Monday, July 02, 2012

Ubu Guru





A Lodève (34), les adeptes du lamaïsme vendent des repas végétariens et tentent de redorer l'image de leur guru, le ventripotent Sogyal dénoncé par une journaliste de Marianne. 

Quels hypocrites ! Dans leur temple, les lamaïstes font toujours des offrandes (tsoks) de viande aux dharmapalas, les entités protectrices du Vajrayana. 

Le guru Sogyal, qui est en réalité un carnivore invétéré, serait-il une sorte de père Ubu, l'Ubu Guru de Jean-Claude Carrière et de Peter Brook qui avaient présenté au festival d'Avignon une version théâtrale du Mahabharata ?

« Pendant notre préparation du Mahabharata, l'idée nous vint, pour nous détendre, pour nous donner un contrepoids aussi dérisoire que distrayant, d'imaginer une farce que Peter Brook appelait Ubu Guru.

Idée simple : le père Ubu et la mère Ubu, toujours très unis, ont décidé de s'installer en Inde et d'y exploiter la belle innocence des touristes. Ou plutôt : poursuivis par la justice internationale, ils ont dû changer d'identité et se réfugier dans les forêts du Tamilnadu, où ils font profession de sainteté, et gagnent ainsi leur vie.

J'ai conservé un extrait du dialogue. Le couple célèbre entend tout à coup le Klaxon d'un car de touristes (le chauffeur est évidemment leur complice). Le père Ubu s'écrie :

Vite, mère Ubu, passez-moi mon cordon brahmanique et ma trompette à puja. Préparez le tambour méditatif et le grand bassin à phynances. Prenons l'asana le plus favorable...

C'est la position du lotus, père Ubu.

Au diable votre lotus ! Cornegidouille ! J'ai les deux genoux en compote !

Assez de gémissements, père Ubu. Vous avez appris à contrôler votre musculature graisseuse par la méthode du Hatha-Yoga, vous êtes devenu Guru de première classe...
(Elle frappe sur un gong : Gong !)

... vous avez atteint, par la simple contemplation de votre nombril, la sérénité (gong !), la clairvoyance (gong !), la patience et l'action désintéressée (gong ! gong !).

Doucement, mère Ubu, n'oubliez pas nos petites oboles.

Vous êtes devenu le Swami Ubushrapolonistamam, maître de toutes les sagesses. Voici que le car de touristes s'approche.

Les pétales de fleurs sont prêts ?

Oui, père Ubu, bien qu'un peu desséchés.

Et l'eau lustrale ?

Oui, père Ubu, bien qu'un peu glauque.

Et les noix de coco pour le sacrifice ?

Tout est prêt, père Ubu.

Merdre, mère Ubu, j'ai les intestins qui grondent.

Avez-vous pris votre Nivaquine ?

J'ai oublié !

Trop tard, voici les touristes, soufflez dans la trompette à puja et regardez à l'intérieur de vous-même.

Ce n'est pas beau à voir.

Et passez-moi maintenant les timbales.

Vous voulez boire, mère Ubu ?

Ah, la grosse bête ! Les timbales à musique, vieil animal !

Nous avions imaginé que le capitaine Bordure faisait partie du groupe de touristes, que l'affreux couple ne parlait qu'un misérable anglais. Parmi les touristes s'est glissé par malheur un Tamoul, qui parle sa langue. Les Ubu, bien entendu, n'y comprennent goutte. Que faire ?

Very good tamoul, dit le père Ubu, pour gagner du temps.

Et sur les conseils de la mère Ubu, il entre en transe.

A d'autres moments nous pensions que le père Ubu pouvait se présenter comme la dernière incarnation de Vishnu, et se disputer férocement avec la mère Ubu à coups de colliers de fleurs.

Je trouve aussi ces répliques éparses :

Respirez deux fois par la narine droite. Dites : « Hink ! » Expirez par la glande pinéale !

Où se trouve-t-elle ? demande quelqu'un.

A sa place, imbécile ! Si vous ne la trouvez pas, n'expirez pas. N'expirez jamais et expirez ! C'est bien fait pour vous !

(Et aux autres :)

Mettez un doigt dans la bouche, pardonnez à ceux qui ne vous ont pas offensés et n'oubliez pas de manger de la laitue.

Le père Ubu se plaignait amèrement de ne pas pouvoir méditer. Le bruit d'un oiseau, d'un avion, le dérangeait sans cesse. « Je n'arrive pas à trouver mon calme intérieur, disait-il, et cela m'irrite ! »

A regret nous avons abandonné la farce démystifiante, faute de temps surtout. Si quelqu'un veut la ressaisir... »

Jean-Claude Carrière, Dictionnaire amoureux de l'Inde.





Carnet de route ? Manuel de civilisation ? Non, beaucoup mieux : une véritable invitation au voyage et à l'évasion. Avec pour seul mot d'ordre le butinage, parmi la multitude de visages, de paysages, de langues et de croyances qui constituent l'Inde.

Loin des sentiers battus et des clichés exotiques qui encombrent les guides touristiques, voici donc l'Inde restituée avec amour, poésie et cocasserie. De Shiva à Vishnu, en passant par Calcutta ou l'Ambassador (ce fameux véhicule qui est à l'Inde ce que la 2CV est à la France), ces fragments d'un discours amoureux nous invitent également à butiner parmi la centaine d'entrées retenues par Jean-Claude Carrière. L'auteur – par ailleurs scénariste, conteur et romancier – nous entraîne, croquis à l'appui, dans un pays parfaitement imaginaire et pourtant bien réel, qu'il définit comme "une chimère en exercice".


Dessin de Jean-Claude Carrière

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