Saturday, April 14, 2012

« Apportez-nous la vérité »





Les grenouilles de La Fontaine suppliaient le Ciel de leur envoyer un roi. Aujourd'hui, on demande des gourous. « Dites-nous ce que nous devons croire et comment nous devons agir. »

Devenir adulte, c'est reconnaître, sans trop souffrir, que le Père Noël n'existe pas. C'est apprendre à vivre dans le doute et dans l'incertitude.

Il ne suffit pas d'apporter la connaissance, le vulgarisateur doit encore signaler les limites de la démarche scientifique. « Telle théorie est modérément crédible. » « Telle affirmation est encore largement spéculative et ne doit être acceptée qu'avec prudence. » « A telle question, il y a plusieurs réponses possibles, entre lesquelles nous ne pouvons pas encore choisir. »

Il importe également de signaler les limites et les dangers du discours simplifié utilisé par le vulgarisateur : « Telle image est ambiguë ; telle comparaison peut prêter à confusion. »

« Quel plaisir de comprendre ! Je me sens intelligent. Je croyais ces notions bien au-dessus de mes capacités intellectuelles. » Ces propos, les vulgarisateurs scientifiques les entendent souvent. Ils signalent, à mon avis, une grave déficience de nos systèmes d'éducation.

Loin de donner envie d'apprendre et d'accroître l'aptitude à penser, les institutions, trop souvent, privent les étudiants du plaisir de la connaissance et injectent, en prime, un sentiment d'incompétence.

« Quel dommage que l'astronomie ne soit plus enseignée au lycée ! » disent quelquefois les spectateurs après une projection de photos astronomiques. « En êtes-vous bien sûr ? » est ma réponse habituelle. « Pourriez-vous encore y prendre du plaisir ? »

Les dommages causés par l'école ne sont pas (nécessairement) irréparables. Redonner confiance, ressusciter le goût d'apprendre, le plaisir de connaître, voilà certes une des plus hautes missions de la vulgarisation scientifique.

« Où en est la recherche aujourd'hui ? Quelles sont les questions à l'ordre du jour ? Sur tel sujet, quelles sont les hypothèses, les théories rivales ? » Personne n'aime se sentir « hors du coup ». Quoi de plus valorisant que cette intégration, que ce sentiment d'appartenir à la culture contemporaine ?

Si la science ne peut pas répondre aux questions telles que « Dieu existe-t-il ? La vie a-t-elle un sens ? Y a-t-il une vie après la mort ? », les connaissances scientifiques nous permettent néanmoins de nous situer dans le cosmos par rapport aux étoiles, aux plantes, aux animaux. La science retrace notre passé, retrouve nos racines cosmiques et décrit l'aventure de la matière qui s'organise, où notre existence s'insère.

Pour vivre, pour se comporter parmi ses semblables, pour prendre les décisions qui s'imposent, chacun de nous développe sa propre philosophie de la vie (philosophie avec un petit p), sa propre vision du monde. C'est dans l'élaboration de cette vision du monde que les connaissances scientifiques jouent un rôle primordial.

Hubert Reeves


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