Friday, July 15, 2011

Un monde secret, mélange de sensualité et de mysticisme




En Inde, de nombreux sadhus se glorifient de mener une existence d'austérité et de chasteté (lire le récit de Marco Polo). Selon Râmakrishna, dont la vie est relatée par Romain Rolland (prix Nobel de littérature), il y a parmi les ascètes des hommes parfaitement chastes (ûrdhvaretas), qui n'ont jamais eu aucune émission, et des gens nommés « dhairyaretas », qui ont usé précédemment de leur virilité, mais sont revenus à la continence absolue. Râmakrishna affirmait : « Si un homme peut rester dhairyaretas, pendant douze ans, il obtient un pouvoir surhumain ; un canal subtil nouveau se développe en lui, canal que l'on nomme le canal de l'intelligence (medha-nadi) et il peut connaître toute chose et en garder le souvenir ». Ramakrishna était catégorique : « Si vous ne pratiquez pas la continence absolue, vous ne pouvez comprendre les vérités subtiles de la spiritualité ».

La doctrine de l'abstinence n'est pas partagée par tous les spiritualistes. Les adeptes de la mystique shivaïte ont toujours dénoncé les concepts étroits de la religion et de la morale. « A l'époque moderne, écrit Daniélou, Swâmi Vivékânanda, le fondateur de l'ordre de Râmakrishna à la fin du XIXe siècle, a été particulièrement actif dans la propagation d'une théorie du Yoga et du Védanta adaptée aux concepts et aux préjugés du puritanisme anglo-saxon. Il sera suivi dans cette voie par Aurobindo et les autres commentateurs récents de l'hindouisme écrivant pour la plupart en langue anglaise. »

Alain Daniélou, qui a vécu près de vingt ans au bord du Gange et a été initié aux enseignements secrets de l'hindouisme, dévoile dans son livre, « Le bétail des dieux », un autre hindouisme, mélange de sensualité et de mysticisme, de tendresse et de détachement. L'auteur nous fait découvrir cet univers sous forme de contes. Mais ces contes sont des histoires vécues dont tous les personnages sont réels :

Les personnages représentés dans ces histoires sont réels. J'ai parfois changé leurs noms et aussi combiné plusieurs personnages en un seul. Je les ai connus et j’ai parfois été témoin des événements décrits.

Le monde parallèle des Sadhus, des moines errants de l’Inde, est un monde à part dont la fonction est de transmettre à travers les âges les formes les plus profondes de la sagesse antique, de la philosophie, des sciences traditionnelles. Une grande partie de ce savoir reste secret, toutefois les Sadhus ont le devoir d'enseigner partout où ils se trouvent, même dans le plus humble village, les préceptes qui sont nécessaires au maintien des traditions religieuses et morales. Ceci fait que des villageois indiens ont parfois en fait un niveau de culture et des préoccupations philosophiques et théologiques qui nous surprennent. Ces enseignements jouent donc un rôle très important, bien que parfois peu apparent au premier abord, dans la vie sociale, culturelle, religieuse et spirituelle du pays.

Nul ne peut pénétrer dans le cercle mystérieux et fermé que forment les Sadhus, ou du moins a ceux qui y pénètrent ne reviennent jamais dans la société ordinaire des hommes. Le monde des Sadhus reste inchangé quelles que soient les transformations de la société qui les entoure. C’est eux qui sont les gardiens et les représentants de cette « religion éternelle » (Sanatana Dharma) qui est la base de toutes les religions. Leurs pouvoirs sont grands mais les occasions où ils ont le droit et le devoir d’utiliser ces pouvoirs sont rares et sévèrement réglementées.

Plus un Sadhu occupe une place élevée dans la hiérarchie monastique, plus son rôle est secret et son approche difficile. Au sommet de « cette hiérarchie existe peut-être cet être impersonnel et mystérieux que l’on a parfois appelé le « Roi du Monde » et que l’on ne peut jamais identifier ou localiser. C’est à ce Grand Maître des Sadhus qu'appartient le devoir, lorsque la terre est affligée par la folie des hommes, de leur inspirer ces connaissances et ces ambitions par lesquelles ils se détruisent eux-mêmes. Sur une moindre échelle, tous les Sadhus sont détenteurs de pouvoirs similaires sur le monde qui les environne mais rares sont les occasions où ils ont le droit d’agir, car, selon la loi de Manou, c’est seulement lorsque les bases mêmes de la société sont menacées que les «sages et les brahmanes doivent prendre part au combat ».

Le recrutement des Sadhus est lui aussi mystérieux. Il est rarement le fait d’un acte tout à a fait volontaire. Certains êtres sont choisis parfois dès avant leur naissance et sont téléguidés à travers des circonstances apparemment accidentelles vers leur initiation.

Il existe autour des véritables Sadhus une importante floraison d'hommes qui revêtent la robe orange des moines simplement par lassitude du monde ou pour éviter de prendre leurs responsabilités devant la vie. Ils ont ainsi une existence paresseuse et facile dans un pays où l’on ne refuse jamais nourriture et abri à un moine errant. Leur rôle est important car il permet aux vrais initiés, lorsqu’ils s’approchent de la société des hommes, de passer complètement inaperçus.

Les Sadhus emploient des agents laïcs qui reçoivent une initiation et des enseignements limités. Ils servent à répandre, lorsque cela paraît utile, certains concepts permettant d'améliorer les conditions du monde, d'offrir des solutions aux problèmes de l'humanité. Ces agents vivent dans le monde sans obligations monastiques et leur appartenance n'est jamais révélée.

Gandhi et avec lui les dirigeants des mouvements politiques qui ont combattu pour l'indépendance de l'Inde avaient cru qu'il était nécessaire de s'attaquer aux structures fondamentales de la société et de la religion hindoues pour permettre à l'Inde de jouer un rôle dans le monde moderne. C’est pour lutter contre cette tendance, qui sacrifiait des valeurs éternelles à des intérêts immédiats, que se sont manifestés certains émissaires du monde des Sadhus qui ont organisé des mouvements culturels, religieux et même politiques. Ces mouvements prennent une place toujours croissante bien que peu connue au dehors, dans l'Inde d'aujourd’hui.

Pour l'étranger et même pour l'Indien moderne, il est utile de rappeler que, contrairement au monde judéo-chrétien, la morale dans la tradition hindoue. n’est pas liée à la vie sexuelle. La puissance mentale et l’énergie sexuelle sont considérées, selon la doctrine des tantras comme de même nature. L'utilisation de l'énergie totale de l’homme à des fins spirituelles est un but difficile à réaliser qui ne peut être atteint que par la maîtrise complète des techniques du Yoga. Il ne saurait être question de refoulement ou de répression. La voie de l'abstinence complète est considérée comme impossible dans l’Age des Conflits (le Kali Yuga) où nous nous trouvons. L’abstinence est un élément de déséquilibre dangereux et rarement conseillable à des adolescents. La vie érotique sous toutes ses formes est tout à fait indépendante du mariage, acte social à fins de continuation d’une race, qui est sévèrement réglementé. L’homme qui veut conquérir la terre et le ciel doit cultiver les deux énergies, érotique et mentale, et finalement transférer l'une dans l'autre. Une activité sexuelle apparaît donc essentielle dans les premiers stages de cette ascension. Certains moines prennent une
compagne, une Shakti, mais comme ils ne doivent pas donner naissance à des enfants qui se trouveraient en dehors de la société normale, les relations avec une femme posent des problèmes et doivent être prudentes. Les relations entre personnes du même sexe sont donc toujours préférables et très largement pratiquées. Ce lien entre l'homosexualité et la vie monastique et spirituelle et la valeur sacrée de ce genre de relations est connu dans toutes les religions. La psychose anti-homosexuelle du monde judéo-chrétien a servi de prétexte à la persécution de nombreux mouvements de caractère mystique, gênants pour les ambitions matérielles des églises, sous le couvert d’une conception arbitraire de la morale.

Une relation sexuelle permet cette plénitude dans les rapports du maître et du disciple grâce à laquelle l'épanouissement du corps mène à l'anoblissement de l'âme et aux plus hautes vertus morales. L'érotisme est considéré, dans la tradition hindoue, comme l'un des arts. Le Kama Soutra fait partie des textes que les enfants doivent étudier à l'école. L'abstinence sexuelle, qui fait partie des techniques du Yoga, n’a de valeur que si l'énergie vitale est réellement employée, à l’aide d’exercices physiques et mentaux complexes et difficiles, pour développer les pouvoirs intellectuels et spirituels de l’homme.

Alain Daniélou, « Le bétail des dieux et autres contes gangétiques ».



Le bétail des dieux et autres contes gangétiques

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