Friday, February 03, 2012

Les sectes





L’Église de scientologie est condamnée pour escroquerie en bande organisée. Ses deux structures parisiennes, le Celebrity Centre et sa librairie SEL, écopent d'une amende de 600 000 €.

Les sectes ne sont pas des associations parmi d'autres, comme les autres. Elles ne sont pas tolérables. Elles portent la mort en elles. Elles ont assassiné mon fils. Elles ont assassiné ou détruit moralement bien d'autres jeunes gens. Je pourrais ici multiplier les exemples et les preuves. A quoi bon ? On les trouvera en suffisance dans le livre d'Alain Woodrow, Les Nouvelles Sectes. Il date de quelques années, et certaines des sectes dont il décrit l'activité ont pu perdre de leur influence au profit de nouvelles. Mais peu importent le nom et les dogmes des unes et des autres : le racolage, le lavage de cerveau, l'escroquerie, l'exploitation et la destruction de l'homme sont les mêmes chez la plupart, à quelques nuances près. […]

Au fond, qu'est-ce que c'est, une secte ? Littré en donne deux définitions : « 1) ensemble de personnes qui font profession d'une même doctrine ; 2) particulièrement, ensemble de ceux qui suivent une opinion accusée d'hérésie ou d'erreur. » Plutôt vague, n'est-ce pas ? La définition 1 couvre pratiquement n'importe quel « ensemble » humain : la 2, qui se veut plus restrictive, n'en couvre pas moins tout « ensemble » mis en accusation (par qui ?) pour ses opinions, ce qui revient à désigner toutes les minorités religieuses, politiques, littéraires, scientifiques, sans compter les majorités lorsqu'elles sont attaquées elles-mêmes. Cela fait beaucoup de monde.

En réalité, le mot secte, si pâle en lui-même à en croire les dictionnaires, est recoloré, et de quelles couleurs violentes, par son dérivé sectaire. On évoque l'intransigeance, le fanatisme, la férocité bornée, la fureur hallucinatoire, le mysticisme hagard et forcené, et quoi d'autre encore ? Il est vrai que ces qualifications peu amènes ne se rencontrent jamais que dans l'esprit des observateurs extérieurs ; les adeptes, eux, vanteraient plutôt la ferveur de leur foi, leur certitude de détenir la vérité, leur courage, leur pureté... Jamais en tout cas ils ne se disent ni ne se sentent membres d'une secte ; ils ne se connaissent que comme fidèles d'une religion, de la seule vraie religion de la terre (Bien entendu, la religion peut fort bien être d'ordre politique, littéraire, artistique, etc.).

Cette conviction-là, elle est aussi celle de tous les fidèles de toutes les religions ; seul le point d'application change. En fait, toute religion a commencé par être secte : à savoir, un petit groupe d'hommes qui se coupent de la communauté en raison d'une divergence d'opinion. Secte juive aux origines que le christianisme, secte chrétienne que le mahométisme, secte catholique que le protestantisme, secte socialiste que le communisme. Bien entendu, pour avoir la force de s'arracher à la rassurante opinion commune, il faut une belle dose de tonus intime ; d'où la virulence et l'agressivité de la secte à ses débuts. Ensuite, si elle s'étend dans l'espace et persiste dans le temps, elle accède peu à peu au rang supérieur de religion ; de la même manière, accède au rang d'espèce une race animale qui se répand. Cependant, comme ce sont nécessairement des hommes ordinaires qui s'agglomèrent en masse aux premiers pionniers, elle s'amollit de leur apport, se détend, s'humanise; et enfin elle humanise son dieu même. La voilà mûre pour une nouvelle scission, et la secte Moon ou scientologique se détache du protestantisme, les sectes trotskistes ou maoïstes commencent à prospérer à partir de la religion stalino-léniniste. Le phénomène semble bien général, et il s'apparente étonnamment à l'évolution biologique.

On comprend alors l'embarras que les grandes religions actuelles éprouvent à l'égard de leurs filles, les sectes. Elles retrouvent en elles leur propre jeunesse ; simplement, les siècles leur ont mis, à elles, du plomb dans la tête. Mais elles les aiment bien, au fond ; c'est même pourquoi, jadis, quand on tenait les enfants serré, elles les châtiaient si rudement. Maintenant, les choses sont plus compliquées. Finie l'Inquisition ; il faut persuader, discuter. Sans issue : comment y en aurait-il une quand deux révélations aussi assurées l'une et l'autre s'opposent front contre front, à égalité ? J'ai vu Dieu, dit l'une, il ordonne ceci. J'ai vu Dieu, dit l'autre, il ordonne cela. Comment trancher ? Ainsi les vieilles religions ne sont plus en état de lutter contre les sectes. Sur la défensive à leur égard, elles sont en outre retenues par une espèce de connivence secrète. D'autre part, une vue plus haute du champ de bataille montre un jeu beaucoup plus complexe des forces en présence. Dans les siècles passés, l'apparition d'une secte se faisait par scission simple dans l'ancienne religion, et directement contre celle-ci. Aujourd'hui, l'incroyance intervient en tiers. C'est elle qui, dans un premier temps, vide peu à peu l'ancienne religion de son contenu et de sa force, et c'est essentiellement contre elle que se forme la secte, par réaction religieuse donc. Seulement, cette réaction-là va chercher sa source bien au-delà de l’Église établie, ressentie comme une coque creuse; jusque dans le fonds de croyances le plus primitif et le plus barbare de l'humanité. Comment expliquer autrement la sauvagerie sanglante de certaines sectes dont tout le monde conserve le souvenir ? Ce n'est pas un hasard si refleurissent aujourd'hui avec tant de vigueur des superstitions qu'on croyait enterrées depuis longtemps, comme l'imbécile astrologie. Je parlais dès mon début de régression infantile. Elle se manifeste au niveau collectif comme chez les individus. Privé d'espoir devant lui, l'homme, le jeune homme en particulier, se rue désespérément vers l'arrière pour se réfugier dans les plus vieux mythes des origines âge d'or ou béatitude amniotique. C'est à ce point que surgit la secte. Elle lui propose immanquablement, quelle que soit la sauce dogmatique, le bonheur total, immédiat, le bonheur même de l'inconscience dont il rêve. Étonnons-nous qu'il s'y jette de tout son élan aveugle ! Et que comptent encore, pour arrêter ce poulain emballé, les sermons des prêtres officiels, même quand ils s'efforcent à la démagogie, que comptent les arides raisonnements de la raison, que comptent les supplications des parents ! [...]

Finalement, tout le problème tient dans ce dilemme liberté ou salut. Respecter le principe de la liberté, c'est s'interdire d'agir efficacement contre les sectes, même les plus indiscutablement malfaisantes ; on pourra, au mieux, sanctionner tel agissement de telle d'entre elles qui se trouverait violer la loi; on ne pourra rien faire de décisif. Une jeune femme était tombée sous la coupe de la secte Moon. Sa famille vint la délivrer en forçant la résistance des gardes. Mais le lavage de cerveau avait été tel que la jeune femme, sitôt libre, n'eut rien de plus pressé que de regagner sa prison : elle y était, paraît-il, heureuse; heureuse de s'y détruire. Majeure, elle avait le droit de faire son choix.

La question est de savoir si la société ne perd pas sa raison d'être quand elle se désintéresse d'activités aussi évidemment pernicieuses. Le principe de liberté exige qu'elle laisse faire, et tant pis pour la casse. Le salut public l'interdit. Ou la liberté, ou le salut. Aux pouvoirs publics de décider. [...]

Si l'on juge conforme au bien public de mettre fin à la malfaisance des sectes, qu'on mette fin à cette malfaisance, même s'il faut pour cela bousculer le principe de liberté. [...]

Il paraît que la loi de 1901 sur les associations suffit, si on veut bien l'appliquer. Qu'on l'applique. En 1936, on a dissous les ligues fascistes. C'était une atteinte au principe de liberté, ce me semble. On a pourtant eu raison de la porter. Après 1968, on a dissous une organisation trotskiste, et on vient encore de dissoudre une organisation néo-fasciste. Qu'on dissolve donc les sectes dont la malfaisance crie un peu trop fort. Lesquelles ? Au gouvernement de décider, au Parlement d'approuver ou de désapprouver, c'est leur travail. Ces actes risquent d'être arbitraires ? Peut-être en effet. Mais c'est l'indulgence qui me paraît en ce moment excessive. Excessive et, de plus, dangereuse. Il y a dans les sectes, et probablement même parmi leurs dirigeants, un certain nombre d'inconscients ou de déséquilibrés qui font le mal, mais sans le vouloir et en croyant faire le bien. Il y en a aussi, je n'en doute pas, qui, très consciemment, très délibérément, exploitent la fragilité des jeunes à leur profit. Avec les régimes pseudo-diététiques qu'ils recommandent, ce sont leurs intérêts qu'ils soignent. Ces criminels-là, il faut les traquer, sans pitié, comme on traque les trafiquants de drogue. Sinon...

Roger Ikor




Dessins :
Le Dico des Sectes, Annick Drogou, Centre Roger-Ikor
http://www.prevensectes.com/pccmm.htm


3 comments:

  1. Ouh, dangereux discours. M. Fenech et ses hordes en sont maintenant à demander au public de leur dénoncer les médecins aux pratiques déviantes. On sait comment ça commence, la Terreur.

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  2. Anonymous12:58 PM

    Les religions "officielles" ont toute démarré en tant que sectes au regard de l'ordre établi du moment. Alors, c'est quoi au juste une secte ???

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  3. http://www.le-dictionnaire.com/

    Nom féminin singulier: groupe de personnes vivant (souvent en communauté) sous l'influence d'un guide spirituel

    -ensemble de personnes professant les mêmes opinions religieuses, philosophiques, etc.
    groupe de personnes étroitement attachées à une doctrine .

    http://www.larousse.fr/encyclopedie/nom-commun-nom/secte/90902:
    secte
    nom féminin
    (latin secta, de sequi, suivre)
    Groupement religieux, clos sur lui-même et créé en opposition à des idées et à des pratiques religieuses dominantes.

    A mon avis:
    Sans doute parce que les gens se sentent mieux en "bandes organisées", çà tient chaud, çà rassure, d'avoir La Vérité et ainsi, d'être sauvé (quelque soit cette "Vérité"...).

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