Friday, April 20, 2012

La démocratie, une valeur chinoise





Les Chinois valent-ils le coup que l'on se donne du mal pour eux ? Les Occidentaux croient volontiers que les Chinois ont l'habitude de vivre sous des régimes autoritaires, et que la culture démocratique leur fait défaut. Ils sont perçus comme une masse indifférenciée, à peine consciente de ce que peuvent être la démocratie ou la liberté, un peuple soudé qui privilégie les valeurs familiales et collectives par rapport à l'individu.

Peu d'Occidentaux savent qu'une tradition démocratique existe en Chine. Il faut rappeler que, dans la Chine impériale, la création littéraire et artistique était libre. Et, si le confucianisme était l'idéologie dominante, on pouvait le refuser sans autre risque que celui de ne pas devenir un mandarin du pouvoir. Il y eut quelques exceptions (l'empereur de la dynastie des Qing emprisonna ou déporta les grands lettrés de la cour de Pékin), mais elles furent rares, et c'est bien pourquoi, depuis deux millénaires, les courants alternatifs au confucianisme ont pu se développer de façon aussi foisonnante : le taoïsme, la philosophie de Mo Tseu, le bouddhisme, pour n'en citer que quelques-uns.

La tradition chinoise en matière de démocratie proprement dite, cependant, ne commence qu'en 1911, avec la fondation de la première république. Au début du siècle, en effet, après avoir étudié la tradition confucianiste dans leur jeunesse, les intellectuels partaient se cultiver en Europe (surtout en Allemagne, en France et en Angleterre), ou aux États-Unis. De retour au pays, ces érudits ont introduit en Chine des auteurs comme Hegel, Kant, Freud. Certains d'entre eux (Jin Yuelin, He Lin, Mou Zongsan, Hu Shi ou Lu Xun) se sont attachés à mélanger les valeurs occidentales avec celles de la tradition chinoise pour créer leur propre système philosophique. Inconnus en Europe, ces philosophes préconisent la liberté et la démocratie à la chinoise. Le régime communiste a mis fin à cette liberté de penser et à l'émergence d'une réflexion démocratique. Pourtant, c'est sur elle que le Parti Communiste Chinois s'était appuyé pour parvenir au pouvoir. Dans les années 1940, en effet, le PCC faisait campagne non seulement sur le sentiment nationaliste, mais surtout sur la promesse de démocratie et de liberté. (En 2001, un livre intitulé La Voix de l'Histoire a voulu reprendre tous ces articles en faveur de la démocratie que le Parti publiait à l'époque. Mais il a été censuré.) Une fois au pouvoir, Mao a tenté de ranimer l'esprit critique qui existait avant le changement de régime. Lors de la « campagne des cent fleurs », en 1957, il a ainsi encouragé les intellectuels à exprimer librement les défauts du régime... avant de les qualifier de rebelles « contre-révolutionnaires » et de les réprimer. Après cette volte-face, puis la Révolution culturelle qui a constitué une véritable purge des intellectuels, les aspirations démocratiques ont été dissimulées.

Malgré tout, je ne pense pas qu'elles se soient jamais éteintes, comme l'a prouvé, dès que le contrôle du pouvoir s'est un peu relâché à l'arrivée de Deng Xiaoping, l'émergence du « mouvement du mur Xi Dan » déjà évoqué. Incarné par quelques figures emblématiques à l'Occident — comme Wei Jingsheng, emprisonné dix-huit ans —, ce mouvement n'en avait pas moins une envergure nationale. Il préconisait de remplacer le marxisme officiel, marqué par le stalinisme, par ce qu'il imaginait être le marxisme authentique, un marxisme humaniste, directement issu des écrits de jeunesse de Marx. Ces années 1980 sont aussi celle du retour — limité — des élections des membres des assemblées populaires (élections qui avaient été suspendues en 1957). Un retour mouvementé, on l'a vu, mais qui, par les frustrations mêmes que ces dysfonctionnements créaient, a permis d'entretenir la flamme démocratique.

Dans l'ignorance de ce passé chinois, les Européens ne peuvent pas estimer la politique actuelle du gouvernement à sa juste valeur. Ils se laissent abuser par les déclarations de bonne volonté de celui-ci. Et ils considèrent comme des progrès substantiels, des évolutions récentes qui sont, en réalité, des reculs par rapport au début des années 1980. Pour ne pas dire à celles ayant précédé l'instauration du régime.

La plupart des Occidentaux estiment aussi qu'il faut laisser le temps aux Chinois d'assimiler le principe d'un État de droit dans une société civile. Même s'il y a là une part de vérité, il faut savoir que les Chinois ont une longue tradition de société civile.

Avant 1949, la société chinoise vivait de façon autonome et indépendante de l'État. Pour la gestion des affaires courantes, les villageois désignaient le chef de village. Tout se réglait sur place, il fallait se débrouiller avec ses propres moyens, comme le résumait l'expression populaire « Tian Gao, Huang Di Yuan » : « Le ciel est haut et l'empereur est loin. » L'école était privée. De même, les universités, créées à la fin du XIXe siècle, étaient indépendantes et gérées par le corps professoral. Cai Yuanpei, responsable de l'Université Beida de Pékin dans les années 1920-1930, est considéré comme l'un des pères de la culture littéraire démocratique, connu pour son équipe enseignante qui comptait des personnalités de gauche comme de droite, dans le plus grand esprit de tolérance. L'État, lui, se concentrait sur la levée des impôts et sur les affaires criminelles. De toute façon, l'empereur n'aurait pu, depuis Pékin, contrôler efficacement les provinces. Tout au plus pouvait-il contrôler la nomination des professeurs par le biais des examens.

Depuis, le régime communiste a instauré la suprématie de l'État centralisateur. Mais cette réalité à peine cinquantenaire n'est pas enracinée dans la culture chinoise traditionnelle. D'une certaine façon, même, comme l'a souligné Hannah Arendt, la centralisation est une idée propre à l'Occident (et pas à l'Orient), un produit de l'industrialisation (l'État ne peut contrôler la société dans son ensemble que s'il dispose de moyens de communication : chemins de fer, voitures, téléphone, etc.), qui a été importé en Chine.

Comme le prouvent les débuts de la société de marché aujourd'hui, la société chinoise sait se débrouiller sans son État. Et les Chinois, je le crains, sont au moins aussi individualistes que les Européens. Que font les patrons chinois en l'absence de contrepouvoirs ? Ils tentent d'exploiter la main-d’œuvre avec la même âpreté que le patronat européen du XIXe siècle. Et les intellectuels et les professeurs, dans ce climat de relative liberté ? Ils se préoccupent, avant tout, de mener leurs recherches de façon professionnelle et rigoureuse, quitte à laisser de côté des réalités plus ternes qui ne profiteraient pas à leur carrière. On pourrait multiplier ces exemples à l'infini. Autant de banalités que les Européens ignorent. Ils justifient les insuffisances démocratiques du système politique chinois par le poids des traditions. Ils confondent la culture confucéenne, taoïste et libre qui a forgé durablement les mentalités chinoises, avec l'idéologie officielle totalitaire qui, depuis soixante ans, régit le système politique, économique et social. Ils prennent pour des valeurs millénaires ce qui n'est qu'une idéologie récemment promue. Or, même si celle-ci tente de façonner les esprits dès l'école primaire, puis de s'imposer aux corps via la répression, ce n'est pas la même chose. Quand on réalise que le totalitarisme communiste ne se fonde pas sur notre culture traditionnelle, on comprend instantanément l'ampleur du malaise dont souffre la société chinoise depuis plus d'un demi-siècle. Malaise accentué aujourd'hui alors que le déphasage entre le corps (contrôlé) et les esprits (marqués durablement) se conjugue avec un nouveau décalage, entre l'idéologie communiste et la pratique du marché. Or, les difficultés matérielles et les inégalités sociales croissantes qui en résultent ne peuvent qu'engendrer le cynisme ou la révolte.
C'est ce malaise général, cet ensemble de frustrations, mais plus encore, la conscience d'un passé démocratique encore récent, qui motivent les démocrates chinois, qui les portent dans leur lutte contre le recul des libertés politiques. Ce n'est pas quelque passion utopique, un rêve qui serait entretenu par l'exemple occidental !

Je me permets d'insister en illustrant ce propos par mon exemple personnel. Je voudrais en effet faire « toucher du doigt » cette réalité concrète aux Occidentaux. Comment en suis-je venu à réclamer la démocratie ? Rien ne m'y prédisposait dans mon environnement. Mais, comme tous les enfants de la Révolution culturelle, on m'a envoyé me former à la campagne. Dans mon village, comme partout, le chef avait été désigné par les autorités du canton. Il était stupide, incompétent et corrompu, mais il avait su nouer de bonnes relations avec les bonnes personnes. Celui qui aurait fait un chef idéal, capable de développer le village parce qu'il maîtrisait la valeur des sols, les exigences des cultures, les techniques à employer, tout le monde le connaissait. Mais il ne pouvait être nommé : il avait un caractère trop trempé et les supérieurs n'en voulaient pas. Les paysans n'y pouvaient rien. Pourquoi ne les laissait-on pas, eux qui savaient ce qu'il leur fallait, choisir leur propre chef à la place de supérieurs ignorants des réalités locales ? C'est cette absurdité qui m'a convaincu de la nécessité d'une démocratie locale. De retour en ville, je me suis plongé dans Marx, dans les ouvrages d'histoire. Mais, quand je voulais en discuter avec d'autres, on me conseillait de me taire. C'est alors que j'ai pris conscience de ce besoin vital qu'est la liberté d'expression. Tout simplement : on veut s'exprimer, on ne le peut pas et on trouve que ce silence forcé est insupportable.

Ainsi, dans ma démarche comme dans celle de mes compatriotes chinois, rien n'existe, au départ, qui soit le reflet des idées occidentales. Aujourd'hui, nos désirs de liberté ne sont pas conceptuels, hérités de savantes lectures. Ils nous viennent de nos frustrations quotidiennes. Nous voulons tout simplement décider par nous-mêmes de notre propre vie. Nous voulons en parler et il nous faut en avoir la liberté. Peut-être cette démarche est-elle trop simple et nous vaudra, de la part de certains Européens, d'être qualifiés « de naïfs, d'utopiques, d'archipolitisés » ou, tout simplement, « d'impatients ». Il faut laisser du temps, pensent ceux-là, pour que la démocratie chinoise puisse avancer. Ils ne voient pas que, pendant ce temps, elle recule.

Cai Chongguo


1 comment:

  1. Très bon article permettant de mieux comprendre la Chine actuelle , merci !

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