Wednesday, May 09, 2012

Une erreur de la nature ?





Mal adapté parce que trop bien nanti, néfaste à l'équilibre biologique de la planète, l'être humain serait-il en définitive une erreur de la nature ?

On évalue à plus d'un million les espèces végétales et animales vivant actuellement sur la planète. La somme des espèces apparues, au cours de l'évolution biologique, atteindrait dix millions. Neuf sur dix auraient disparu.

Aucune espèce n'est sacrée. Chacune surgit du jeu de la nature ; de l'aléa des mutations biologiques. Pour durer, il faut se faire une niche. Établir un comportement d'échange. Recevoir et donner. S'insérer dans un écosystème. Faute de quoi, l'élimination est inexorable.

Il y a soixante-cinq millions d'années, les dinosaures, les fougères géantes, les ammonites s'effacent brusquement de la surface terrestre. Sur la cause de cette catastrophe, nous n'avons pas de certitude. Il pourrait s'agir d'une arrivée soudaine et importante de matériaux extraterrestres (météorite géante ou nuage interstellaire).

Selon toute vraisemblance, cependant, ces animaux ne sont pas responsables de leur disparition. La nature ne leur a pas demandé leur avis. Mais l'être humain, s'il voit venir sa propre extinction, n'aura qu'à s'en prendre à lui-même. Rien ne nous menace, hormis ce que nous provoquons. [...]

Il importe ici de reconnaître le rôle peu enviable joué par notre culture occidentale. Si le degré de civilisation d'un groupe humain se mesure à l'harmonie de ses rapports avec l'environnement, notre cote est au plus bas. J'en prends pour témoignage ce constat écœuré d'un vieil indien de mon pays :

« Les Blancs se moquent de la terre, du daim ou de l'ours. Lorsque nous, Indiens, chassons le gibier, nous mangeons toute la viande. Lorsque nous cherchons les racines, nous faisons de petits trous. Lorsque nous brûlons l'herbe, à cause des sauterelles, nous ne ruinons pas tout. Nous secouons les glands et les pommes de pin des arbres. Nous n'utilisons que le bois mort. « L'homme blanc, lui, retourne le sol, abat les arbres, détruit tout. L'arbre dit : "Arrête, je suis blessé, ne me fais pas mal." Mais il l'abat et le débite. L'esprit de la terre le hait. Il arrache les arbres et ébranle jusqu'à leurs racines... Il fait exploser les rochers et les laisse épars sur le sol. La roche dit : "Arrête, tu me fais mal." Mais l'homme blanc n'y fait pas attention. Comment l'esprit de la terre pourrait-il aimer l'homme blanc ? Partout où il la touche, il laisse une plaie ».

Notre planète héberge un grand nombre de cultures différentes. Chacune a développé ses propres stratégies de subsistance, son mode de vie adapté au cadre naturel. La pêche des Esquimaux diffère de la pêche au Bénin. L'agriculture massive des prairies canadiennes ne ressemble pas au jardinage familial des paysans de l'Inde. Tout comme les techniques de vie, les rapports de l'homme avec la nature varient largement d'une place à l'autre. Comme les Indiens d'Amérique, comme beaucoup d'Indiens des Indes, de nombreuses sociétés traditionnelles ont, pour la nature, un respect profond, teinté d'animisme.

La science et la technologie de la puissance sont nées dans notre monde occidental, là précisément où le rapport mystique avec la nature a été, le plus tôt, remis en question. Ce n'est sans doute pas un hasard. Nous retrouvons, ici, l'image de Prométhée arrachant le feu au ciel ; le « péché » que, selon Oppenheimer, les physiciens ont connu à Los Alamos.

S'il y a un rapport entre le rejet de la piété ancestrale et l'éclosion de la science, dans quel sens se déploie-t-il ? De l'impiété à la science, ou de la science à l'impiété ? Vraisemblablement, en alternance ou simultanément, dans les deux sens à la fois.

L'important, pour nous, c'est le fait historique de l'apparition de la culture technologique occidentale. Son influence hégémonique se propage et s'impose à toute la planète.

Les impératifs industriels et commerciaux, les moyens de communication et de transport interdisent l'isolement du passé. Au siècle dernier, les Japonais ont été forcés d'ouvrir leurs portes à l'Occident. Les dernières tribus amazoniennes s'éteignent dans les Tristes Tropiques de Lévi-Strauss.

L'intelligence et la curiosité mènent-elles inévitablement à l'éclosion d'une société technologique axée sur le contrôle des énergies ? Cette question, souvent formulée, me paraît mal posée.

Imaginons une planète « lambda » où, comme sur notre Terre, une multitude de cultures différentes développent séparément leur rapport à la nature. Même si la quasi-totalité de ces groupes humains ne montre qu'un intérêt modéré pour la science et la technologie, il suffit que cette passion apparaisse quelque part pour s'imposer éventuellement à tous. La technologie est envahissante. Elle entraîne sa propre expansion territoriale.

Hubert Reeves.

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