Wednesday, March 07, 2012

Résister





Un mot ambigu

Autant le dire d'entrée de jeu (encore qu'on s'en serait douté !), l'on ne résiste pas de la même manière aux intempéries, au fascisme ou à la gourmandise. Le mot a beau être le même, il engage des comportements différents. Certes, il s'agit toujours de se protéger, de dresser des barrières là où se profile une menace, mais la nature de celle-ci change évidemment le sens du combat. Dieu merci, à moins d'être névrosé, l'on se défend avec moins d'acharnement contre un chou à la crème que contre un ouragan. Dans le premier cas, l'on peut même éprouver un certain plaisir à céder, comme dans ces relations amoureuses où l'on résiste... jusqu'à un certain point ; tandis que dans l'autre, c'est notre vie, tout simplement, qui est en lice. Pas question donc d'accommodement avec l'ennemi, on luttera jusqu'à la limite de nos forces.

Car limite il y a. L'être humain ne résisterait pas s'il ne se savait limité et s'il n'avait conscience que ses frontières précisément sont vitales. Il est vrai qu'il s'en faut parfois de trois fois rien, quelques degrés de plus dans le désert, quelques heures encore sans boire, et l'horloge s'arrête. Tel est bien le fond du problème : parce que la machine biologique est fragile et porte sa propre fin inscrite en elle, résister est une nécessité. Plus même : un réflexe. Ce n'est que dans un deuxième temps que le réflexe se fera réflexion et tissera autour de l'ego tout un réseau de protections plus ou moins efficaces. Qu'est-ce que se loger, se vêtir, se nourrir, se soigner sinon se défendre au jour le jour ? rajouter aux mécanismes naturels de préservation de l'organisme ses propres dispositifs ? Prudence oblige. Mais surtout, jeté dans la jungle sociale, confronté à la concurrence sauvage des autres égoïsmes, chacun, dans ces conditions, va vite apprendre à se méfier des autres, à s'opposer à l'impérialisme de leurs désirs. D'abord moi ! Si, en temps ordinaire, les lois et les conventions morales masquent cette réalité, il n'en va plus de même dans un univers dominé par la rareté, où les plus faibles sont impitoyablement « sélectionnés » et condamnés à disparaître au profit des plus forts. Dès lors, tout devient possible, on se battra pour une cuillère de soupe. Primo Levi souligne bien à quel point Auschwitz a pu à cet égard constituer une « gigantesque expérience biologique et sociale » :

« Enfermez des milliers d'individus entre des barbelés, sans distinction d'âge, de condition sociale, d'origine, de langue, de culture et de mœurs, et soumettez-les à un mode de vie uniforme, contrôlable, identique pour tous et inférieur à tous les besoins ; vous aurez là ce qu'il peut y avoir de plus rigoureux comme champ d'expérimentation, pour déterminer ce qu'il y a d'inné et ce qu'il y a d'acquis dans le comportement de l'homme confronté à la lutte pour la vie... »

Résister, dans ce premier sens, c'est donc constituer un cordon sanitaire autour de la flamme fragile, éphémère, de l'existence tenir ferme, rester debout, selon l'étymologie même du mot (resistere, de stare : être debout). Préoccupation ni morale ni immorale, mais vitale, et que l'homme partage avec tout être vivant qui doit se défendre pour persévérer dans son être.

À cette différence près - majeure - que, dans le cas de l'homme, la conscience intervient et modifie l'enjeu. Ainsi, grossissant à plaisir les dangers, elle peut déformer la réalité et susciter en retour ces éternels inquiets qui ne voient que périls à leur porte. Qui n'a connu de ces personnes qui résistent farouchement à tout, qui disent toujours non (qui « râlent » toujours), quoi qu'il arrive, et se barricadent dans la forteresse inviolable de leur moi ? Une attitude qui prêterait volontiers à rire si elle ne portait en germe la peur de l'Autre et les pires aberrations qui en dérivent. Après tout, l'extrême droite, quand elle parle d'endiguer le flux de l'immigration, prétend également « résister »...

Heureusement la conscience peut aussi éclairer le chemin de celui qui résiste et lui permettre de dépasser la crainte. En ce sens, le sportif est déjà un « philosophe de la résistance », lui qui s'efforce en permanence de se connaître, de tester ses limites. Il veut voir jusqu'où il peut aller. Certes, il sait pertinemment qu'il ne pourra tenir que jusqu'à un certain seuil au-delà duquel son corps ne suivra plus, mais il met son orgueil et sa jouissance à reculer toujours plus loin ce seuil. À l'inverse du peureux qui résiste en écartant le danger, il n'hésitera pas à se porter au-devant des périls, voire, en certains cas, à tenter l'impossible, à provoquer l'Everest, à traverser le Pacifique à la rame... Oui, il défiera la mort. Au prix d'un paradoxe, puisque, en résistant pour résister, en essayant de réduire cet acte à son essence pure (au fait de tenir bon, de demeurer en vie), il sera conduit à risquer cette vie même...

Mais c'est que le problème s'est déplacé. Avec l'expérience, en effet, l'homme s'est avisé qu'il était aussi important de résister pour ce qui donnait du sens à sa vie que pour cette vie elle-même ; en d'autres termes, qu'une existence assujettie à la crainte perpétuelle de la mort ne méritait pas ce nom. Si bien que, rompant avec le règne animal, il est entré en quelque sorte en résistance contre lui-même : il ne s'est pas seulement battu contre la montagne ou la mer, mais contre son propre et égoïste désir de préserver d'abord et avant tout sa vie. Il a vaincu sa peur.

Résister, ce n'est donc pas seulement s'arc-bouter sur soi-même, sauver tant bien que mal ce qui peut l'être dans une volonté frileuse de ne rien changer, de tout garder avarement en l'état, mais c'est aussi, dans cette seconde acception du terme, être fort, endiguer le flux incontrôlé, irraisonné de ses pulsions. C'est en ce sens d'ailleurs qu'on parle de résister à la tentation, que ce soit à l'envie de fuir, de céder soudain à la panique, ou au contraire à celle, inverse, de ne pas fuir, de se laisser séduire, détourner, enjôler... Dans les deux cas, il s'agit bien de dominer ses émotions : de rester maître de la partie. Demeurer calme, serein, égal, constant. Toute la sagesse antique vise à cette recherche d'équilibre. Pour Épictète et les stoïciens notamment, l'homme libre est celui qui se refuse à suivre ses passions, qui se garde de toute illusion comme de tout désespoir et préfère prendre le monde tel qu'il est. Tant pis ! il se fera une raison, comme dit Jankélévitch, « volens milens, (il) ira où il lui est prescrit d'aller ». Sans doute dans l'état de la société de son temps peut-il difficilement espérer échapper à son sort. Toujours est-il qu'au lieu de se battre inutilement pour changer le cours des choses, il exercera son courage d'abord contre lui-même, il apprendra à « endurer », donnant ainsi au mot résister un sens passif diamétralement opposé au nôtre : celui d'une résignation supérieure, d'une acceptation souriante du destin.

« À chaque accident qui te survient, souviens-toi, en te repliant sur toi-même, de te demander quelle force tu possèdes pour en tirer usage. Si tu vois un bel homme ou une belle femme, tu trouveras une force contre leur séduction, la tempérance. S'il se présente une fatigue, tu trouveras l'endurance ; contre une injure, tu trouveras la patience. Et, si tu prends cette habitude, les idées ne t'emporteront pas. »
Épictète, Manuel, X

Pourtant ce « souci de soi », cette capacité à se contrôler et se dominer pleinement ne s'expliqueraient pas sans une échelle de valeurs à laquelle l'homme mesure son action. Pas de résistance (contre soi-même) sans idéal. C'est vrai à tous les sens du mot résistance : passif ou actif, ancien ou moderne. Ainsi, s'il ne voulait d'abord et avant tout être libre, détaché de toute contingence, par quel étrange masochisme, par quelle aberration, Épictète s'évertuerait-il à tenir à distance ses plaisirs ? Et, de même, s'ils n'étaient habités d'une certaine idée de la justice (ou d'une certaine vision de Dieu), comment Gandhi, comment Soljenitsyne ou Sakharov trouveraient-ils la force d'âme nécessaire pour soutenir leurs grèves de la faim, pour supporter « stoïquement » prison, exil, persécutions ?... En fait, il n'y a pas de mystère : nul ne s'expose volontairement à la souffrance sans quelque bonne et supérieure raison. Même celui qui se pique d'accomplir gratuitement, sportivement un exploit (pour la beauté du geste) le fait, on l'a vu, au nom de sa liberté, de sa dignité, et pour se prouver qu'il en est bien capable. En cela l'homme qu'on torture lui ressemble : lui aussi doit se dépasser, oublier sa douleur, lui aussi doit commencer par se vaincre lui-même, non pour le simple plaisir d'être maître de son destin mais parce que justement il se fait une trop haute conception de la liberté pour acheter la sienne au prix de celle des autres. Il tiendra donc... jusqu'à la mort ou - pire ! - jusqu'à ce que les mots coulent tout seuls de sa bouche. Car s'il est si difficile de résister, c'est qu'il est si facile, hélas, de céder... Le courage peut à tout instant s'effondrer : un moment de faiblesse, et tout est consommé. Accueillant solennellement Jean Moulin au Panthéon, Malraux a une pensée émue pour ceux qui, à la dernière minute, ont craqué, qui ont eu à la fois et la mort et la honte.

« ... entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé... . »

Résister, en un troisième sens, revient donc à défendre non plus simplement sa vie mais les valeurs sans lesquelles celle-ci ne mérite plus d'être vécue. Et puisque aussi bien ces valeurs sont communes à l'ensemble d'une société ou d'un groupe, l'homme qui résiste n'est plus seul mais solidaire d'une collectivité. Son acte est éminemment culturel et le relie à tous ceux qui partagent les mêmes conceptions que lui. C'est bien pourquoi, dans la chronique des peuples, les grands moments de résistance ont souvent été exaltés et ont tenu lieu de mythes fondateurs. Qui n'a à la mémoire ces figures hautes en couleur qui traversent, drapeau au vent, les pages de nos livres d'Histoire, depuis sainte Geneviève ou Jeanne d'Arc jusqu'à Bayard, Gambetta ou de Gaulle ?

En France d'ailleurs, l'on ne compte plus les films qui célèbrent la lutte contre l'occupant nazi, comme si, la guerre passée, le pays avait ressenti la nécessité de se forger une nouvelle identité autour de ces pages glorieuses écrites pourtant par quelques-uns seulement. À tel point même qu'aujourd'hui ce mot de résistance est inséparable de l'évocation de cette période et qu'il suscite immédiatement, pour qui le prononce, des images de sabotages, de complots, d'attentats, d'exécutions sommaires, bref, des images de violence qui laisseraient à penser que résister ne se conjugue jamais que les armes à la main. Or s'il s'est bien conjugué effectivement ainsi, il y a eu aussi alors bien d'autres façons de dire non, de refuser de coopérer avec l'ennemi, depuis le silence réprobateur jusqu'aux grèves ou aux manifestations sournoises ou ouvertes de désobéissance. Ici, comme dans toute guerre de libération, la lutte armée n'a pu se développer réellement avec de vraies chances de succès qu'au jour où un climat propice s'est créé autour d' elle.

Car résister, c'est aussi, c'est d'abord peut-être un état d'esprit. Une certaine manière de ne pas se soumettre : de ne pas entrer dans le jeu de l'ennemi. Oui, refuser d'être assujetti à un ordre dont on ne veut à aucun prix, voilà la pierre de touche de la résistance, celle dont sortiront un jour révolte, insurrection, émeute. À la vérité, l'esprit qui dit non est comme ces diables à ressort qu'on enfonce au fond des boîtes : à un moment donné, toujours, ils ressortent, ils reviennent vous tirer la langue. Parce qu'on ne met pas un feu follet en prison. On n'arrête pas Gavroche :

« On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la mitraille par des pieds de nez. (...) La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme ; c'était un étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. (...) Il jouait on ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort... »

Une dernière balle pourtant le jette sur le pavé. Qu'importe ! il rebondit quand même, il quitte la vie sur une chanson :

« Je suis tombé par terre,
C'est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute à... . »
Victor Hugo, Les Misérables.

En ce dernier sens, résister, c'est donc faire preuve d'esprit d'insoumission, savoir préserver vivaces, intactes au fond de soi ses forces de rébellion. Une exigence qui ne s'impose pas seulement en temps de guerre mais aussi, et peut-être d'abord, en temps de paix, lorsque « l'ennemi » se cache sous des dehors aimables, ressemble à Monsieur-Tout-Le-Monde... Alors, et alors surtout, il convient de ne pas être dupe, de garder ce regard dur, critique, décapant qui est gage de vérité. Être lucide. C'est la tâche de chacun bien évidemment, mais c'est aussi, en particulier, celle du philosophe qui se doit d'être vigilant, de dénoncer les mauvaises herbes qui produisent les monstres en pointant les failles, les vides, les étranges oublis qui courent sous les belles théories et les discours trop lisses... Démonter les machines, déconstruire, détricoter les sens qui nous traversent : il y a chez des penseurs comme Foucault, Deleuze, Derrida davantage que le simple désir de savoir, la volonté passionnée de désenchanter le monde, de mettre à nu ses rouages, ses structures, ses modes de fonctionnement, en mobilisant, au besoin, toutes les ressources du style. Car il faut que ce savoir devienne contagieux. Il faut que les écailles tombent des yeux...

Pourtant les idéologies ne sont pas seules en cause. Il y a aussi tout ce bruit, tout ce tapage, médiatique et autre, dans lequel l'homme contemporain est plongé et contre lequel, confusément, il ressent la nécessité de résister pour sauver son intériorité. Mais résister comment ? contre quoi ? contre qui ? Cet ennemi-là est partout et nulle part, il a aussi bien mille visages ou aucun. Emporté à toute vitesse dans un univers factice de sons, d'images, de paroles, saturé d'informations, épuisé de commentaires, notre homme a l'impression de n'être plus que le spectateur impuissant de sa propre impuissance. Comme si les événements glissaient, « surfaient » sur lui sans laisser aucune trace...

Or c'est de traces précisément dont il a le plus besoin : de traces, d'empreintes, de marques. Face à ce monde trop lisse qui se dérobe à sa prise, il éprouve le désir de renouer le contact, de regarder les choses de nouveau, comme enfant, de ce regard vierge, naïf, émerveillé qui ne connaît pas déjà son objet, mais le découvre, l'invente... Oui, il rêve de retrouver le chemin de sa sensibilité. Alors, poussé par ce désir, il entre dans un musée, il pousse la porte d'une salle de concert, il ouvre un livre. Car il y a ainsi, fragiles, humbles, anodins presque, plantés au milieu de notre quotidien, des Venise hors du temps : des îlots de silence où le tumulte du monde cesse un instant pour laisser pénétrer le plein jour de la vie. L'on y vient visiter ceux qui, depuis longtemps, ont choisi de « résister »...

Gérald Cahen, Résister.

Résister
Le prix du refus

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