Tuesday, January 10, 2012

Sortie du film : « Les nouveaux chiens de garde »





En 1932, pour dénoncer le philosophe qui aimerait dissimuler sous un amas de grands concepts sa participation à l'«actualité impure de son temps», Paul Nizan écrivit un petit essai, Les chiens de garde. De nos jours, les simulateurs disposent d'une maquilleuse et d'un micro plus souvent que d'une chaire. Metteurs en scène de la réalité sociale et politique, intérieure et extérieure, ils les déforment l'une après l'autre. Ils servent les intérêts des maîtres du monde. Ils sont les nouveaux chiens de garde.

Or ils se proclament « contre-pouvoir »... Vigoureux, irrespectueux, porte-parole des obscurs et des sans-voix, forum de la démocratie vivante. Un sacerdoce que les Américains ont ramassé en une formule : « réconforter ceux qui vivent dans l'affliction et affliger ceux qui vivent dans le confort». Le contre-pouvoir s'est assoupi. Et il s'est retourné contre ceux qu'il devait servir. Pour servir ceux qu'il devait surveiller. Mais la loi du silence se craquelle. Est-ce la profondeur de la déchirure sociale qui rend soudain insupportable le bourdonnement satisfait de nos grands éditorialistes ? Est-ce l'impudence de leur société de connivence qui, dans un périmètre idéologique minuscule, multiplie les affrontements factices, les notoriétés indues, les services réciproques, les omniprésences à l'antenne ? Est-ce l'assaut répété — et chaque fois victorieux — des industriels contre les dernières citadelles de la liberté de la presse ? Une partie de l'opinion enfin se rebelle contre le spectacle d'un «soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne [...], le mauvais rêve de la société enchaînée, qui n'exprime finalement que son désir de dormir ».

Accès de franchise ou impudence, le journaliste de télévision le plus influent de France, Patrick Poivre d'Arvor, a un jour convenu du sens de sa mission « Nous sommes là pour donner une image lisse du monde». Lisse et en tous points conforme aux intérêts d'une classe sociale. En 1927, dénonçant la "trahison des clercs", Julien Benda soulignait déjà la « volonté, chez l'écrivain pratique, de plaire à la bourgeoisie, laquelle fait les renommées et dispense les honneurs ». Soixante-dix ans plus tard, on chancelle devant l'abondance des preuves d'une telle prévenance. Surtout quand on a compris qu'au mot de "bourgeoisie", décidément trop archaïque, il suffisait de substituer celui de "décideurs", ce "cœur de cible" des professionnels de l'information qui ne masquent plus leur fonction d'appariteurs de l'ordre.

Les journalistes influents aiment qu'on remarque leurs exploits. Quand articles, révélations, portraits et entre-tiens se font rares, ils prennent la plume, se mettent en scène avec tendresse, narrent leurs conquêtes et leurs déboires, les secrets que les Grands de ce monde leur confièrent et leurs rares journées d'aventure et de guerre dans une vie tranquille et casanière. Le genre est connu; parfois il accouche d'un ouvrage correctement écrit, et par celui qui le signe. Mais le genre est trompeur. Dans la presse, ceux qui détiennent le vrai pouvoir ne se confient pas. Rouletabille peut partir pour Beyrouth ou pour Bagdad, c'est à Seattle ou à Atlanta que Bill Gates ou Ted Turner ont déjà arrêté que rien de ce qui se passe au Liban ou en Irak ne portera jamais ombrage aux alliés et aux affaires de Microsoft ou de Time Warner.

La censure est cependant plus efficace quand elle n'a pas besoin de se dire, quand les intérêts du patron, miraculeusement, coïncident avec ceux de "l'information". Le journaliste est alors prodigieusement libre. Et il est heureux. On lui octroie, en prime, le droit de se croire puissant. Fêtard sur la brèche d'un mur de Berlin qui s'ouvre à la liberté et au marché, petit soldat ébloui par l'armada américaine héliportant dans le Golfe persique la guerre "chirurgicale" et les croisés de l'Occident, grand avocat de l'Europe monétaire au moment du référendum de Maastricht : reporters et commentateurs eurent carte blanche pour exprimer leur enthousiasme et leur puissance. Le monde avait basculé dans la "société de l'information", ses nouvelles hiérarchies et ses nouveaux seigneurs. Mais, pendant ces instants de liesse, le contre-pouvoir eut mauvaise mine, trop encadré par des ministres, des généraux et des banquiers. Et le "nouveau paradigme" ressembla à la caricature de l'ancien.

Même si, coincé entre son propriétaire, son rédacteur en chef, son audimat, sa précarité, sa concurrence et ses complicités croisées, le journaliste n'a plus guère d'autonomie, il trouve encore de quoi exhiber devant ses confrères un petit détail qu'il a "fait passer" dans son journal ou à l'antenne, et qui prouverait son reliquat de pouvoir. Dans la profession, ne jamais disposer de ses deux mots ou de ses deux secondes de dissidence four-guées en contrebande, relève surtout de l'incompétence. Et, pour un patron de presse, ne pas concéder à ses employés une soupape aussi anodine que ces miettes de dignité constituerait une forme de maladresse.

L'illusion d'un "contre-pouvoir" se cultive en général de deux manières. La plus spectaculaire renvoie à la tragédie, la vraie. Depuis dix ans, 173 journalistes ont été assassinés en Amérique latine, le plus souvent par l'armée, presque toujours dans l'impunité. Les correspondants tués à l'occasion d'un conflit sont eux aussi fort nombreux. Ensemble, ces victimes du devoir d'informer alimentent la légende dorée dont sont friandes une profession normalisée et ses vedettes révérencieuses.

Les "chartes de déontologie" sont l'autre façon de celer l'évidence. A priori, l'intention en est plutôt louable puisque l'information ne serait pas un produit comme un autre, ses fabricants devraient en effet s'imposer une vigilance particulière. Mais un remède de ce type nourrit sur-tout le grand mythe de la profession, celui du pouvoir de ses soutiers. Car l'information est bien devenue un produit comme un autre, achetable et vendable, profitable ou coûteux, condamné sitôt qu'il cesse de rapporter. La société, nous dit-on sans relâche, serait désormais organisée par ce produit-là ; elle est également, on le sait, chaque jour plus privatisée et plus marchande. Pourtant, syllogisme miraculeux, on voudrait que l'information échappât aux règles qui structurent le reste du champ social. Elle seule relèverait ainsi d'un comité d'éthique et de la cogestion de ses salariés, idées jugées "archaïques" partout ailleurs. Provenant de ceux-là mêmes qui ne cessent d'exalter la grande contre-révolution capitaliste de cette fin de siècle, qui savent si bien expliquer aux ouvriers belges de Renault que leur remplacement par des ouvriers brésiliens moins payés est "incontournable", que décidément la mondialisation impose à chacun de s'adapter, un tel aveuglement peut surprendre. Mais comment annoncer avec ménage-ment à un journaliste que, pour lui aussi, "Lip, c'est fini", qu'il dispose d'à peine plus de pouvoir sur l'information qu'une caissière de supermarché sur la stratégie commerciale de son employeur ? Tant de stages, tant de précarité, tant de contrats à durée déterminée pour en arriver là : on se rêvait l'héritier de Bob Woodward, on est le tâcheron de Martin Bouygues.

Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde.

Les nouveaux chiens de garde : le film

Bande Annonce du film de Gilles Balbastre, Jérôme De Missolz. Conflits d'intérêts de la presse, subjectivisme et propagande, Les Nouveaux Chiens de Garde se veut un documentaire à charge dénonçant les collusion entre politiques, industriels et journalistes.

Au cinéma le 11 Janvier 2012



« Voici deux trublions sarcastiques qui dégainent tous azimuts pour mieux dénoncer les médias et leur collusion avec le pouvoir. Journalistes ou experts, la charge a des accents à la Michael Moore. L’exemple d’un Michel Godet, expert dans les émissions télé depuis trente ans, qui nous rabâche, à quel point, nous les Français ne voulons pas changer, alors qu’ailleurs, c’est tellement mieux, résume à merveille le propos. Un documentaire féroce et drôle, qui veut aussi secouer notre sens critique. C’est fait. »
Le JDD


Les nouveaux chiens de garde : le livre



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