Thursday, December 29, 2011

Rififi confraternel



Qui a dit ?

« Voici le fondement de la critique irréligieuse : L'homme fait la religion, la religion ne fait pas l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui ne s'est pas encore conquis ou bien s'est déjà reperdu. Mais l'homme n'est pas un être abstrait, retranché du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'État, la société. Cet État, cette société produisent la religion — une conscience renversée du monde — parce qu'ils constituent un monde absurde. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d'honneur [en fr.] spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. Elle est la réalisation fantastique de la nature humaine, parce que la nature humaine n'a pas de réalité véritable. Lutter contre la religion c'est, par conséquent, lutter indirectement contre le monde dont la religion est l'arôme spirituel.

La misère religieuse est à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre cette misère. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, comme elle est l'esprit d'une existence sans esprit. Elle est l'opium du peuple.

L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est une exigence de son bonheur réel. Exiger que le peuple renonce à ses illusions sur sa condition, c'est exiger qu'il abandonne une condition qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc virtuellement la critique de la vallée de larmes dont la religion est l'auréole.

La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui ornent nos chaînes non pas pour que l'homme porte ses chaînes prosaïques et désolantes, mais pour qu'il secoue ses chaînes et cueille la fleur vivante. La critique de la religion désabuse l'homme afin qu'il pense, agisse, crée sa réalité comme un homme désabusé, parvenu à la raison, afin qu'il se meuve autour de son véritable soleil, c'est-à-dire autour de lui-même. La religion n'est que le soleil illusoire qui se meut autour de l'homme, aussi longtemps que celui-ci ne se meut pas autour de lui-même.

C'est donc la mission de l'histoire, une fois que l'au-delà de la vérité s'est évanoui, d'établir la vérité de l'ici-bas. La première tâche de la philosophie, qui est au service de l'histoire, consiste — une fois démasquée l'apparence sacrée de l'autoaliénation humaine — à démasquer cette autoaliénation sous ses apparences profanes. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »

L'auteur de ces lignes est Karl Marx (1844).

Le balai de la Nativité

Le spectacle des religieux chrétiens orthodoxes se battant à coups de balai dans la basilique de la Nativité à Bethléem ne dément pas Marx et démontre que la religion n'apporte pas grand chose à l'humanité.


Du rififi chez les bouddhistes

Les pratiques religieuses, comme l'hésychasme des chrétiens orthodoxes ou la méditation des bouddhistes, ne rendent pas l'homme meilleur. Des clercs, grands méditants ou adeptes de la prétendue tranquillité de l'âme (hêsychia), deviennent très agressifs quand leurs intérêts financiers sont menacés. Le contrôle d'un centre religieux rentable suscite toujours d'obscures cabales qui dégénèrent fréquemment en rixes.

Après la mort de Ranjung Rigpe Dorje, le XVIe Karmapa, la bêtise religieuse se transforma en haine quand la secte Kagyu du lamaïsme se retrouva avec deux jeunes prétendants au trône des Karmapas. Les régents des candidats, Situ Rinpoché et Shamar Rinpoché, sont nommés Sébu et Balibar par Marc Bosche qui, dans son livre « Nirvana », narre une des plus grotesques batailles de moines bouddhistes  :

« La foule avait pris fait et cause selon ses affinités avec la faction qu'elle soutenait : Sébu ou Balibar. Un pugilat se déroulait désormais au pied du trône, dans les parfums délicats d'encens qui flottaient. Le soleil jouait sur ces volutes qui s'élevaient, paisibles, comme au premier matin du monde.

Les moines de l'opération « liberté diamantine » faisaient usage de leurs longues cannes de buis, virevoltant comme des tigres. Semblant s'élever dans les airs, ils bondissaient d'une impulsion sur les estrades, s'en servant comme de marchepieds, d'où ils pouvaient rosser les autres d'importance.

Une ZIL 117 assemblée dans l'ex. Union Soviétique attendait heureusement Karmatchup, moteur ralenti. On y mit le chérubin, tout tremblant. Un déluge de piments, de tomates trop mûres et d’œufs crus commença de pleuvoir sur la longue décapotable noire qui ressembla bientôt à une pizza trop grillée. À l'intérieur, le jeune garçon pleurait. L'antédiluvienne Zavod Imeni Lenina ([Rus], Usine Automobile Lénine) s'échappa dans le crissement strident de ses pneus à flancs blancs.

Mais le groupe de Balibar, en tenues cérémonielles, devait battre en retraite au Karmatchup Intercultural Religious Institute, son dernier bastion. Les moulinets de badine des jeunes moines de Sébu les poursuivaient. Dans cette danse, les robes rouges et les châles safran volaient gracieusement, comme des drapeaux à prière que le vent du mont Kailash déploie au printemps...

Pourchassés, les fidèles de Balibar parvinrent in extremis au bâtiment du KIR!. Là, ils entreprirent d'en clore les issues, et d'y poster des sentinelles. Ils célébrèrent un rituel de « protection maximale », avec la visualisation la plus redoutée : celle de la licence totale. En ces instants, les adeptes retranchés prirent la permission de faire usage de toutes les images à leur convenance pour tenter d'atteindre leurs ennemis, les moines de Sébu. Certains imaginèrent donc qu'ils utilisaient des armes à feu, et qu'ils déchiquetaient leurs agresseurs. D'autres visualisaient un déluge de flammes, des explosions de bombes dévastatrices, ou encore des armées de terribles monstres à leur service. La créativité de la colère était mise au service de l'idéal d'une sérénité universelle : le nirvana.

Les tambours battaient au KIRI. Leur martèlement se mêlait au gémissement des trompes d'os — fémurs humains évidés. Les moines de Sébu ne semblaient pas affectés par ces agressions imperceptibles qui étaient en ces instants projetées vers eux. Leur groupe s'était réparti en deux unités d'assaut. Une puissante horde avait entrepris de défoncer la grande porte d'entrée du KIRI. L'autre bataillon escaladait à mains nues le bâtiment, afin de tenter l'incursion par les vasistas.

Le vantail s'effondra dans un fracas de tonnerre. Les moines soldats, comme un seul homme, s'engouffrèrent dans le sanctuaire si convoité, éclairé de manière miraculeuse par les lampes à beurre des autels, leurs châles flottant dans l'ombre sacrée, comme une traînée de pourpre. Ils durent faire face à des dévots combatifs, car débordants d'une indignation qui multipliait leur force. Simultanément, la troupe surgissait à l'improviste par les fenêtres, ses moines atterrissant souplement sur les tables d'autels où attendaient les offrandes de victuailles. Se saisissant des cheese-cakes frais ([angl.], gâteau au fromage blanc), les attaquants lançaient ces projectiles improvisés sur les adeptes survoltés de Balibar. Ces malheureux, tartés au fromage blanc, étaient ensuite copieusement aspergés de brandy rituel, avant de recevoir la brossée. La mine enfarinée, leurs robes trempées d'alcool, ils se battaient comme des chiffonniers, avec l'énergie que donne le désespoir. Ils ne cédaient que centimètre après centimètre les travées où souriaient imperceptiblement, et d'un air entendu, les bouddhas dorés des vitrines. Ils défendaient donc leur terrain pied à pied, et prenaient courageusement ces grands coups de verges sans se plaindre... »

Marc Bosche, Nirvana.



1 comment:

  1. Anonymous1:11 PM

    Tellement juste. Merci

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