Sunday, February 05, 2012

La foi





« J'voudrais avoir la foi, la foi d'mon charbonnier
Qu'est heureux comme un pape et con comme un panier. »
Georges Brassens


Comme nous l'avons vu dans « Cassandre est-elle idiote ? », des prophètes, augures, devins, gourous font régulièrement un bide en annonçant la date de la fin du monde. Étonnamment, les disciples s'accommodent des ratages de leur maître. Ils mettent en place des stratégies inconscientes afin de restaurer leur confiance en lui. Ces stratégies sont appelées « modes de réduction de la dissonance cognitive ».

Le concept de dissonance cognitive a été proposé par Leon Festinger en 1957. Cette théorie est sans doute une simplification d'un phénomène beaucoup plus complexe, mais elle permet de cerner bien des aspects autrement étranges du comportement humain et de leur donner du sens. De plus, elle est d'une grande utilité pour expliquer comment il se fait que nous puissions nous leurrer nous-mêmes, ce qui nous intéresse particulièrement ici. En termes simples, voici ce dont il s'agit.

Imaginez une situation où vous entretenez deux idées, croyances ou opinions incompatibles. Par exemple, vous êtes très attaché à l'opinion X mais, simultanément, vous constatez bien que X est faux en vertu de faits observables. Ou encore, imaginez une situation où vos convictions sont en contradiction avec votre comportement. Il en résulte, inévitablement, une tension, un malaise. Selon la théorie de la dissonance cognitive, vous chercherez à faire disparaître ou à tout le moins à minimiser cette tension, de la manière la plus simple et la plus efficace possible.

Cela peut se faire de diverses manières. Par exemple, si nous jugeons un de nos comportements immoral ou stupide, nous pourrions changer de point de vue de manière à le trouver juste et sensé. Placées devant une nouvelle donnée, deux personnes adhérant à deux croyances opposées tendront chacune à y voir ce qui confirme sa propre position et à ignorer ce qui l'infirme. Notre capacité à inventer des raisons justifiant nos comportements autrement inacceptables à nos propres yeux joue un rôle de premier plan dans la dissonance cognitive. Celui qui se perçoit comme doux et humain trouvera à sa victime des défauts pour justifier la violence qu'il a utilisée à son encontre.

On l'aura compris : certains comportements autrement incompréhensibles peuvent être mis sous un éclairage fort instructif à l'aide de ces idées. Attardons-nous à un exemple célèbre, tiré justement d'un ouvrage de Festinger. (L. Festinger, H.W. Riecken et S. Schachter, When Prophecy Fails, Harper & Row, New York, 1956.)

Au début des années 1950, une dame d'un certain âge, mademoiselle Keech, affirma recevoir des messages d'extraterrestres de la planète Clarion. Un jour, un de ces messages l'informa que le 21 décembre de cette année-là, la Terre serait détruite par un déluge effroyable, mais qu'un escadron de soucoupes volantes viendrait la sauver, ainsi que toutes les personnes qui seraient proches d'elle à ce moment.

Un groupe de fidèles s'attacha à la dame et attendirent la fin du monde en sa compagnie, en menant désormais une existence conforme à leur croyance ils renoncèrent à tous leurs biens, quittèrent leurs emplois, se coupèrent de leurs amis et connaissances et ainsi de suite. Parmi ces disciples se trouvaient également, incognito, des psychologues, qui souhaitaient observer le comportement des membres du groupe, en particulier le 22 décembre. Ces psychologues notèrent que les membres du groupe étaient inoffensifs, doux, qu'ils refusaient toute publicité et toute entrevue dans les médias, ne faisant aucun prosélytisme, vivant sereinement dans l'ombre selon leurs convictions.

Le 20 décembre, la dame en question reçut un nouveau message des habitants de Clarion, qu'elle transmit à ses adeptes : la fin approchait, ils devaient se tenir prêts, on viendrait les chercher à minuit précisément. En outre, ils ne devaient porter aucun métal sur eux. On retira donc boutons et fermetures éclair de tous les vêtements.

Minuit vint et passa. Durant les heures qui suivirent, le désespoir et le désarroi du groupe étaient palpables. Mais à 4h45, mademoiselle Keech reçut des « Clarioniens » le message que leur action et leur foi avaient sauvé le monde d'une calamité. En conséquence, leur transfert par soucoupe volante n'était plus nécessaire. Le groupe ne se tint plus de joie.

Ce qui se passa après cette nuit-là n'étonne que si on oublie le concept de dissonance cognitive. Le groupe jusque-là discret se lança dans d'innombrables et passionnées campagnes pour faire connaître et défendre leurs idées. Son prosélytisme était sans bornes. Les membres du groupe contactaient les médias, donnaient des conférences, prononçaient des discours dans la rue. Leur foi en mademoiselle Keech s'était trouvée renforcée par ce qui s'était passé.

Normand Baillargeon, Petit cours d'autodéfense intellectuelle.


Petit cours d'autodéfense intellectuelle

Ce petit livre est né de la convergence, chez moi, de deux préoccupations. Elles ne me sont pas propres, loin de là, mais n’en sont pas moins vives pour autant. À défaut de pouvoir justifier chacune d’elles, ce qui demanderait un ouvrage tout entier et qui n’est de toute façon pas nécessaire ici, permettez-moi au moins de simplement les énoncer.

La première de ces préoccupations pourrait être qualifiée d’épistémologique et recouvre deux séries d’inquiétudes.

Je suis d’abord inquiet de la prévalence de toutes ces croyances qui circulent dans nos sociétés sous divers noms, comme paranormal, ésotérisme ou nouvel-âge, et qui comprennent des croyances et pratiques aussi diverses que la télékinésie, la transmission de pensée, les vies antérieures, les enlèvements par des extraterrestres, les pouvoirs des cristaux, les cures miracles, les programmes et appareils d’exercice aux effets immédiats obtenus sans effort, la communication avec les morts, diverses formes de mysticisme oriental appliqué, la chiropratique, l’homéopathie, l’astrologie, toutes sortes de médecines dites alternatives, le Feng Shui, les planches de Oui Ja, la possibilité de tordre des cuillères avec la seule pensée, le recours par les policiers aux services de voyantes, la cartomancie et j’en passe.

Je suis encore inquiet – je devrais peut-être dire consterné – par ce qui me semble être un état réellement déplorable de la réflexion, du savoir et de la rationalité dans de larges pans de la vie académique et intellectuelle. Je le dirai aussi sobrement que possible : certaines des choses qui se font et se disent dans certains secteurs de l’université actuelle, où fleurissent littéralement l’inculture et le charlatanisme, me sidèrent. Je ne suis pas le seul à le penser.

Ma deuxième préoccupation est politique et concerne l’accès des citoyens des démocraties à une compréhension du monde dans lequel nous vivons, à une information riche, sérieuse et plurielle qui leur permette de comprendre ce monde et d’agir sur lui. Je le dis très franchement : comme beaucoup d’autres personnes, je m’inquiète de l’état de nos médias, de leur concentration, de leur convergence et de leur dérive marchande, du rôle propagandiste qu’ils sont amenés à jouer dans la dynamique sociale au moment où chacun de nous est littéralement bombardé d’informations et de discours qui cherchent à obtenir son assentiment ou à le faire agir de telle ou telle manière.

Dans une démocratie participative, on le sait, l’éducation est l’autre grande institution, outre les médias, à laquelle il incombe, de manière privilégiée, de contribuer à la réalisation d’une vie citoyenne digne de ce nom. Mais elle aussi est mise à mal. On trouve dans ses récents développements des raisons graves de s’inquiéter : par exemple, on semble renoncer avec une réelle légèreté à poursuivre l’idéal de donner à chacun une formation libérale. Cela m’indigne particulièrement, d’autant que cette formation est, justement aujourd’hui, plus que jamais nécessaire au futur citoyen. Les dérives clientélistes et le réductionnisme économique qui ont cours actuellement chez trop de gens, et en particulier parmi les décideurs du monde de l’éducation, constituent donc, à mes yeux, d’autres graves raisons de ne pas être rassuré sur l’avenir de la démocratie participative.

Mais s’il est vrai, comme je le pense, qu’à chacune des avancées de l’irrationalisme, de la bêtise, de la propagande et de la manipulation, on peut toujours opposer une pensée critique et un recul réflexif, alors on peut, sans s’illusionner, trouver un certain réconfort dans la diffusion de la pensée critique. Exercer son autodéfense intellectuelle, dans cette perspective, est un acte citoyen. C’est ce qui m’a motivé à écrire ce petit livre, qui propose justement une brève introduction à la pensée critique.

Ce qu’on trouve dans les pages qui suivent ne prétend être ni neuf, ni original. Ce que j’y expose est bien connu, au moins des personnes qui fréquentent de près la littérature scientifique ou les écrits concernant la pensée critique et sceptique. Je me suis toutefois efforcé d’en faire une synthèse accessible en présentant, le plus simplement et le plus clairement possible, ces concepts et habiletés dont la maîtrise me paraît être un talent nécessaire à toute citoyenne et à tout citoyen.

Normand Baillargeon



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