Thursday, September 15, 2011

Prêtres paillards au Moyen Âge





Les clerjastres ou la mauvaise Graine de la « clergie »

Tous ces clercs si nombreux au Moyen Âge, sans doute environ 5% de la population globale, sont-ils des pécheurs irréguliers et des individus scandaleux, des êtres pernicieux que le temps libre et la bonne chère poussent à vouloir, à tout prix, « convertir » (ici débaucher) les femmes mariées et les pucelles ou des proies favorites d'anticléricaux notoires ? Le thème du prêtre séducteur et de l'amant comblé a contribué à faire la gloire des fabliaux (R. Colliot).

Une moquerie facile

Les procès-verbaux de visites pastorales signalent dans des paroisses des diocèses d'Avignon, de Rouen, de Grenoble, des curés papelards, éprouvant des tentations charnelles, concubinaires, pères de familles nombreuses, bons vivants et ivrognes, jouant aux dés et aux cartes dans des tavernes, fréquentant les lupanars. Les mauvaises langues prétendaient qu’un fils de riche est trop bête pour devenir autre chose que prêtre, pourvu d’un bénéfice !

« Tout paysan voudrait pour fils
Curé nourri à ne rien faire,
Un Monsieur qui a les mains blanches...
Cléricature est méprisée
Comme un état de peu de poids » (S. Brant p. 232-233)

Les prédicateurs des ordres mendiants, avares d'éloges, mais prodigues en condamnations pour déficiences, sermonnent volontiers les mauvais clercs, les clergauts, les membres de la coquinaille cergicale qui s’entremêlent dans la liturgie, manquent à leurs devoirs, jouent au jeu de paume, se travestissent, blasphèment le nom de Dieu et de la Vierge, se choisissent une concubine ou fréquentent la femme de leur voisin. La raillerie de certains auteurs de contes à rire atteint parfois les limites de la bienséance et de la vulgarité qui pourrait friser une haine profonde quand on évoque par exemple des prêtres, pères spirituels et juges de leurs paroissiens. Ils déshonorent comme amants un « sacrement de mariage tornant a honte et a putage », quand on décrit dans Connebert un incendie d’une forge où les testicules du prêtre sont cloués à une enclume et grillées ! Même les nonnes se dévergondent volontiers et transforment leurs couvents en antichambres de lupanars.

La vérité oblige à observer que le statut si varié de membres de la clergie va des serviteurs de l'église, des simples étudiants, des diacres et des chapelains, aux prêtres, aux chanoines, issus de familles nobles, représentant l'opulence. Des curés vivent bien, sont des gens aisés, propriétaires immobiliers, comme celui du fabliau le Boucher d'Abbeville ; la majorité a du mal à vivre et doit se livrer à des activités qui n'ont rien à voir avec leur vocation initiale : jardiniers, artisans, usuriers mêmes.

Les clercs, bels amants ou ignares, moqués et rabaissés, archétypes farcesques

Des esprits critiques, des enquêteurs envoyés dans les paroisses par des évêques réformateurs, des prédicateurs bénédictins ou mendiants, des auteurs de contes pour rire véhiculent toutes sortes de vilenies sur le compte de ce bas-clergé, égratignent ou ridiculisent les ensoutanés incultes, médiocres pédagogues, gourmands, lubriques, ceux qui ont pris des libertés avec les vœux et la morale au point de profiter de la confession pour déclarer leur flamme. Le comique de situation donne à la population une image fausse de la réalité en laissant entendre que les curés sont des mal-aimés, que la plupart, assez élégants, beaux causeurs, galants, succombent à la tentation d’une ravissante prêtresse (sic). C’est l'exception qui devient la règle injustifiée car la plupart des ecclésiastiques ne disposent comme tout bien que d'une « portion congrue », n'ont donc pas les moyens d'entretenir une « prêtresse » (sic), de se payer des séjours dans les étuves et d'accompagner l'oie farcie de force pintes de vin. C'est devenu en tout cas un leitmotiv à telle enseigne qu'un jeune frocard a bien du mal à échapper aux lazzis des groupes qu'il croise dans la rue. Henri Rousseau, un prêtre du diocèse de Bourges, visite régulièrement le domicile de la « belle barbière et de la belle Johanon » à l'aube du XVIe siècle.

La farce, intitulée Saint Pierre et le jongleur, est profondément irrespectueuse. Le cadre est l'enfer, apparemment très fréquenté. Un artiste qui n'était pas, de son vivant, un enfant de chœur, a gagné les faveurs de Satan au point d'avoir la mission d'entretenir le feu du brasier infernal, pendant que le diable et ses acolytes font une petite sortie. Il se tire si bien de sa mission que Satan, tout content, lui offre à son retour un plantureux repas constitué d'un moine, gros et gras, cuisiné à la sauce de souteneur ! La satire ridiculise et fustige ces curés qui arrachent des testaments de complaisance à leurs administrés sur le lit de mort, qui s'adonnent à la simonie, font payer les sacrements au nom des évangiles de saint Marc d'argent et de saint Lucre ou rendent les maris cocus jusqu'à devenir pères de bâtards dans la farce Jenin fils de rien ! On raconte que certains prélats se sont scandaleusement enrichis au cours d'expéditions militaires, d'une des dernières croisades.

La maîtrise du vocabulaire et d'une ironie acerbe dont font preuve certains troubadours ou des prédicateurs dominicains les entraîne à brosser des portraits peu flatteurs de leurs contemporains, à ruiner des réputations, par « aulcain malvais esperitz », à dire du mal d'un prélat devenu « un mahommet cornu ». Raimon de Cornet, considéré comme l'un des derniers grands troubadours, a légué à la postérité une œuvre féroce, des parodies de moines, clercs avinés, piliers de tavernes, tourmentés par le feu du désir et par des rêves érotiques.

Une catégorie de clercs prête plus le flanc à une critique d'une tonalité moralisante que d'autres et a eu effectivement un immense succès dans les alcôves et dans les histoires amoureuses davantage, cette fois, comme protagoniste que comme victime : les jeunes et beaux vicaires, les chapelains désœuvrés et disponibles ! Leur présence papillonnante agace les maris. Le conte intitulé les Braies du Prêtre de Jean de Condé débute ainsi : « Il n'y a pas longtemps, dans une cité, vivait un boucher ; sa femme lui préférait un prêtre car ce dernier satisfait mieux ses désirs lorsqu'il se trouvait avec elle dans l'intimité... Les prêtres sont de trop chauds lapins et ils ont plongé dans le déshonneur bien des hommes ». (Jean de Condé).

Les moines et les frères ne sont guère mieux traités par Jean Molinet dans sa Chronique et dans le sermon si joyeux qu’il en est obscène sur saint Billouard. Leurs exploits galante, relevant d'une «diabolique pestilence » les placent après le retour du mari cocu, dans des situations humiliantes ou honteuses au fond d'un coffre ou d'un lardier. « Les notables filles religieuses réformées de l'ordre de Saint-Augustin » ne sont pas épargnées par cette métaphore flamande donnant au mot, reformeren, en langage codé, une connotation sexuelle ! Le pire est d'ailleurs atteint quand le mal des nonnains, nécessitant des séances d'exorcisme, pousse des nonnes à s'exprimer comme des diablesses tout en se livrant à des excentricités et en sautant en l'air !

Un comique supposé anticlérical

Peut-on évoquer comme A. D. Mikhailov, un anticléricalisme ou seulement un anti-sacerdotalisme humoristique, sans commettre un néologisme ?

La dénonciation des membres du clergé pour ses abus sexuels, sa gourmandise et son sens des affaires est moins générale dans la littérature qu'on ne le croît de prime abord et quand on a la chance de posséder des procès-verbaux de visites pastorales qui sont des enquêtes épiscopales sur
les mœurs, la formation, la culture du clergé local (Rouen, Savoie, Dauphiné) on s’aperçoit que les manquements à toute règle de conduite ne concernent qu'une minorité d'individu, de l'ordre de 10%. Le bon prêtre ne retient pas l'attention, pas plus que l'honnête homme et le travailleur de nos jours !

Une minorité d'auteurs ou de récitants, de préférence des déclassés, membres des compagnies de joyeux lurons, du type Rutebeuf, se distingue du reste de la population par une attitude irrévérencieuse, voire subversive, à l’égard de la société religieuse, mais n'agit pas forcément par conviction profonde, par incroyance ou par volonté de nuire aux valeurs religieuses. Le comique farcesque n'est pas antireligieux de nature et la meilleure preuve n'est-elle pas qu'il imprègne plusieurs récits, des pièces du théâtre sacré, les mystères. Le goût pour la provocation conduit à dépeindre un individu sorti tout guilleret de l'enfer où il déclare avoir rencontré des gens biens, dans la Résurrection de Jenin Landore. La jalousie à l'égard de détenteurs de cure ou de prébendes conduit à dénoncer les abus, commis par une minorité.

Les compagnies folles de jeunes gens de la basoche en goguette ont fait bien pire, à la limite du sacrilège en se moquant des sacrements, de la confession, de l'extrême-onction dans la farce du meunier entendu par le prêtre qui le cocufie, du déroulement de la messe, du mariage chrétien, de la mort même du meunier entendu en confesse par le curé qui le cocufie. Des paillards livrent à la postérité des chansons de corps de garde ! Quelques-uns ont ironisé sur l'ingérence du pape, de prélats courtisans, des Franciscains et des Dominicains à la cour d'un prince et Saint Louis lui-même ne fut pas à l'abri de la moquerie pour sa bigoterie (Joinville). Des farces parodient, à l'occasion, la confession, la pénitence, la procession, les signes de croix, le rituel de la messe. La confession de Margot va très loin quand le prêtre, excité par ce que raconte la prostituée, l'absout volontiers et lui enjoint comme pénitence d'aller rendre visite à ses confrères, aux moines, et aux ermites du coin ! Le texte n'est pas avare de situations lestes, évoque les « manipulations de l'andouille » d'un ermite et du prêtre confesseur.

Mais de là à parler d'un « anticléricalisme de cocus » à propos des tonsurés amoureux, de haine du clerc sous prétexte que des chansons, des poésies satiriques dénoncent quelques parasites qui tirent profit de la générosité forcée de leurs ouailles, des vicaires qui horrifient le public par leurs tenues et leurs mœurs (en Champagne), il y aune marge qu'on ne saurait franchir. Peut-on aussi taxer d'anticléricaux ceux qui menacent un autre en ces termes « Tais-toi ou je te donne un coup de la sainte Croix », qui prétendent que le Saint-Esprit a oublié un niais ou qui évoquent, dans le sens qu'on devine, le goupillon d'un prêtre, l'étui à couilles de frère Guillebert ? Ce sont les exploits d'un individu porté sur le sexe et la gula que concerne une moquerie de circonstance de récitants et d'auditeurs qui continuent d'aller régulièrement à la messe en décrivant les chambrières qui y assistent pour voir si le desservant est bien appareillé !

Que dire aussi de ceux qui parodient le sacré, se moquent du repentir d'un mourant dans le pourpoint rétréci ou dans le testament de Pathelin ? Que dire enfin de ce prêtre, stéréotype du suborneur insatiable, qui s'efforce d'obtenir les bonnes grâces d'un mari cocu tout en besognant le gaufrier de son épouse ? Se moquer, c'est l'occasion de commettre un délit dans la farce la confession du brigand, de dénoncer sa sexualité dans la confession de Margot. Rire d'un prêtre ou d'un moine avec causticité dans la confession de Margot, c'est être certain de s'amuser à bon compte et d'obtenir un franc succès digne de la presse actuellement. Les hommes d'église donnent les premiers le mauvais exemple, se livrent parfois à de singulières plaisanteries comme à répandre cette blague qui consiste à se demander si les austères Cisterciens, respectant la pauvreté absolue, portent une culotte et d'attendre qu'un coup de vent apporte la réponse !

La moquerie, comme la critique, peut être constructive quand elle dénonce les manquements, s'inscrit dans la correction du péché et dans la restauration de la dignité ecclésiastique, de la foi et de la morale, si elle contribue à fustiger, par des exempla bien choisis et pleins d'un humour corrosif, par des historiettes drolatiques, les brebis égarées, les prêtres ignares qualifiés par les Mendiants d'ânes defferrés à la queue trop courte, les luxurieux, les simoniaques. Revenir par l'humour, par la facétie, au clergé d'antan et à l'église apostolique ne serait pas banal si l'intention profonde était à tous les coups bien prouvée. La démarche qui égratigne puis corrige nécessite l'usage d'un vocabulaire à la fois compréhensible de tous et imagé pour retenir l'attention, des exemples choisis avec soin dans l'Écriture sainte, un parallèle avec le quotidien et finalement un savant dosage de comique, de ridicule et de crainte où le plus malin s'en tire le mieux. Corrosive car elle s'amuse des superstitions est cette description d'une séance d'exorcisme dans les Trois Aveugles de Compiègne, au cours de laquelle le prêtre pose l'évangéliaire sur la partie souffrante, ici la tête d'un fou, et lit le passage où il est question du Christ chassant les démons.

Terminons sur l'indignation d'un brillant intellectuel Gerson qui déclare un moment dans une des ses œuvres à propos de la « ridiculisation (sic) détestable du service divin et des sacrements : On s'y comporte de façon plus impudente et plus exécrable que dans les tavernes et les mauvais lieux, chez les Sarrasins et les Juifs ».

À la vérité, aucune explication morale, psychologique, sociologique n'est vraiment satisfaisante et interdit en tout cas d'utiliser le mot anticlérical, même si « l'honneur de Dieu » était parfois remis en cause par des individus ou des sectes.

Jean-Pierre Leguay, « Farceurs, polissons et paillards au Moyen Âge ».


Farceurs, polissons et paillards au Moyen Âge

C'est un Moyen âge surprenant, tourné vers une culture populaire, que décrit ici J.P Leguay à partir de sources narratives, de farces, de miniatures. L'auteur fait revivre de drôles d'individus, farceurs, polissons paillards, la faune des pavés, des tripots, des étuves, de tous les lieux où le peuple aime se distraire. Le récit, très vivant, rabelaisien même, évoque la grivoiserie des individus, de toute condition, clercs, nobles et bourgeois aisés, des hommes et des femmes, célibataires ou mariés, libérés des repères de la morale chrétienne, de l'éducation familiale et des interdits du temps.

Citadins et ruraux s'adonnent tantôt à un rire multiforme qui n'est pas dénué de subtilité, tantôt à des plaisanteries d'un goût douteux que restituent, sans vergogne, les poèmes ou les récits d'écrivains licencieux, les blagues d'étudiants en goguette, les exploits de joyeux drilles, livrés à eux-mêmes, un jour de carnaval, une nuit de charivari. Leurs victimes sont de préférence des femmes, épouses ou filles de joie, des clercs lubriques, des « folastres ou lunatiques », et d'autres qui se vengent quelquefois.

Tout est dit, en termes souvent crus, dans un livre où les « subtilités de language » rencontrent volontiers des gaudrioles tournées vers le sexe et l'excrément. Les « péchés de langue », les gros mots, les gestes obscènes concernent autant la « maire et principale partie des borjois », leurs épouses émoustillées, que le « commun peuple », les clochards, les vauriens. L'excès conduit pourtant à la dénonciation, à la condamnation, à la répression.


L'auteur :

Jean-Pierre Leguay, Professeur émérite de l'Université de Rouen-Haute Normandie est l'auteur de nombreux ouvrages qui font autorité sur le Moyen Âge, traitant en particulier de la pollution, des catastrophes, de l'eau, du feu et de la terre urbaine (P.U. Rennes), des Mérovingiens et des Carolingiens, pour ne citer que les plus récents.



Illustration :



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