Sunday, December 18, 2011

Pauvreté du peuple & médiocrité du prince





Un jour Maître Tchouang revêtit sa longue robe toute rapiécée, chaussa ses sandales dont la semelle avait été rapetassée avec de la ficelle et s'en fut trouver le prince de Wei. Celui-ci s'exclama en le voyant :

Mon Dieu ! dans quelle détresse je vous vois !

Dans la pauvreté, Sire, non la détresse. Quand un gentil-homme ne peut faire valoir sa vertu, il connaît la détresse ; mais lorsque ses vêtements sont rapiécés et ses souliers percés, il connaît la pauvreté, non nécessairement la détresse. Vous n'avez jamais vu le singe arboricole ? Sitôt qu'il a trouvé un chêne ou un camphrier sur lequel grimper, il bondit de branche en branche et évolue avec une telle aisance dans ses hautes frondaisons que même l'archer le plus habile ne peut l'ajuster. Mais s'il doit se mouvoir sur des arbustes épineux ou des jujubiers, il avance précautionneusement, tournant la tête de tous côtés et tremblant de tout son corps. Non que ses membres aient perdu leur souplesse, mais le milieu défavorable ne lui permet pas de déployer son agilité. Lorsqu'un sage vit sous le règne d'un prince aveugle entouré de ministres débauchés, il ne peut échapper à la détresse.

Jean Levi, Les Œuvres de Maître Tchouang.



Les Œuvres de Maître Tchouang, ce texte datant du quatrième siècle avant notre ère contient tout l'esprit du Tao.

Traductions du Tchouang-tseu

Avant la parution de la traduction de Jean Levi, Jean François Billeter a fait ce commentaire :

La seule traduction que je puisse recommander est celle de Burton Watson, The Complete Work of Chuang Tzu, New York, Columbia University Press, 1968. Watson reprend l'interprétation traditionnelle du texte, mais il est un traducteur expérimenté, qui s'exprime avec un bonheur constant. Il est bien informé des difficultés du texte et en informe discrètement le lecteur. Notes succinctes, index. La traduction de A.C. Graham, Chuang-tzû, The Seven Inner Chapters, Londres, Allen & Unwin, 1981, est beaucoup moins convaincante et n'est pas complète, mais elle mérite d'être consultée parce que Graham a tenté de regrouper les textes du Tchouang-tseu selon leurs diverses provenances et analyse les caractéristiques de chaque groupe. Ses vues sont contestables sur certains points, mais présentent de l'intérêt. Il existe d'autres traductions en anglais, plus anciennes ; voir la notice de H. Roth mentionnée ci-dessus et l'appendice bibliographique qui figure dans V. Mair (éd.), Experimental Essays on Chuang-tzu (1983). Je ne connais pas la traduction plus récente de Victor Mair, Wandering on the Way — Early Taoist Tales, New York, Bantam Books, 1994.

Il n'existe pas de traduction satisfaisante en français. Celle du père Léon Wieger, incluse dans ses Pères du système taoïste (1913), rééditée depuis 1950 par Cathasia, Paris, est définitivement dépassée. Celle de Liou Kia-hway, L'Œuvre complète de Tchouang-tseu, a paru chez Gallimard en 1969 dans la collection "Connaissance de l'Orient" ; elle a été rééditée en format de poche et reprise en 1980 dans Philosophes taoïstes, dans la "Bibliothèque de la Pléiade". Elle est insuffisante sur le plan de l'expression comme sur celui de la compréhension du texte. Celle de Jean-Jacques Lafitte, Tchouang-Tseu, Le rêve du papillon, Albin Michel, 1994, aurait dû apporter un progrès, mais ne l'a pas fait ; pas plus que celle, partielle, de Jean-Claude Pastor, Zhuangzi, Les chapitres intérieurs, Cerf, 1990.

En allemand, la traduction (incomplète) de Richard Wilhelm, Dschuang Dsi, Das wahre Buch vom südlichen Blütenland (1912), rééditée par Diederichs à Munich depuis 1969, est aussi dépassée que celle du père Wieger. Récemment, la traduction anglaise de Victor Mair a été retraduite en allemand Zhuangzi, Francfort, Krüger, 1998. Un choix de chapitres (1 à 7 et 17, 18, 19) a paru en format de poche : Zhuangzi, Stuttgart, Reclam, 2003. Kristofer Schipper a publié une traduction néerlandaise des chapitres intérieurs : Zhuang Zi, De innerlijke geschriften, Amsterdam, Meulenhoff, 1997. Pour autant que je puisse en juger, elle ne renouvelle pas la lecture du Tchouang-tseu. Je ne connais pas la traduction polonaise de Janusz Chmielewski et al., Czuang-tzy, Varsovie, Panstvoe wydawnictwo naukowe, 1953 ; il paraît qu'elle est d'une grande qualité et annotée de façon détaillée.

On me demande parfois si j'ai l'intention de publier une traduction complète du Tchouang-tseu. Peut-être y parviendrai-je un jour, quand j'aurai compris tout ce qu'il y a dans cet ouvrage. En attendant, j'espère publier des traductions annotées et commentées de certains chapitres, en premier lieu du chapitre II.

Études sur Tchouang-tseu

« L'action doit avoir un but précis, sinon elle se divise, elle se brouille, elle tourne mal et cause à la fin des dégâts irréparables. Les sages d'autrefois gardaient en eux le ressort de l'action, ils ne le laissaient pas à d'autres. Tant que tu n'es pas sûr de le détenir, ne te mêles pas de mettre fin aux méfaits d'un tyran ! »

Tchouang-tseu





La version du père Wieger :

Habillé d'une robe en grosse toile rapiécée, ses souliers attachés aux pieds avec des ficelles, Tchoang-tzeu rencontra le roitelet de Wei.

Dans quelle détresse je vous vois, maître, dit le roi.

Pardon, roi, dit Tchouang-tzeu ; pauvreté, pas détresse. Le lettré qui possède la science du Principe et de son action, n'est jamais dans la détresse. Il peut éprouver la pauvreté, s'il est né dans des temps malheureux... Tel un singe, dans un bois de beaux arbres aux branches longues et lisses, s'ébat avec une agilité telle, que ni I ni P'eng-mong (archers célèbres) ne pourraient le viser. Mais quand il lui faut grimper à des arbres rabougris et épineux, combien son allure est moins alerte ! C'est pourtant le même animal ; mêmes os, mêmes tendons. Oui, mais les circonstances devenues défavorables, l'empêchent de faire un libre usage de ses moyens... Ainsi le Sage né sous un prince stupide qu'entourent des ministres incapables, aura à souffrir. Ce fut le cas de Pi-kan, à qui le tyran Tcheou-sinn fit arracher le cœur.

Léon Wieger, Les Pères du système taoïste (1913). Le livre est téléchargeable gratuitement à cette adresse :


Dessin :
Grâce au gouvernement d'un triste sire, un pauvre chômeur peut devenir auto-entrepreneur... pauvre.

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