Wednesday, September 07, 2011

Vers la félicité universelle





Maximilien de Robespierre n'est pas simplement, ni même foncièrement, un utopiste. Son œuvre intellectuelle, quelques brochures, mais surtout un millier de discours prononcés devant les assemblées ou aux jacobins, n'est pas non plus assimilable au « genre utopique ». Et pourtant, la vision des choses de ce rousseauiste fervent, sa conception de l'histoire, de l'homme et de la politique, des fins qu'il leur assigne, ce va-et-vient constant entre l'idéal et une réalité qu'il faut refaire à son image, tout ceci renvoie irrésistiblement à l'utopie.

« Nous voulons fonder Salente », écrit-il à Linder. Salente ? Moins la cité idéale du Télémaque de Fénelon, que le règne sans partage d'une vertu rigoureuse qui, selon Robespierre se confond avec la démocratie, et se traduira par l'instauration de la « félicité universelle ». Robespierre ou l'utopie au pouvoir : au cœur même de sa pensée, il y a en effet cette volonté d'une subordination totale de la politique aux « principes ». « Robespierre, observera Hegel, posa le principe de vertu comme l'objet suprême, et l'on peut dire que cet homme prit la vertu au sérieux » (cité par G. Labica).

L'histoire humaine dans son ensemble, observe-t-il, manifeste l'affrontement sans merci du Bien et du Mal, de la vertu et du vice : « Ils font les destins de la terre, ce sont deux génies opposés qui se la disputent » (Robespierre). Dans l'ordre politique, ce conflit recoupe exactement le combat entre le peuple, incarnant le bien (« en général il n'y a rien d'aussi juste ni d'aussi bon que le peuple », Robespierre), et ses ennemis, rois, aristocrates, etc., qui sont l'immoralité même. Jusqu'à maintenant, c'est le mal qui l'a emporté : « Les siècles et la terre sont le partage du crime et de la tyrannie ; la liberté et la vertu se sont à peine reposées un instant sur quelque point du globe » (Robespierre). Et l'on retrouve ici la dynamique de l'utopie, avec la description de l'« avant » catastrophique qui précède l'entrée dans l’Âge d'or. En l'espèce, la Révolution va jouer le rôle de pivot, permettre le passage du mal ancien au bien à venir : et c'est d’ailleurs du fait de son rôle historique qu'il importe à tout prix, fût-ce par la Terreur, de la défendre contre ses ennemis, et de l'aider à accoucher des « temps nouveaux ».

« C'est la terreur du crime qui fait la sécurité de l'innocence » (Robespierre) avant d'assurer le triomphe de la vertu et du bonheur. Tel est en effet, au terme du « passage » révolutionnaire, l'aboutissement que prophétise Robespierre, et vers lequel tend l'histoire : un état qui sera « le chef-d'œuvre de la vertu et de la raison humaine », et dont il décrit les merveilles dans son Discours sur les principes de morale politique, scandé sous la forme d'objectifs à moyen terme : « Nous voulons »... Des objectifs auxquels correspondent des moyens, et tout d'abord, l'instauration d'une démocratie véritable dont l'effort principal consistera, à « rendre meilleurs » les individus, à replonger « les vices dans le néant », et ainsi, à restaurer entre des êtres « régénérés » la bienheureuse unité perdue des origines.
Frédérique Rouvillois


Discours sur les principes de morale politique


Il est temps de marquer nettement le but de la révolution, et le terme où nous voulons arriver ; il est temps de nous rendre compte à nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore, et des moyens que nous devons adopter pour l'atteindre ; idée simple et importante, qui semble n'avoir jamais été aperçue. Eh ! comment un gouvernement lâche et corrompu aurait-il osé la réaliser ? Un roi, un sénat orgueilleux, un César, un Cromwell doivent avant tout couvrir leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices, caresser tous les partis, écraser celui des gens de biens, opprimer ou tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si nous n'avions pas eu une plus grande tâche à remplir, s'il ne s'agissait ici que des intérêts d'une faction ou d'une aristocratie nouvelle, nous aurions pu croire, comme certains écrivains plus ignorants encore
que pervers, que le plan de la révolution française était écrit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de Machiavel, et chercher les devoirs des représentants du peuple dans l'histoire d'Auguste, de Tibère ou de Vespasien ou même dans celle de certains législateurs français ; car, à quelques nuances près de perfidie ou de cruauté, tous les tyrans se ressemblent.

Pour nous, nous venons aujourd'hui mettre l'univers dans la confidence de vos secrets politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier à la voix de la raison et de l'intérêt public ; afin que la nation française et ses représentants soient respectés dans tous les pays de l'univers où la connaissance de leurs véritables principes pourra parvenir ; afin que les intrigants qui cherchent toujours à remplacer d'autres intrigants soient jugés sur des règles sûres et faciles.

Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans celles des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie les intérêts du peuple, ou qu'il retombe entre les mains des hommes corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes reconnus éclaire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la mort dans la seule pensée du crime.

Heureux le peuple qui peut arriver à ce point ! car, quelques nouveaux outrages qu'on lui prépare, quelles ressources ne présente pas un ordre de choses où la raison publique est la garantie de la liberté !

Quel est le but où nous tendons ? la jouissance paisible de la liberté et de l'égalité; le règne de cette justice éternelle dont les lois ont été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les cœurs de tous les hommes, même dans celui de l'esclave qui les oublie, et du tyran qui les nie.

Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées par les lois ; où l'ambition soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie ; où les distinctions ne naissent que de l'égalité même ; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la justice ; où la patrie assure le bien-être de chaque individu pour qu'il jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie ; où toutes les âmes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains, et par le besoin de mériter l'estime d'un grand peuple ; où les arts soient des décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique et non seulement de l'opulence monstrueuse de quelques maisons.

Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.

Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l'humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l'effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l'ornement de l'univers, et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins briller l'aurore de la félicité universelle... Voilà notre ambition, voilà notre but.

Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges ? Le seul gouvernement démocratique ou républicain : ces deux mots sont synonymes, malgré les abus du langage vulgaire ; car l'aristocratie n'est pas plus la république que la monarchie. La démocratie n'est pas un état où le peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires, décideraient du sort de la société entière : un tel gouvernement n'a jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au despotisme.

La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu’il ne peut faire lui-même.

C'est donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous devez chercher les règles de votre conduite politique.

Robespierre


Robespierre ou les dangers de la vertu



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