Wednesday, July 04, 2012

Partir au Mexique




Partir au Mexique, c'est s'aventurer à la découverte d'une mentalité différente : celle des Indiens ou, mieux, des Amérindiens. « Il y a une initiation incontestable dans cette race : celui qui est près des forces de la nature participe de ses secrets », a dit Antonin Artaud à propos des Tarahumaras. Cette participation aux forces de la nature est vraie de tous les Américains, du Nord jusques et y compris au sud. C'est cette participation qu'il nous faut comprendre, retrouver en nous-mêmes plutôt que de nous extasier sur les prouesses techniques qui nous fascinent dans ces grands cimetières de pierre que sont les sites archéologiques. « Nous étions un peuple sans loi, mais nous étions en très bon terme avec le Grand Esprit... » (cf. Pieds nus sur la terre sacrée, textes réunis par T.C. McLuhan).

Les escaliers des pyramides sont raides, leur architecture n'a rien à voir avec celle des pyramides d’Égypte. Entre les géants de pierre, la cohorte absurde et internationale des touristes. Caméras, chewing-gum, bière et tyroliennes... Mais, silencieux et furtifs, des Indiens par familles entières viennent admirer l’œuvre de leurs ancêtres, pèlerinages aux sources d'une sagesse presque totalement anéantie par nos propres ancêtres. « Gringos » et Européens se rassurent : « Ici, avaient lieu des sacrifices humains. » Bonne excuse qui leur permet d'oublier un peu trop facilement les crimes tout aussi sanglants commis par les conquistadores de la très sainte Inquisition !

Comment se faire une idée des quelque deux millions de kilomètres carrés du territoire mexicain et de ses populations passées et actuelles ?

Une escale dans la capitale est indispensable. D'abord un tour dans son musée d'anthropologie, unique au monde par la qualité de présentation de ses collections et de son architecture : une occasion exceptionnelle de se familiariser avec l'artisanat authentique qui devient de plus en plus difficile à trouver « sur le terrain ». Le plastoc, en effet, a tout envahi : le Mexique, comme, hélas ! tant d'autres pays du tiers monde, est devenu la poubelle des sous-produits venus des nations plus nordiques prétendues évoluées. La plupart du temps, sur les marchés indigènes, seules les broderies, minutieux travaux de patience exécutés par les femmes encore soumises aux rythmes anciens, sont intéressantes pour qui veut rapporter des « souvenirs ». Quelques vieux connaissent toujours les secrets de la poterie, comme Doña Rosa, près d'Oaxaca, mais, avec leur disparition, l'inspiration et même la technique s'évanouissent au profit de l'objet-pour-bazar-à-touristes.

De Mexico, il faut aussi aller à Teotihuacàn, « là où sont nés les dieux », pour admirer l'une des plus grandes pyramides du monde, celle du dieu Soleil, qui s'élève au milieu de 50 km² de ruines aztèques.

Ensuite, choisir l'un des programmes classiquement proposés par de multiples agences de voyage. Ou bien partir a la découverte d'un Mexique un peu plus secret.

Oaxaca, capitale de la culture zapotèque, a conservé le charme provincial des villes tropicales qui ont un grand marché. Une agitation colorée, gaie, règne autour des musiciens qui jouent le soir sur la vieille place. Au-dessus de la ville, les ruines de Monte-Alban dont les stèles de pierre sont de véritables planches d'anatomie (on y voit même une césarienne !), qui donnent à penser que ce site fut un haut lieu d'initiation à la médecine. C'est le Mexique central : zone de transition entre les cultures aztèques et celles des Mayas, au sud.

Palenque, ruines mayas pleines de grâce que l'on qualifie volontiers d'orientale, encore enfouies sous les lianes et les plantes arborescentes de la jungle, où Alberto Ruiz Lhuillier découvrit, en 1952, sous une pyramide de 22 m de haut (le « temple des Inscriptions »), un personnage mystérieux, « l'Homme au masque de jade », grand fonctionnaire ou prêtre, prince, ou même, selon certains, extra-terrestre (on se demande pourquoi !), nul ne sait. Le Guatemala n'est pas loin de cette cité sacrée près de laquelle, un peu plus au sud, se trouve un autre site stupéfiant : Bonampak, où les murs des palais sont ornés de fresques représentant toute la splendeur de l'empire des Mayas, où leurs descendants, les Indiens Lacandons, vont encore brûler de l'encens chaque année au terme de longues marches à travers la forêt vierge, et armés encore de leurs arcs et flèches à pointe de silex.

Nous laissons de côté les autres sites mayas du Yucatàn, même Chichen Itza, ensemble architectural très significatif des connaissances astronomiques et mathématiques des Mayas. Nous allons plonger vers le nord, à Chihuahua, car cette ville est un puissant révélateur du phénomène mexicain moderne.

Ses mines d'or, d'argent et de cuivre sont célèbres dans le monde entier. Autour de la ville, les élevages de gros bétail contribuent à donner l'impression d'être en plein western. Au-delà, c'est le désert, au nord, et les montagnes, à l'ouest. Chihuahua est l'une des citadelles de la Révolution mexicaine. La montagne cache des habitants étranges : des communautés de ménonites, venus du Canada en chariots au début du siècle, refusent l'électricité — si ce n'est pour fabriquer leurs fromages ou scier leur bois —, se marient entre eux et, à force de parler du diable, finissent par lui ressembler. Un peu plus loin, dans le cœur escarpé de la Barranca del Cobre, le pays des Indiens Tarahumaras, « plein de signes, de formes, d'effigies naturelles qui ne semblent point nés du hasard, comme si les dieux, qu'on sent partout ici, avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures » (Antonin Artaud). En haut, la neige. En bas, au pied de canyons vertigineux, un rio coule entre une végétation tropicale. Entre les deux, les Tarahumaras, qui « vivent là comme avant le déluge », sont capables de courir plusieurs jours d'affilée sur huit cents kilomètres et dont la vie tourne encore autour du rite érotique du peyotl dont la racine porte la forme des sexes de l'homme et de la femme rassemblés. Les Tarahumaras ne descendent à la ville que « pour voir comment les hommes se sont trompés »...

A vous maintenant de découvrir les splendeurs telluriques du Mexique éternel, celui qui, des pyramides du Soleil, vous conduira à boire l'eau surgie du désert grâce aux mille centrales hydrauliques fonctionnant à l'énergie solaire dans le cadre du « Plan Tonatiuh » gouvernemental... Tonatiuh, le dieu Soleil !

Claudine Brelet-Rueff

Les Tarahumaras
de Antonin Artaud

Si, en 1936, un poète désespéré par l'Europe n'avait cherché, au prix de difficultés et de souffrances incroyables, à se porter à la rencontre des Tarahumaras, mangeurs de peyotl, leur nom ne nous serait pas aussi familier, il ne serait pas devenu ce vocable évocateur de fabuleux paysages : montagnes peuplées d' " effigies naturelles " et gravées de signes magiques, ciels qui auraient inspiré leurs bleus aux peintres d'avant la Renaissance, cortèges de Rois mages apparaissent à la tombée du jour dans un " pays construit comme des pays de peinture " ; et, pour beaucoup d'entre nous, les Tarahumaras ne seraient pas ce peuple fier et intact, obsédé de philosophie, qui a su maintenir, en des danses accompagnées de miroirs, de croix, de clochettes ou de râpes, les grands rites solaires : rite du peyotl au cours duquel un mystérieux alphabet sort du foie du participant et se répand dans l'espace, rite des rois de l'Atlantide déjà bien étrangement décrit par Platon, rite sombre du Tutuguri avec son tympanon lancinant.

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