Sunday, September 11, 2011

Campus Spécial « Crise de Civilisation »





Au cours de ce Campus Spécial « Crise de Civilisation », nous en arrivâmes à parler de Julius Evola, intellectuel de droite, raciste, et auteur d'un ouvrage sur le sujet qui nous préoccupait : Révolte contre le monde moderne que l'auteur a défini lui-même « comme le texte fondamental de la Weltanschauung d'un fascisme purifié ».

Julius Evola, ancienne éminence grise de Mussolini, ancien chargé de cours aux universités de Milan et de Florence, n'est pas un psychologue. C'est un métaphysicien qui a publié plusieurs ouvrages, dont un, très étonnant, sur la Métaphysique du sexe.

Dans cet essai, qui se situe aux antipodes de la pensée de Wilhelm Reich, on peut lire, au début : « La propagande pandémique de l'intérêt pour le sexe et la femme marque chaque ère crépusculaire, et à l'époque moderne, ce phénomène est donc parmi les nombreux qui nous disent que cette époque représente précisément la phase la plus poussée, terminale, d'un processus de régression. » Réflexion qui rejoint très exactement lai tradition hindoue selon laquelle Kâli, la Noire, déesse de la destruction, du désir et du sexe, domine de son influence le dernier des quatre âges, le Kâli Yuga, l'âge obscur, qui correspond en Occident au signe du Verseau.

Pour situer Julius Evola, dont l'influence sur certains étudiants de droite (surtout italiens, américains et allemands) persiste, on peut également ajouter qu'il diffère de René Guénon, lorsque celui-ci écrit : « Dans l'Antiquité et surtout au Moyen Age, la disposition naturelle à l'action existant chez; les Occidentaux ne les empêchait pourtant pas de reconnaître la supériorité de la contemplation, c'est-à-dire de l'intelligence pure ; pourquoi en est-il autrement à l'époque moderne ? »

Or, Julius Evola est un traditionaliste mais c'est aussi un guerrier, un homme d'action, plus engagé à mon sens que René Guénon, reprit Raymond de Becker. Pour lui, l'action peut s'intégrer d'une manière autonome à la vie spirituelle. Et l'information d'Evola sur la chute du niveau intérieur de l'homme est beaucoup plus riche, plus actualisée aussi que celle de Guénon.

En ce sens, est-il moins mystique que l'auteur de La Crise du monde moderne ?

Non, il l'est également. Mais dans cette métaphysique de l'Histoire, Evola apparaît extrêmement dur dans sa pensée ; il ne fait aucune concession sentimentale, n'accepte aucun verbiage conventionnel sur l'altruisme et le bien de l'humanité. C'est une condamnation totale qui rejoint, d'ailleurs, sur plus d'un point, et c'est assez curieux, celle de Herbert Marcuse, homme de gauche et apôtre de la Fraternité !

Ce genre d'interpénétration des idées n'est pas unique, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Récemment, en relisant Marcuse, j'ai retrouvé un passage sur le fait que de donner un pouvoir aux machines – au lieu de les utiliser pour faire le bonheur humain – correspondait à une aliénation de l'homme ; eh bien, j'ai retrouvé un texte identique chez Gandhi.

Mais revenons à Julius Evola. Il y a chez ce métaphysicien fasciste une perspective absolument extraordinaire. Il cherche véritablement à insérer toute l'histoire de toutes les civilisations depuis leur origine dans la conception traditionaliste. Pour Evola, nous suivons un mécanisme d'involution et non d'évolution : au point de vue spirituel, l'histoire subit un mécanisme de dégradation et non de progrès...

Cette conception que Guénon avait déjà exposée et qui se trouve également être, on l'a vu, celle des Hindous : a savoir qu'il y a des âges qui se succèdent, âge de décadence, âge des conflits qui atteint son maximum à la veille d'une explosion cosmique.

« La doctrine hindoue enseigne que la durée d'un cycle humain auquel elle donne le nom de Manvantara se divise en quatre âges qui marquent autant de phases d'un obscurcissement graduel de la spiritualité primordiale : ce sont ces mêmes périodes que l'Antiquité désignait comme les âges d'or, d'argent, d'airain et de fer. Nous sommes présentement dans le quatrième âge de fer, le kâli-yuga ou « âge sombre », peut-on lire au début de La Crise du monde moderne.

Et bien entendu, pour Evola, les États-Unis, l'U.R.S.S., nos sociétés démocratiques symbolisent tous trois - exactement comme pour Marcuse - cet « âge sombre », cette domination de la désolation. Le Pr MacKenzie Brown, spécialiste d'histoire des religions à l'université de Californie commente ainsi cet aspect pessimiste de la tradition orientale : « Sauf exceptions, la tradition hindoue ressemble plus ou moins au luthéranisme. On y trouve cette tentative d'élever les individus. Mais on n'attend rien, à même de sauver toutes choses, avant la fin du cycle, parce que le monde dans son cycle va inévitablement vers son déclin. »

Dans une perspective complètement différente, Evola est donc, tout comme Marcuse, d'un pessimisme total. Lui non plus ne donne pas de solution.

Il dit : « La seule chose, c'est que des hommes qui refusent ce monde peuvent tenter de vivre entre eux d'une certaine manière, à l'écart. »

- Ou bien, reprit de Becker, Evola préconise une sorte de solution du pire, et l'on voit. très bien auprès de quelle sorte de tempérament, auprès de quels gens, cela peut avoir du succès.

Il dit, en substance : « Une société avancée, qu'est-ce que c'est ? Pas seulement une société qui devance les autres dans le progrès. C'est aussi celle qui est la plus avancée, comme un cadavre est avancé, comme une viande est avancée, n'est-ce pas ?

«  Alors, puisque le cadavre de la civilisation animée, rongé par les vers, bouge déjà, eh bien ! il faut le faire courir de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il se désagrège complètement. Et, à partir de ce moment-là, il y aura de nouvelles choses possibles. »

C'est donc une sorte de politique du pire.

Il y a donc là une pensée peut-être d'une très grande rigueur, d'une information extrêmement riche mais qui, en tout cas pour les pauvres humains que nous sommes, se révèle complètement désespérée et complètement désespérante, conclut R. de Becker en soupirant...

Résumons-nous : chez Marcuse, homme de gauche (inspiré par Freud et Karl Marx), et chez Julius Evola, homme de droite, inspiré par la tradition, il y a refus commun de ce monde moderne. Marcuse veut détruire cette civilisation aliénante par un retour en arrière. Evola veut précipiter sa mort par une poussée trop brusque vers l'avant.

Mais on peut se demander :

« Existe-t-il un dénominateur commun sur le plan positif et sur le plan de l'espoir ? »

Je pense que oui.

Nous voyons - même chez ceux qui sont attachés aux formes les plus actuelles de la civilisation, et aux nécessités parfois contraignantes ou répressives de certaines formes de la civilisation - nous voyons chez tous une tentative de réhabiliter ce que Jung appelle L'HOMME ARCHAIQUE, c'est-à-dire que nous avons tous conscience, en quelque sorte, d'avoir été trop loin dans une certaine voie. C'est en ce sens que René Guénon affirme : « Certains entrevoient plus ou moins vaguement, plus ou moins confusément, que la civilisation occidentale, au lieu d'aller toujours en continuant à se développer dans le même sens (progrès), pourrait bien arriver un jour à un point d'arrêt, ou même sombrer entièrement dans quelque cataclysme. »

Je ne dis pas qu'il faut revenir en arrière, je dis qu'il faut, au moins, de temps à autre, ouvrir la porte et accueillir de nouveau cet HOMME ARCHAIQUE en nous, cet homme instinctuel qui n'est pas nécessairement un animal perdu.

Un être, peut-être, plus agréable à vivre et, par certains côtés, plus fascinant que l'homme dit civilisé. Je fais allusion, naturellement, au phénomène hippie tel qu'il fut, au début en Californie, et tel que je l'ai décrit dans Je veux regarder Dieu en face.

Je crois qu'il existe une autre intuition éternelle.

Tous les gens qui étaient attachés à. la civilisation romaine et qui pouvaient en admirer les réalisations remarquables sentaient pourtant que quelque chose ne tournait plus rond dans cette civilisation.

Et tout le monde cherchait la solution. Tout le monde pressentait quelque chose d'autre. Des tentatives se sont faites dans divers domaines.

Parmi ces tentatives, beaucoup ont échoué.

Et puis, pour nous Occidentaux, il y a eu le christianisme qui a marqué cette ère-ci.

Eh bien ! je crois que, maintenant, ce que tout le monde est en train de sentir, c'est que cette ère qui a commencé. il y a deux mille cinq cents ans, est en train de finir. Personne ne peut dire et savoirs ce qu'il y aura au-delà.

Mais je crois que l'on sait profondément qu'il va y avoir autre chose. Et que ce n'est pas seulement un simple cas de révolution socio-politique ou un problème de révolution psychologique.

C'est vraiment la crise, de tout un « développement culturel », commencé il y a vingt-cinq siècles (1) et qui est en train de s'achever pour donner naissance, ou laisser place, à une civilisation universelle dont nous ne connaissons pas encore les données.

Demain, il y aura autre chose.

Michel Lancelot, Campus, 1971.


(1) En citant ce chiffre de 2500 ans, je me réfère approximativement à l'apparition des premières religions qui tentèrent de mettre l'individu en contact direct avec l'ultime réalité spirituelle et qui s'adressaient à toute l'humanité.
D'autres comme C. W. Ceram dans son Gods, Graves and Scholar (Des dieux, des tombes et des savants) écrivent que « nous, les hommes du XXe, nous sommes au terme d'une ère de l'humanité qui s'est étendue sur cinq mille ans. Comme l'homme préhistorique, nous ouvrons les yeux sur un monde complètement neuf ».



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