Wednesday, October 12, 2011

Les Mollahs





Un jour que j'étais à l'arrière d'un taxi collectif, coincé dans les embouteillages de Téhéran, un mollah sur une moto donna un grand coup de klaxon pour que mon chauffeur libère les centimètres de chaussée dont l'enturbanné avait besoin pour se faufiler un peu plus loin. Aussitôt, les insultes fusèrent chez mes voisins contre l'impudence de ce religieux motorisé. « Quelle arrogance ! » s'écria une grosse dame qui m’écrasait de ses cuisses éléphantesques. « Sales Arabes ! Les mollahs ne sont pas iraniens, ça se voit », ajouta le malheureux ayant hérité de la mauvaise place, au milieu sur le siège avant, celle qui exige de bouger ses genoux chaque fois que le chauffeur change de vitesse. « Quand on en finira avec cette République islamique, estima pour sa part le chauffeur, un être aussi décrépi que sa voiture, les mollahs se balanceront aux réverbères. » Funeste projet que la grosse dame compléta ainsi : « J'espère qu’il y aura assez de corde et assez de réverbères pour tous les mollahs. » Réponse du chauffeur: « S’il n’y a pas de corde, on utilisera leurs turbans. ».

Les mollahs iraniens ont connu un étrange destin. En 1979, ils guidaient la foule dans les rues de la capitale et désarmaient avec quelques citations du Coran les soldats censés leur tirer dessus. Leur barbe était une preuve de leur foi, leur tunique celle de leur probité. Cela faisait pourtant des siècles qu’ils étaient mal aimés. Des milliers d'anecdotes iraniennes décrivaient leur bêtise et leur cupidité. Au XIXe siècle, l'expression mollah-bazi devient courante et signifie « fourberie de mollah ». Dans son fameux récit A Year amongs the Persians, l'orientaliste britannique Edward G. Browne rapporte les paroles d’un certain mollah Yussuf de Kerman, qui s’étonne que ses confrères capitalisent l'argent accumulé par les impôts religieux au lieu de le redistribuer aux pauvres et utilisent leur ascendant spirituel pour gagner des avantages temporels.

Après que nous eûmes payé le trajet de taxi et alors que nous buvions du thé dans un ministère en attendant qu'un chef de cabinet, qui n'avait aucune envie de nous parler, veuille bien nous le dire en personne, Ali, mon traducteur, déroula une série de blagues sur les mollahs. Mais c’est l'homme qui servait le thé au ministère, sec et barbu, qui sortit la plus crue : « Question : combien de garçons de neuf ans un mollah peut-il sodomiser en un après-midi ? Réponse : combien t’en as ? »

A ce moment précis, le chef de cabinet ouvrit enfin sa porte capitonnée. C'était un mollah.

De fait, la Révolution était pour les mollahs l'occasion historique de se racheter. Ils ont fait tout le contraire et l’expression « mollah » est redevenue péjorative. Si bien qu’il convient, dans les cercles officiels ou face à un porteur de turban, d’utiliser le mot rouhani (homme d'esprit) ou akhound (clerc) pour éviter de se montrer insultant. Afin d’asseoir son pouvoir, le nouveau régime a voulu en faire une classe sociale privilégiée. Les étudiants des howzé (séminaires) sont dispensés de service militaire alors que les étudiants en médecine ou en économie doivent, comme tout le monde, passer deux ans sous les drapeaux. Les bourses d’études pour mollahs sont abondantes et conduisent souvent les fils de familles pauvres à s'engager dans cette filière, sans toujours posséder la foi nécessaire.

Le problème, pour le gouvernement islamique, c’est que sa politique d'encouragement des vocations religieuses, comme beaucoup d’autres, s’est retournée contre lui. Car les mollahs se sont révélés moins bêtes et moins dociles que prévu. Depuis l'élection de Mohamad Khatami à la présidence en 1997, et son second mandat en 2001, ils sont nombreux à avoir rejoint les rangs du mouvement réformateur - et aujourd’hui du mouvement vert. Si bien que le torchon brûle au sommet de la corporation enturbannée.

En janvier 2010, l'association des prêcheurs coraniques de Qom a déclaré que les édits du grand ayatollah Yusef Sanei, soixante-treize ans, n'avaient plus de valeur religieuse. Cette tentative de défroquer un des plus éminents mollahs du pays, connu pour ses positions réformatrices, a aussitôt provoqué la colère de l'association concurrente, celle des prêcheurs coraniques et doctes de Qom, ainsi que l'association du clergé combattant. Sanei a notamment estimé que l'islam interdisait purement et simplement à l'Iran de développer une bombe atomique, car tuer des innocents est contraire au Coran. Selon lui, les attentats-suicides sont également interdits par l'islam. Il est fauteur d’une série de fatwas à propos des femmes, les déclarant égales aux hommes et capables de devenir président ou juge.

Or Sanei, dont les bureaux ont été attaqués en décembre 2.009 par des bassidjis après les funérailles de son mentor, le grand ayatollah Montazeri, n’est pas seul à contester la légitimité religieuse du gouvernement islamique. Au moins sept grands ayatollahs sur la douzaine en vie aujourd’hui ont d’une façon ou d’une autre soutenu le mouvement vert, ainsi que certains des plus connus du millier d'ayatollahs que compte le pays. Pourquoi ? Parce qu’ils ont bien senti que la religion en général avait souffert d’être associée à un gouvernement forcément imparfait, et qu’ils risquaient de disparaître en cas de réforme ou de nouvelle révolution, comme le bébé avec l’eau du bain.

Lorsque Khatami était encore président (1997-2005), ce soutien massif des plus grandes autorités religieuses au mouvement réformateur aurait fait basculer la situation. Ce n’est plus le cas en 2010, parce que le régime a changé. De religieux, il est devenu militaire. Ce n’est plus une « mollacratie » qui gouverne l'Iran, mais de plus en plus une junte menée par les Gardiens de la Révolution, qui utilise la religion comme un bouclier. Du coup, plus personne ne craint les mollahs, ce sont les mollahs qui ont peur des militaires. La bonne nouvelle, c’est que de pendre les mollahs aux réverbères n’est plus la priorité des contestataires. Et si les mollahs sont vraiment aussi malins qu’on le dit, ils pourraient bientôt être à nouveau dans la rue à conduire les foules pour
faire tomber la dictature.

Serge Michel, Marche sur mes yeux.


Marche sur mes yeux
Portraits de l'Iran d'aujourd'hui

L’autre Iran ? Celui qu’on ne voit pas, qu’on ne montre pas. Serge Michel et Paolo Woods ont vécu en Iran et multiplié les voyages sur place ces dix dernières années pour raconter un pays plus humain que l’Iran voilé, réduit aux clichés de la Révolution Islamique depuis 1979.

Des jeunes gens au bord d’une piscine vide qui maîtrisent Twitter aussi bien que les poèmes de Hafez ; un marchand de tapis antisioniste qui crie « mort à l’Amérique » mais s’enrichit grâce à son magasin à Dallas ; des femmes en tchador qui se rendent en pèlerinage dans la ville sainte de Mashad y remercient l’imam Reza pour un divorce réussi ; un mollah passé dans le camp de l’opposition prodigue des leçons d’humanité. Ainsi va l’Iran et son théâtre fascinant, où chacun tient plusieurs rôles sur plusieurs scènes mais dans une seule langue, celle du « tarouf », une forme sophistiquée d’hypocrisie et de politesse. Nos auteurs, au terme d’une longue traque, ont emprunté ce labyrinthe de faux-semblants et ont découvert, sous les images d’apocalypse répandues par les media, un pays réel, surprenant, drôle, épris de liberté, insolent et inassouvi. Une vague qui deviendra la Révolution verte.



Serge Michel, 39 ans, est correspondant en Afrique de l’Ouest pour Le Monde, prix Albert Londres en 2001 pour ses reportages en Iran. Il est l’auteur de Bondy Blog (Le Seuil, 2006).
Paolo Woods est photographe. Il collabore avec des journaux et magazines tels que TimeNewsweek, Le Monde magazine ou Géo. Il a reçu de nombreux prix pour son travail, qui a régulièrement été exprosé en Europe et aux Etats-Unis. Il vit à Paris.


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