Friday, January 06, 2012

Mondialisation & utopie




La mondialisation est-elle porteuse d'utopie ? Les débats actuels sur l'« horreur économique » n'incitent pas à répondre par l'affirmative. D'un point de vue historique, l'utopie a pourtant joué un rôle déterminant dans la formulation des thèses universalistes qui servent de caution idéologique à la mondialisation. Évocation, le plus souvent, d'une société idéale obéissant aux lois de la raison, l'utopie possède une portée universelle. N'a-t-elle pas pour ambition de permettre une prise de distance à l'égard des institutions existantes au nom d'une rationalité qui transcende les particularismes locaux ? Située nulle part, l'utopie est en même temps susceptible de s'appliquer en tout lieu.

A moins de considérer certaines sectes religieuses de la période moderne comme des utopies, il faut attendre le tournant du XVIIIe siècle pour voir l'universalité devenir une dimension explicitement revendiquée du discours utopique. Cette revendication est contemporaine d'une mutation en profondeur de l'utopie. D'un genre littéraire illustré par des auteurs comme Thomas More ou Francis Bacon, on passe à des mouvements comme le saint-simonisme, le fouriérisme ou l'owénisme qui articulent un discours prophétique avec un ensemble de pratiques sociales visant à sa réalisation. Qualifiés généralement de socialismes utopiques, ces mouvements cherchent à établir un nouvel ordre dont l'harmonie contrasterait avec l'anarchie de la société existante. Un tel ordre se veut universel. Tandis que les saint-simoniens imaginent la planète quadrillée par des voies de communication conduisant l'humanité vers l'« association universelle », les fouriéristes et les owénistes la peuplent de communautés en relation les unes avec les autres comme les nœuds d'une immense maille.

Au début des années 1830, les saint-simoniens projettent d'aménager entièrement la terre afin d'en faire la « demeure de l'homme ». C'est dans cette perspective qu'ils militent en faveur de systèmes comme les chemins de fer à l'échelle de continents entiers ou d'infrastructures à vocation internationale comme le canal de Suez. De l'interconnexion des réseaux nationaux de chemins de fer au creusement des isthmes de Suez et Panama, en passant par l'établissement des premières liaisons télégraphiques transatlantiques, l'évolution technologique de la seconde moitié du XIXe siècle semble leur donner raison. Le développement du commerce mondial va dans le même sens. L'internationalisation de pans entiers de l'économie fait figure de préambule à notre mondialisation.

L'internationalisation du siècle dernier porte la marque d'un mélange complexe d'intérêts matériels et d'idées généreuses dont certaines se sont constituées au contact des discours et des pratiques utopiques. Il n'est pas fortuit qu'un des principaux artisans du traité de libre-échange avec l'Angleterre de 1860 soit un ancien saint-simonien, Michel Chevalier. Même si les stratégies financières occupent souvent le devant de la scène, la mondialisation doit à son tour quelque chose au rêve d'une planète vivifiée par la circulation de l'information et l'hybridation des cultures. L'Internet qui constitue l'une de ses technologies emblématiques se présente comme l'héritier de réflexions développées au sein du mouvement alternatif américain dans les années 1960-1970.

Cette veine idéaliste suffit-elle pour assimiler la mondialisation, ou du moins certains des discours auxquels elles donne naissance, à une forme d'utopie ? La réponse est loin d'être évidente. Car l'utopie s'est presque toujours construite par écart avec l'existant, comme le résultat d'une prise de distance permettant d'envisager une situation radicalement différente. Or n'est-ce point la possibilité de cet écart que vient menacer une mondialisation qui abolit progressivement toutes les différences ? On peut même se demander si ce phénomène, souvent présenté comme un progrès, ne constitue pas en réalité un frein à ce même progrès. Une analogie avec le vivant vient aussitôt à l'esprit. Dans un livre intitulé l’Émergence de l'homme. Essai sur l'évolution et l'unicité humaine, l'anthropologue Jan Tattersall fait observer que le caractère global que présente depuis longtemps le peuplement humain a empêché l'Homo sapiens de donner naissance à des sous-espèces, encore moins à des races distinctes, celles-ci apparaissant uniquement lorsqu'une sous-population s'isole suffisamment longtemps pour permettre à des caractères originaux de s'affirmer. En brassant les cultures, la mondialisation pourrait bien conduire au blocage des processus de différenciation culturelle et compromettre par là même les évolutions dont ils sont porteurs.

A cette argumentation, les partisans de la mondialisation peuvent rétorquer que de nouveaux clivages se font jour en même temps que disparaissent d'anciennes divisions. Dans les sociétés développées, l'Internet constitue par exemple un outil de différenciation, même si les différences qu'il contribue à faire émerger se jouent des frontières nationales. En s'inspirant des travaux du théologien Pierre Teilhard de Chardin — une référence que mobilisent volontiers les idéologues américains de l'Internet on peut aussi présenter la mondialisation comme une nouvelle étape faisant suite à l'évolution au sens darwinien. Si l'Hommo sapiens constitue le terme de l'évolution biologique, le relais pourrait être pris par l'humanité prenant graduellement conscience de son unité par l'intermédiaire des réseaux d'information. A en croire certains auteurs, ces deux étapes devraient être replacé dans la perspective d'une expression sans cesse plus affirmée de la dimension spirituelle de l'univers. Il est étonnant de constater la facilité avec laquelle ces croyances, quelque peu New Age cohabitent avec la circulation électronique des capitaux et les délocalisations d'entreprises. La mondialisation est-elle porteuse d'utopie ? La question mérite en tout cas d'être posée.

Antoine Picon, Dictionnaire des utopies.


Dictionnaire des utopies

Les idées et les hommes qui ont voulu changer la société.

Face à ce qu’on a appelé la fin des idéologies et au millénarisme, face aux interrogations et aux inquiétudes que génère la mutation actuelle de la société, un ouvrage qui informe sur le foisonnement d’idées novatrices que recèle l’histoire.

De Âge d’or à Ville idéale, de Autogestion à Science-fiction, ce dictionnaire alphabétique présente, à travers une centaine d’articles, les principales utopies apparues au cours de l’histoire :

- les grandes œuvres des utopistes : de La République de Platon, à Utopia de Thomas More et au Meilleur des mondes de Huxley) ;

- l’utopie comme expérience vécue : des phalanstères de Fourier à la Commune de Paris et à l’école du Bauhaus ;

- les utopies architecturales, urbanistiques, scientifiques et techniques : immeubles communautaires, villes idéales, mondes virtuels…

De grands articles thématiques et synthétiques présentent par domaines de culture les différentes utopies : architecture, cinéma, éducation, musique, politique, science, voyage… 


Michèle Riot-Sarcey est professeure d'histoire contemporaine à l'Université de Paris 8. Elle a publié notamment le Réel de l'utopie (1998), l'Utopie en questions (2001). 

Thomas Bouchet est maître de conférences d'histoire contemporaine à l'université de Bourgogne. II est secrétaire de rédaction des Cahiers Charles Fourier. Il a récemment publié le Roi et les barricades (2000).

Antoine Picon est professeur à l'Université Harvard. Spécialiste des sciences et des techniques dans leurs relations avec la ville et l'utopie, il a notamment publié Raison, imaginaire et utopie. Les saint-simoniens et la société française



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