rêves de Robert Desnos (n° 5, octobre 1922), un rêve très significatif d'André Breton sur « le nouveau temps du verbe être » (n° 7, décembre 1922), un rêve de Francis Picabia intitulé Electrargol (n° 9, février-mars 1923). En les comparant, on remarque une différence essentielle : alors que les rêves de Desnos et de Picabia ont un caractère humoristique, et sont exposés en raison de leur effet pittoresque, ceux de Breton sont racontés avec une précision scientifique, sans omettre aucune nuance affective qui pourrait servir à l'analyse.

Entre la mort de Dada et la création du surréalisme, il y eut un interrègne favorisant, selon Aragon, « un état d'esprit absolument nouveau que nous nous plaisions a nommer le mouvement flou ». Aucune monographie spéciale n'a encore été consacrée au « mouvement flou », ce qui est regrettable, car on y verrait comment, dans un abandon collectif au merveilleux quotidien, la notion de surréalité a été vécue par le groupe, avant de recevoir son fondement théorique. Dans l'interview qu'André Breton accorde au Journal du Peuple, le 7 avril 1923, il dit pourquoi il préfère le document humain, tel le récit de rêve à tout texte fabriqué : « Je n'ai jamais cherché autre chose, je le répète, qu'à ruiner la littérature. » Il annonce que Desnos, Eluard et lui-même, considérant la situation des choses qu'ils défendent comme désespérée, ont décidé de ne plus écrire, et qu'ils se donnent un délai pour expliquer leurs intentions dans un dernier manifeste. Il ajoute cette profession de foi : « La poésie ? Elle n'est pas où on la croit. Elle existe en dehors des mots, du style, etc., c'est pourquoi je suis ravi de lire des livres très mal écrits. Seul tout le système des émotions est inaliénable. Je ne puis donc reconnaître aucune valeur à aucun mode d'expression. L'histoire littéraire, c'est le fruit d'une transposition des plus vulgaires. »

Ce fut à la fois pour sortir de l'imprécision du « mouvement flou », qui risquait de nuire à l'entreprise commune, et pour perpétuer le souci d'abolir toute littérature, que Breton écrivit le Manifeste du surréalisme. Le but de ce livre était de définir les nouveaux principes de l'inspiration poétique dans la vie, et d'amener la révision totale de la notion de responsabilité. Il n'y a que deux types de production authentique de l'homme : le texte automatique et le rêve ; ne vaut dans son comportement que ce qui leur est comparable. Il faut faire entendre au monde la voix qui parle sous la conscience, et que la raison dénature en la filtrant. Les décrets sur le rêve du Manifeste sont d'autant plus intéressants que, tout en rendant hommage à Freud, Breton y développe ses observations personnelles. Il montre ce qui, à partir de la psychanalyse, relève plus spécialement de l'interrogation et de la décision du poète. La mémoire est l'ennemie du rêve ; il faut apprendre, soit en l'éduquant, soit en la transgressant, à isoler « le rêve pur ». Tandis que « selon toute apparence le rêve est continu et porte trace d'organisation », l'esprit se persuade après coup de sa discontinuité : « Seule la mémoire s'arroge le droit d'y faire des coupures de ne pas tenir compte des transitions et de nous représenter plutôt une série de rêves que le rêve » Diverses hypothèses en découlent :« Mon rêve de cette dernière nuit, peut-être poursuit-il celui de la nuit précédente, et sera-t-il poursuivi la nuit prochaine avec une rigueur méritoire. C'est bien possible, comme on dit ». L'état de veille étant un « phénomène d'interférence », ce n'est que dans les couches superficielles du rêve qu'on trouve le reflet des événements et des soucis du jour ; il faut évaluer « l'épaisseur du rêve », comprenant « tout ce qui sombre à l'éveil ». Après avoir dit sa conception de ce problème, Breton raconte la fameuse hallucination verbo-auditive qui a donné naissance à la découverte de l'écriture automatique. Le texte automatique et le rêve ont en commun « un très haut degré d'absurdité immédiate, le propre de cette absurdité, à un examen plus approfondi, étant de céder la place à tout ce qu'il y a d'admissible, de légitime au monde : la divulgation d'un certain nombre de propriétés et de faits non moins objectifs, en somme, que les autres. »

Au Manifeste du surréalisme doivent être associés deux manifestes de la même veine qui le complètent, Une vague de rêves d'Aragon et L'esprit contre la raison de René Crevel. L'écrit d'Aragon, d'un lyrisme impétueux, montre quel espoir et quelle griserie suscita chez tous ces poètes l'idée d'insérer le rêve dans le contexte de la vie diurne, de l'interroger sur le fonctionnement de l'appareil psychique, au lieu de le proscrire comme une simple bizarrerie du sommeil. Il commente le prédicat qu'ils adoptèrent au départ : « L'identité des troubles provoqués par le surréalisme, par la fatigue physique, par les stupéfiants, leur ressemblance avec le rêve, les visions mystiques, la séméiologie des maladies mentales, nous entraînèrent à une hypothèse qui, seule, pouvait répondre de cet ensemble de faits et les relier : l'existence d'une matière mentale, que la similitude des hallucinations et des sensations nous forçait à envisager différente de la pensée, dont la pensée ne pouvait être, et aussi bien dans ses modalités sensibles, qu'un cas particulier. Cette matière mentale, nous l'éprouvions par son pouvoir concret, par son pouvoir de concrétion. » Après avoir célébré «les Présidents de la République du Rêve », Aragon conclut : « Je rêve d'un long rêve où chacun rêverait. Je ne sais ce que va devenir cette nouvelle entreprise de songes. Je rêve sur le bord» du monde et de la nuit. » Quant à Crevel, il dit du poète surréaliste : « Le livre de ses songes, il le lit comme ces leçons de choses où son enfance essaya d'apprendre l'économie du monde, la marche du temps, les caprices des éléments et les mystères des trois règnes. C'est, en plein ciel, un récit aux couleurs plus persuasives, plus périlleuses, que le chant des sirènes. »

Sarane Alexandrian, « L'espace du rêve ».

Sarane Alexandrian :
« La pensée de Sarane Alexandrian n’a pas d’œillères et se nourrit aussi bien de la pensée d’André Breton, le poète insoumis du surréel, que de celles de Charles Fourier, le maître d’Harmonie, de (Aleister Crowley), le maître de la Haute magie sexuelle (lire d’Alexandrian sur le sujet : Le Doctrinal des jouissances amoureuses, Filipacchi, 1997 ; La Magie sexuelle, La Musardine, 2000, ou encore La Sexualité de Narcisse, Le Jardin des livres, 2003), ou de celle de Cornelius Agrippa, modèle de l’humanisme de tous les temps. Chez Alexandrian, le mot Gnose est à prendre dans son vrai sens, celui de « connaissance pure », et non dans un contexte religieux, (in Christophe Dauphin, Hommage au Grand Cri-chant: Sarane Alexandrian, in Les Hommes sans Épaules n°28, 2009). La Gnose moderne d’Alexandrian préconise le salut par le rêve, la révolution, la connaissance et l’amour. »

La sexualité de Narcisse

Sarane Alexandrian

L’auto-érotisme et la masturbation furent célébrés de tout temps, tant par les sumériens que les grecs, les chinois ou les hindous... Cet ouvrage traite de manière très complète du sujet en nous faisant découvrir la relation forte existant entre l’auto-érotisme et la créativité, comme en témoignent de nombreux écrivains et artistes. Un ouvrage richissime qui montre que la solitude offre parfois bien plus d’intensité que les tièdes étreintes du couple...


Peinture :
Salvador Dali - "Leda Atomica" (1949)

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