Saturday, December 03, 2011

La folie du Téléthon





Le Téléthon est la mise en scène d'une générosité hystérique. Si le prétexte en est les enfants atteints de maladies génétiques (ou les sidéens), les héros en sont les donateurs eux-mêmes et c'est la société entière qui s'applaudit à travers leurs libéralités. Le spectacle obéit au double principe de l'exagération et de la célérité : c'est peu dire qu'on y a le sourire, on y manifeste une bonne humeur, une jovialité étonnante car le temps est compté. Ce Yom Kippour des bons sentiments qui doit rattraper en deux jours un an d'égoïsme tient du marathon et de la kermesse. Ici la bonté doit s'étaler et se claironner ; finie cette notion archaïque d'une charité de l'ombre et de la discrétion. Il faut s'époumoner, s'enthousiasmer bruyamment dans une joute où villes, communes, lycées. collectivités, hôpitaux entrent en lice pour offrir le plus gros chèque. Le vrai plaisir est de concourir ensemble, de rendre public le moindre geste. Tout est affaire de rythme, d'émulation : il s'agit de se dépenser sans temps mort, de maintenir une pression constante (d'autant que chacun de nous pourrait un jour bénéficier des retombées de la recherche). L'enjeu, récolter un total supérieur à celui des années précédentes, explique le suspense et l'énergie déployée. Les standards sont saturés, les records s'affichent sur écrans géants. Mais signer des chèques, collecter de l'argent ne suffit pas. Il s'agit de signifier la charité par un effort surhumain. Par contraste avec les handicapés, on se lance de façon outrée hyperbolique dans une débauche d'exploits inutiles : trente heures d'affilée de tennis, de basket-ball, de rock non stop, escalade en solitaire de la tour Eiffel, descente en rappel, tête à l'envers, d'une façade de la Maison de la radio par les hommes du GIGN, simulation par les pompiers de Marseille du sauvetage d'une jeune mariée hissée en haut d'un clocher. En 1993 des avocats à Lille organisent la plus longue plaidoirie des annales judiciaires (24 heures), à Soissons un cycliste bat le record du monde du vélo d'appartement en parcourant 800 kilomètres en moins de 20 heures, à Arles un boucher-charcutier réalise le plus grand saucisson du monde, 75 kilogrammes, etc. On se croyait du côté des Évangiles, on se retrouve dans le Livre des records. Quels rapports entre ces prouesses et la myopathie ? Aucun : l'essentiel est d'en baver et de l'afficher bien haut. Sur le plateau même, les présentateurs semblent atteints de la danse de Saint-Guy : certains sautillent en annonçant les résultats, tous trépignent, hurlent, rient à pleines dents, prennent à témoin de l'euphorie les quelques enfants amenés dans un fauteuil roulant.

En fait cette démangeaison de mobilité est une sorte de vérification par l'absurde : plus les malades sont impotents, plus les bienfaiteurs gambadent, courent, grimpent, pédalent comme s'ils voulaient s'assurer de leur parfaite santé. Ces petits infirmes, comment ne pas les aimer ? Ils infusent de l'ingénuité dans la nation, ils sont les victimes expiatoires sur lesquelles restaurer harmonie de la communauté. Si les maladies génétiques n'existaient pas, il faudrait les inventer pour nous donner l'occasion de faire le Téléthon et connaître en deux jours ce grand élan collectif. Car cela marche : et l'effet d'entraînement est tel que quarante-huit heures durant tout un pays se donne les moyens de faire progresser la science sur un point précis. Mélange d'obscénité et d'efficacité, de farce et de foi, le Téléthon résume toutes nos ambivalences envers les victimes : nous les plaignons sincèrement mais nous avons besoin d'elles pour nous aimer et nous racheter à travers leurs épreuves. Enfin à rebours de l'ancienne philanthropie rébarbative, il inaugure une nouvelle forme de charité distrayante qui mélange le jeu, la performance et la compétition. En lui fusionnent deux morales : l'utilitariste et la ludique. Être bon devient à la fois profitable et amusant !

Pascal Bruckner, La tentation de l'innocence.


La tentation de l'innocence

Rien n'est plus difficile que d'être libre, maître et créateur de son destin. Rien de plus écrasant que la responsabilité qui nous enchaîne aux conséquences de nos actes. Comment jouir de l'indépendance en esquivant nos devoirs ? Par deux échappatoires, l'infantilisme et la victimisation, ces maladies de l'individu contemporain.

D'un côté, l'adulte, choyé par la société de consommation, voudrait garder les privilèges de l'enfance, ne renoncer à rien tout en étant diverti en permanence. De l'autre, il pose au martyr, même s'il ne souffre que du simple malheur d'exister.

Les bien-souffrants seraient-ils nos nouveaux bien-pensants ? N'est-il pas temps alors de ne plus confondre la liberté avec le caprice ? La peur et la faiblesse sont-elles le prix à payer pour notre refus de la maturité ? Enfin, comment maintenir la démocratie si une majorité de citoyens aspire au statut de victime au risque d'étouffer la voix des vrais déshérités? Telles sont quelques-unes des questions que pose ce livre.




« On vit dans une société qui s'infantilise », interview de pascal Bruckner.




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