Tuesday, June 28, 2011

Prêtre & anar



Jean Meslier (1664-1729)

Fils d'un marchand, Jean Meslier entre au séminaire de Reims à l'âge de vingt ans. Il est ordonné prêtre quatre ans plus tard et nommé à la cure d’Étrépigny, où il mène une carrière paisible. Il ne se fait remarquer qu’une seule fois : lorsqu’il dénonce en chaire le seigneur du village, qui maltraite ses paysans. Le reste du temps, il semble s’être fait oublier.

Hypocrisie ou ruse de guerre ?

Cette vie aurait été d'une extrême banalité si l'abbé Meslier n’avait laissé un « testament » qui fit beaucoup de bruit. Et pour cause ! On y découvre un tout autre personnage. Il y dénonce la religion avec une virulence inouïe. Il s'affirme résolument matérialiste. Et il se montre socialiste avant la lettre.

A-t-on donc affaire à un hypocrite ? Ou à une sorte de Dr. Jekill et Mr. Hyde ? Il faut d’abord remarquer que Meslier n’est pas un cas unique, il le sera seulement par son talent et par l'influence souterraine qu’il exercera sur les Encyclopédistes. Voltaire, par exemple, eut connaissance de ce testament et en publia un résumé.

L'abbé Meslier fait partie de ces « dissidents de campagne », plus nombreux qu’on ne le croit. La persistance d'un tel phénomène s'explique soit par le fait que l'Église ne vint réellement à bout du paganisme que relativement fort tard, soit par la persistance d’une influence janséniste. Sedan, qui est proche d'Étrépigny, passe, d'autre part, pour être la « Genève du Nord ». Il faut enfin souligner que Meslier ne fait que tirer les conséquences du message de l'Évangile. Et s’il prône carrément une révolution (le fait est pour son époque assez extraordinaire), s’il dénonce avec vigueur « abus et impostures », il compte sur ses collègues, les curés de campagne, pour éclairer le peuple, c'est-à-dire pour le dessiller et le conduire vers la révolution. Ne possèdent-ils pas le savoir et les lumières de la foi ?

Un matérialisme moderne

L'abbé Meslier est donc un prêtre, et il compte bien le rester. Comme les prêtres qui, ultérieurement, prêteront serment à la Révolution.

Il laissa plusieurs copies de son manuscrit qui circulèrent clandestinement. N’oublions pas qu'au XVIIIe siècle une littérature clandestine était acheminée par des colporteurs jusqu'aux provinces les plus reculées. Mais, comme nous l'apprend R. Desné (cité par B. Didier, le Siècle des Lumières, M.A., éd.) : « Le "Mémoire" de Meslier était une des vedettes de la littérature clandestine, puisque le colporteur La Barrière, arrêté en janvier 1743, est convaincu d'avoir "vendu dans son temps l'ouvrage du curé d'Étrépigny". »

Meslier est, en droite ligne, issu de Descartes, qu’il a poussé à l'extrémité de sa logique. Il distingue spontanément chez ce dernier le libre-penseur du philosophe encore sous l'emprise d’une métaphysique religieuse. Descartes avait posé l'existence du monde objectif, il avait donc révélé sa dignité. Il avait montré que c’était la scène de nos actions... Meslier jeta par-dessus bord le cadre dans lequel s'effectua la démarche de Descartes en quête de libre-pensée. Il n’eut pas besoin, lui, de faire appel à un malin génie ou à un dieu créateur.

Meslier établit en effet que la matière se suffit à elle-même. Il n’est pas nécessaire d'imaginer une « chiquenaude initiale », comme le fit Pascal, pour la mettre en mouvement. Elle se meut d'elle-même. C'est, si l'on veut, du spinozisme ; mais plus encore le « rêve de d’Alembert », voire le « matérialisme dialectique » d’Engels avant la lettre. C'est surtout la croyance en cette idée tout à lait moderne, et sur laquelle se fonde, par exemple, la relativité d’Einstein, selon laquelle matière et mouvement sont indissociables parce que le second est le mode de la première. La matière n'existe qu’en mouvement.

Un communisme avant les théories du XIXe siècle

Meslier dit qu’il ne sera pas satisfait avant « que tous les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres ». On se demande comment un homme si tranquille a pu faire preuve d’une telle violence. Il faut croire que la passion qui donnera naissance à la Révolution couvait depuis longtemps déjà.

Meslier est un radical. Il démystifie la religion, qui, dit-il, obscurcit les esprits, empêche la raison d'être et maintient le peuple dans l'ignorance, le servage et l'humiliation. Il dénonce donc l’« imposture » religieuse comme étant la base - la racine, le terreau - des idéologies d’aliénation. Il prône enfin un communisme résultant d’une sorte de grève générale qui obligera les nantis à se démettre de leur pouvoir et de leurs privilèges. La révolution finira par « tout mettre en commun dans chaque paroisse pour jouir tous en commun des biens de la terre ». Meslier prône un communisme radical. Celui-ci s'apparente davantage à l'anarchisme de Bakounine qu’au communisme de Marx. L'unité de base du projet révolutionnaire de Meslier, la paroisse, rappelle en effet celle de Bakounine, la commune.

André Nataf

Extraits :

Dans l'esprit du curé Meslier, politique et religion s'épaulent mutuellement :

Elles s’entendent comme deux coupeurs de bourse. […]
La religion soutient le gouvernement politique, si méchant qu’il puisse être. Le gouvernement politique soutient la religion, si sotte et si vaine qu'elle puisse être.

Le curé compte beaucoup sur l'assassinat politique pour débarrasser le bon peuple de ses dirigeants :

Où sont ces généreux meurtriers de tyrans que l’on a vus dans les siècles passés ? Où sont les Brutus ou les Cassius? Où sont les généreux meurtriers d’un Caligula et de tant d’autres semblables monstres ? [...] Où sont les Jacques Clément et les Ravaillac de notre France ? Que ne vivent-ils encore dans notre siècle, [...] pour assommer ou pour poignarder tous ces détestables monstres et ennemis du genre humain et pour délivrer par ce moyen tous les peuples de la terre de leur tyrannique domination !

Meslier tempête également contre l'appropriation individuelle des biens et des richesses de la terre et il préconise le communisme social. Il se livre alors, dans son écrit, à un véritable appel au peuple, qui doit agir :

Votre salut est entre vos mains. Votre délivrance ne dépendrait que de vous, si vous saviez bien vous entendre tous. [...] Unissez-vous donc, peuples, si vous êtes sages. [...] Commencez d’abord par vous communiquer secrètement vos pensées et vos désirs. Répandez partout, et le plus habilement que faire se pourrait, les écrits semblables à celui-ci, par exemple, qui fassent connaître à tout le monde la vanité des erreurs et des superstitions de la religion et qui rendent partout odieux le gouvernement tyrannique des princes et des rois de la terre.


Le testament de Jean Meslier



Illustration :

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