Thursday, February 16, 2012

183 jours dans la barbarie ordinaire





Nicolas Sarkozy est au pouvoir depuis plus de deux années quand Marion Bergeron est embauchée par Pôle Emploi (CDD de 183 jours) et plonge dans la barbarie ordinaire.

25 ans, graphiste, étudiante chômeuse, free-lance, Marion est à l'image de la jeunesse française : énergique et motivée, mais trop jeune pour le marché du travail.

Au cœur de la crise qui explose, une jeune femme franchit la porte de Pôle Emploi, fraîchement embauchée par ce nouvel organisme qui se charge de l'indemnisation et du conseil des chômeurs. Plongée dans les entrailles du système, les deux mains dans la boue, elle raconte l'envers du décor. La violence de la misère. L'apprentissage de l'impuissance. Le naufrage d'une administration qui détruit, sans remords, ses usagers et son personnel. Prisonnière de son guichet d'accueil, méprisée et épuisée, elle raconte ce travail qui balaie sa vie privée, emporte ses principes et brûle ses dernières illusions. Ce livre n'est pas une compilation d'anecdotes. Ce n'est pas un ultime état des lieux du marché de l'emploi et de l'Administration française. C'est le récit de six mois de travail précaire. Une réalité crue, bouillonnante de souffrance et de désespoir. Bienvenue en enfer. Bienvenue à Pôle Emploi.

« ...La personne suivante n'arrive finalement pas. Et je peux recevoir mon troisième rendez-vous à l'heure. Je décide de laisser la trame d'entretien dans la corbeille et de tester sur le tas une nouvelle façon de procéder en commençant par demander à la jeune femme où elle en est. Mes rendez-vous d'aujourd'hui sont tous inscrits depuis deux mois, ils ont donc eu le temps de se confronter à leurs difficultés et de soulever de nouvelles interrogations. La jeune femme est venue avec son petit garçon. Il dort tranquillement dans son landau. Après son congé maternité, elle n'a pas pu reprendre son poste car elle n'a pas trouvé de garde pour son nouveau-né. Son employeur a fini parla licencier. Elle n'est pas un cas isolé. De nombreuses mamans se retrouvent dans cette situation. Il faudra l'expliquer à Rachida Dati, qui pointait fièrement sa silhouette de haricot vert au Conseil des ministres cinq jours après son accouchement, remettant ouvertement en cause le congé maternité. Le petit garçon commence d'ailleurs à se faire remarquer. Il gazouille, les yeux grands ouverts. Elle n'a pas de qualification. Elle faisait le ménage dans un hypermarché. Je lui crée son espace emploi. Elle n'a pas d'adresse mail. Je ne l'abonne pas aux offres, tant pis pour les chiffres de l'agence. Son petit garçon commence à s'impatienter. Elle m'explique que sa seule prétention concerne ses horaires de travail. Sa mère lui a offert de garder son petit le soir et le week-end pour lui permettre de retrouver un emploi. Je fais une rapide recherche sur le site. Et je trouve une offre. Une seule. Sur toute l'Île-de-France. Avec mon baratin sur pole-emploi.fr, la plus grande base d'offres en ligne du pays, j'ai l'air d'une cruche. Il s'agit d'assurer le service du dîner dans une maison de retraite. Aucun diplôme n'est demandé. Aucune expérience n'est exigée. Les horaires collent. Elle est toute contente et commence à me remercier lorsque je me rends compte qu'il s'agit d'une mission intérimaire de deux jours. Et qui n'a donc aucun intérêt. Je lui demande si elle souhaite quand même postuler, et son petit garçon se met à pleurer. Je jette l'offre à la corbeille et évoque la possibilité de postuler chez McDonald's, le roi de la flexibilité, qui propose des horaires de week-end et de soirée. À cette jeune femme qui doit assumer une vie de famille, je propose un travail que certains qualifient encore de job étudiant, et je l'expédie rapidement car son petit garçon me vrille les tympans. Elle repart sans abonnement aux offres et avec un espace emploi sur lequel elle ne retournera jamais pour la simple et bonne raison qu'elle ne sait pas se servir d'un ordinateur. Je n'ai même pas la curiosité d'aller consulter le montant de ses allocations. Je me doute bien qu'elle est en dessous du seuil de pauvreté.

Le suivant est un petit monsieur au visage tout rond. Il ne lit pas le français. Il est à des années-lumière du site pole-emploi.fr. Je laisse le pilote automatique prendre le contrôle : création d'espace, ouverture d'un compte mail, abonnement aux offres. Tout en sachant que c'est complètement ridicule. Mais je suis complètement démunie. Je n'ai rien à lui proposer. Je ne peux même pas l'orienter sur un accompagnement spécifique car je suis un faux conseiller, j'ignore s'il existe quelque chose qui correspond à ses besoins. Il doit attendre le mois prochain. Il doit attendre le suivi mensuel et son vrai conseiller. Je ne devrais pas remplir les objectifs de l'entretien. Je fais passer un pauvre bougre illettré pour un type branché qui fait ses courses sur Internet. Mais pour me donner une posture professionnelle, pour que personne ne puisse s'apercevoir que je pédale dans la choucroute, je n'ai rien trouvé de mieux que d'aller repêcher dans la corbeille la pathétique trame d'entretien approuvée par Pôle Emploi.

Je tente tout de même une action utile en recherchant des offres. Il est manœuvre pour le bâtiment. Une offre correspond. Le lieu de travail est juste à côté de chez lui. « Travaux de déblaiement, démolition, tranchées à effectuer à la pelle manuelle. Résistance physique. Travail de chantier. » C'est un recrutement pour une bête de somme. Mission intérimaire de quinze jours. SMIC horaire. Et il faut postuler par télécandidature. Ce qui signifie que tout se passe en ligne. À travers une succession d'écrans qui détaillent votre profil : expérience, formation, motivation, et qu'il faut remplir consciencieusement. La candidature parvient au conseiller responsable de l'offre. Qui la valide ou non en fonction de critères définis par l'employeur. Et vous invite, dans le cas d'une décision positive, à envoyer votre CV et votre lettre de motivation directement à l'employeur. Vous obligeant alors à refaire votre candidature, à l'envoyer à nouveau, et à attendre, encore, une réponse. Tout ce bazar pour quinze jours d'esclavage. Je renonce. C'est trop. De toute manière, mon petit monsieur est incapable de faire une télécandidature. Il n'a même pas de CV. Je ne peux d'ailleurs pas lui proposer de suivre un atelier CV. Ils sont réservés à ceux qui maîtrisent le français parlé, lu et écrit. Je ne sers à rien. Et le petit monsieur repart en me saluant gentiment.

Les deux derniers convoqués de la matinée ne se présentent pas. Je lambine une heure durant en les attendant. Le facteur va leur apporter un sympathique avertissement avant radiation. Qui est normalement généré automatiquement par DUO, notre logiciel interne. Mais comme ces entretiens sont tout nouveaux, ils n'existent pas dans DUO. Tout sera fait à la main, et je vais transmettre la liste des absents au Pôle Appui, le service secrétariat de l'agence, qui va rédiger les avertissements. Je suis tentée par ma bonne conscience de gauche de faire comme s'ils étaient tous venus. Mais je ne peux pas. Impossible d'afficher cent pour cent de présence, ce serait suspect. Et je ne veux pas. Je ne veux pas excuser ceux qui m'ont posé un lapin. Qui ont estimé que c'était sans importance et qu'il n'était pas nécessaire de me prévenir. Je les ai attendus. J'ai préparé les entretiens. J'ai épluché leurs dossiers. Je me suis renseignée sur leurs métiers. Je leur ai accordé mon temps et mon attention. Ils ont fait comme si je n'existais pas. Il ne leur reste plus qu'à se débrouiller pour justifier leur absence.

Mon déjeuner est un peu amer. Ces entretiens sont bidons. Parmi ceux que j'ai reçus aujourd'hui, aucun n'avait émis le désir d'être informé des services du site Internet. Il s'agit clairement d'un accompagnement imposé sans rapport avec les besoins de chacun, et donc, forcément, d'une perte de temps. C'est tout aussi stupide que si je convoquais cent personnes pour leur parler de la création d'entreprise sans qu'elles aient formulé le projet d'en créer une. De ce point de vue, je peux comprendre que l'on ne se présente pas. Parce que c'est humiliant, finalement, de se déplacer pour passer une demi-heure à écouter le soliloque d'un conseiller au seul prétexte que l'on est sans emploi. Et c'est là tout le problème de ce nouvel entretien qui, quoi qu'on en dise, relève de la même logique que le tristement célèbre SMP.

Le Suivi Mensuel Personnalisé. Le 5 juillet 2005, Dominique de Villepin, alors Premier ministre, venait discourir devant les cadres de la regrettée ANPE de la priorité d'apporter des réponses au chômage. Convaincu que l'ANPE avait « la capacité de faire mieux, de faire plus, et surtout de faire plus vite », notre cher Dominique avait concocté tout un catalogue de « moyens appropriés et mieux gradués afin de faire respecter les obligations des demandeurs d'emploi ». Le décret d'application allait suivre. Les entretiens obligatoires avaient auparavant lieu tout les six mois, il y en aurait dès lors un par mois. Le Suivi Mensuel Personnalisé était né. Dans la douleur. Les syndicats et les associations de chômeurs s'étaient mobilisés contre la nouvelle machine à radier. En vain.

Si le principe du suivi mensuel peut paraître louable, apporter une aide plus régulière semble aller dans le bon sens, il n'en est pas moins une vaste fumisterie. La logique est toute mathématique. Les convocations génèrent des absences. Les absences, des radiations. Plus de convocations entraînent plus d'absences. Donc plus de radiations. Donc moins de chômeurs au compteur. Et Dominique a la joie d'annoncer une baisse du chômage à Noël. Un sujet qui le préoccupait d'ailleurs beaucoup et dont il s'était confié aux cadres de l'ANPE avec une vive émotion : «Il faut que les résultats de cet engagement puissent être vus rapidement par nos compatriotes. » Pour un peu, nous verserions même une petite larme devant tant d'abnégation. Mais la logique de la radiation ne s'est pas cantonnée à une simple épuration statistique. La teneur même du métier de conseiller s'en est retrouvée altérée. Devant la nouvelle charge de travail générée par la multiplication des rendez-vous, les conseillers ont vite été débordés. Et je travaille aujourd'hui dans une agence où il est presque impossible d'être reçu par son conseiller en dehors du SMP, où mes collègues ont du pain par-dessus la planche et pas une minute pour approfondir un cas. Où les entretiens sont le plus souvent des coquilles vides qui se succèdent à des cadences infernales. Et où il n'est plus question que de faire le point, toute action à long terme étant inimaginable. Ceux qui ont besoin d'un vrai coup de main sont traités sur le même mode que ceux qui sont parfaitement autonomes et qui ne trouvent pas d'emploi pour la seule et unique raison qu'il n'y en a pas. Vous ne pouvez plus débarquer dans votre agence et demander de l'aide pour répondre à une offre précise ou vous entraîner pour votre entretien d'embauche. Les conseillers n'ont plus une minute pour vous recevoir au débotté. Si le suivi est bien devenu mensuel, il n'est pas du tout personnalisé. Dans la bataille entre la quantité et la qualité, c'est la quantité qui a décroché le pompon. Les demandeurs finissent par ne plus vouloir se plier à cette mascarade Ils ne viennent pas à nos convocations de pacotille. Ils ont peut-être raison. »

Marion Bergeron, 183 jours dans la barbarie ordinaire.


183 jours dans la barbarie ordinaire



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