Wednesday, August 08, 2012

Le Golem





L’œuvre de Meyrink pose toutes sortes de problèmes au spécialiste des doctrines et des pratiques dites « occultes » ; il est facile de se rendre compte que toutes sortes de traditions secrètes s'y sont rencontrées : la Kabbale juive, tout d'abord, qui était alors très répandue dans le Ghetto de Prague — ce quartier si mystérieux rassemblé autour de la vieille synagogue et du cimetière israélite, où se trouve la tombe du rabbin Lôw, le constructeur du légendaire Golem ; l'alchimie aussi mais, aussi, d'autres doctrines, plus troubles, empruntées à la Théosophie de Mrs Besant, à l'enseignement de l'initié hindou Ramana Maharishi (le maître de Paul Brunton) et à certaines loges paramaçonniques se réclamant de l'ésotérisme égyptien.

Le Pr Scholem a reproché à Meyrink son syncrétisme, préjudiciable, à ses yeux, à la pureté de la tradition rabbinique, mais il reconnaît, néanmoins, le grand intérêt « occulte » du roman « Le Golem ». […]

« Le Golem » est, de tous les ouvrages de Meyrink, le plus célèbre et, sans conteste, l'un des plus fascinants. Trois artistes se sont essayés à l'illustrer : Hugo Steiner, Fritz Schwimheck, Alfred Kubin. Il a fait l'objet d'une traduction française remarquable.

« Le Golem » peut, si l'on veut, être rangé parmi les chefs-d’œuvre de l'expressionnisme ou, encore, du « réalisme magique » ; mais c'est, en fait, un roman inclassable, dont l’originalité est éclatante ce roman est une vaste épopée du Ghetto de Prague, où le réalisme, la satire sociale, le mystère, l'insolite se mêlent à l'analyse psychologique et, même aux expériences mystiques. Réalité et irréalité s'interpénètrent sans cesse : au réalisme le plus décidé, le plus cruel, se mêlent des visions, des rêves, des illuminations qui sont la synthèse d'éléments mystiques juifs, slaves, germaniques et, même « égyptiens ».

La légende du rabbin de Prague et de son « Golem », cet homme artificiel formé d'argile et animé à l'aide de formules kabbalistiques, n'est que le prétexte de l'ouvrage : le « Golem » du chef-d’œuvre de Meyrink n'est pas, en fait, cette sorte de statue animée : le « Golem » de Meyrink c'est, d'une part, une sorte de « Matérialisation », d'égrégore de l'âme collective du Ghetto ; c'est, d'autre part, le « double » du héros : il permet à Pernath de prendre conscience de la nécessité de purifier, de « délivrer » son moi singulier. Meyrink a voulu montrer que le but à rechercher par l'initié. est d'être un citoyen des deux mondes — un homme qui, tout en vivant ici-bas, participe à l'au-delà.

Toute l'action du « Golem » — et Dieu sait qu'elle est complexe, entrecroisée d'intrigues amoureuses, financières, policières ! — se déroule à Prague, et le vieux Ghetto de cette merveilleuse cité, les vieilles ruelles pleines de mystère y sont décrits avec un réalisme hallucinant. Mais, chez Meyrink, Prague n'est pas seulement la cité de ce nom : c'est un lieu sacré, un lieu d'initiation ; « Le Golem » décrit, en même temps que les aventures d'Athanase Pernath dans le vieux Prague, les pérégrinations de Gustav Meyrink dans les secrets de l'âme ; Prague devient un gigantesque symbole. destiné à montrer à l'initiable la voie qui mène à l'éducation supérieure de l'âme. On peut rappeler, à ce propos, qu'il existe une Égypte mythologique, avec ses villes et ses sanctuaires — une sorte de « double » céleste de l’Égypte terrestre. On retrouve d'ailleurs de telles « géographies mythiques » dans toutes les traditions ésotériques (à commencer par la « Jérusalem céleste » de saint Jean).

Par ailleurs, le Ghetto de Prague n'est pas, dans le roman de Meyrink une réalité passive : c'est un véritable être collectif. Les vieilles maisons, les vieilles ruelles semblent dotées d'une vie louche et inquiétante :

« J'eus l'impression, remarque le héros au chapitre IV (« Prague »), que toutes les maisons se raidissaient devant moi, avec de perfides visages pleins d'une méchanceté indicible. Les portes : des gueules béantes et noires, auxquelles manquait la langue. Des gorges qui à chaque instant pouvaient jeter un cri strident, si perçant, si haineux, qu'il devait causer l'effroi jusqu'au plus profond de notre être ». […]

L'un des thèmes favoris de Meyrink est le sommeil dans lequel vit l'âme qui n'a pas encore été illuminée. Voici, à cet égard, les paroles que le romancier met dans la bouche de l'archiviste Chemajah Hillel, initié aux secrets de la Kabbale :

« Lorsque l'homme se lève de son lit, il croit avoir secoué le sommeil sans savoir qu'il devient la proie de ses sens et la victime d'un sommeil nouveau, plus profond encore que le précédent, auquel il a échappé. Il n'existe qu'un vrai état de veille, celui duquel tu t'approches maintenant ».

Le chapitre IX, « Spectres », est l'un des plus profonds, des plus significatifs de tout le livre. On y voit Maître Pernath parvenir, à la suite de pérégrinations souterraines (le labyrinthe joue, ne l'oublions pas, un rôle dans beaucoup de légendes initiatiques), dans la chambre secrète à la fenêtre grillagée. Le héros y découvre les vêtements du Golem, et un vieux jeu de Tarots. Survient alors l'une des scènes les plus extraordinaires, au cours de laquelle l'une des cartes du jeu de tarots — le Pagad — devient le « double » du héros :

« Je restai là accroupi, des heures et des heures — immobile — dans mon coin, le squelette raidi par le froid avec des habits étrangers et moisis. Et lui vis-à-vis : moi-même ».

Le thème du « double » se retrouvera au chapitre XIX, quand Pernath, sorti de prison, retrouve le Ghetto bouleversé par la pioche des démolisseurs :

« ...je me retournai tout à coup et : MON IMAGE SE TROUVAIT SUR LE SEUIL, MON SECOND MOI, DANS UN MANTEAU BLANC, UNE COURONNE SUR LA TETE ».

Au même chapitre se retrouve le symbolisme du Pendu :

« Je veux sauter sur le barreau de la grille, la manque, perds l'appui de la corde. Un instant je reste suspendu, la TÊTE EN BAS, LES JAMBES CROISEES, entre le ciel et la terre ».

Dans un article, Réflexions sur les Tarots et essai d'interprétation (1956), notre ami Louis Bresson fait remarquer à propos de l'arcane XII, le Pendu, symbole du Sacrifice initiatique :

« C'est cette vie active ou tout au moins la primauté de cette vie, qu'il abandonne dans son sacrifice volontaire, symbolisé par les jambes croisées en forme de quatre, signe astrologique de Jupiter, dispensateur des biens matériels ».

Pour Meyrink, porte-parole de toutes les traditions initiatiques, l'homme ordinaire n'est pas libre :

« Un noir soupçon me prit alors : n'en serait-il pas de nous, simples mortels, comme des papiers ? Peut-être qu'un vent insaisissable nous pousse ça et là et détermine nos actions, tandis que, dans notre naïveté, nous croyons dépendre de notre propre et libre arbitre. Si en nous la vie n'était autre chose que le tourbillon énigmatique d'un vent ? ». Et la rançon de la Connaissance, c'est la haine, la jalousie des profanes : voyez le passage où Pernath, revêtu des vêtements du Golem est poursuivi par la foule haineuse et terrifiée.

La Kabbale indique la clef du salut, mais, cette clef, chacun doit la découvrir par soi-même :

« Pensez-vous donc, remarque l'archiviste Hillel que nos écrits juifs soient mis en consonnes simplement par bon plaisir ? — Chacun doit soi-même trouver les voyelles mystérieuses qui, à lui seul, révèle le sens exact — le mot vivant ; ne doit pas se figer en dogme mort ».

Cette vérité est corroborée par le Tarot. Et Meyrink, pour mieux préciser sa pensée, nous rappelle une vieille légende des rabbins kabbalistes :

« La tradition raconte que trois hommes descendirent un jour dans le royaume des ténèbres ; l'un devint fou, le second aveugle ; seul le troisième, Rabbi ben Akiba, revient sain et sauf à la maison et dit qu'il se serait rencontré lui-même ».

Le « second moi », symbolisé par le Golem, est comme le leitmotiv de tout le roman :

« Elle [la feue épouse de l'archiviste Hiller] se disait fermement convaincue qu'il [le Golem] avait été sa propre âme, laquelle, échappée de son corps, lui avait fait face un instant et l'aurait fixée avec les traits d'une personne étrangère ».

L'initiation fait de l'homme un être différent de ses semblables, séparé d'eux par une solitude radicale :

« Comme quelqu'un qui se trouve, tout à coup, transporté dans un immense désert de sable, je me rendis compte en une fois de la solitude profonde et gigantesque qui me séparait de mes semblables ».

Et Pernath nous dit encore « Alors renaît en moi la légende du Golem mystérieux, cet homme artificiel que jadis au Ghetto, un rabbin kabbaliste avait créé de l'élément et voué à une présence automatique sans pensée, en lui mettant un mot magique entre les dents. Et comme le Golem, à l'instant où on lui retira de la bouche cette syllabe secrète, redevint une rigide statue de terre, ainsi doivent s'évanouir je crois — ces personnages au moment où on effacera de leur cerveau ou une idée minuscule, ou une habitude sans but, ou une attente résignée ». […]

Mais le problème le plus énigmatique que Meyrink a voulu traiter dans son roman est celui de l'unité existant entre certaines âmes, qui, bien que réparties entre diverses personnalités corporelles, sont, en fait, une seule et même. âme (la métapsychique a retrouvé ce vieux problème, qu'elle appelle « polypsychisme »). Il convient, à ce propos, de méditer cette phrase, qui est beaucoup plus lourde de conséquences qu'elle ne le paraît :

« Si je ne me trompe pas, il [Pernath] passait à son époque pour un fou. Une fois il prétendait s'appeler.., attendez donc, oui Laponder ! Et ensuite il se fit passer pour un certain Charousek ».

Gustav Meyrink a médité sur les secrets de la « scission » (Spaltung) des âmes humaines, illustrée par les trois personnages, apparemment distincts. d'Athanase Pernath, de Charousek et de Laponder. Il existe, entre certaines âmes, une étrange symbiose, qui montre que la même entité psychique peut être dissociée entre diverses personnalités corporelles. Meyrink est allé, d'ailleurs, plus loin encore, et a redécouvert un grand secret traditionnel : l'illumination soudaine permet de reconnaître qu'un lien secret unit les hommes.

Dans sa doctrine de l'illumination. Meyrink a retrouvé l'enseignement des divers ésotérismes, et il y aurait de très intéressants parallèles à faire avec de nombreuses traditions. Rappelons, en particulier, ce que nous dit Mme Alexandra David-Néel à propos des méthodes illuminatrices des initiés tibétains :

« ...l'initié aux enseignements secrets considère ses vies précédentes comme étant multiples. Non point multiples seulement dans une succession qui se prolonge dans le temps, mais multiples en directions différentes, en épisodes coexistants, en rayons divisés émanant de multiples faisceaux de forces — faisceaux que nous dénommons individus ».

La clef de toute illumination est à rechercher dans l'âme humaine elle-même. Villiers de l'Isle-Adam nous le rappelle, dans Axel : « Car tu possèdes l'être réel de toutes choses en ta pure volonté, et tu es le Dieu que tu peux devenir — Oui, tel est le dogme et l'arcane premier du réel Savoir » — « Tu n'es que ce que tu penses : pense-toi donc éternel » — « Le tombeau de Salomon, c'est la poitrine même de celui qui peut concevoir la Lumière-incréée »

Sous une forme très différente mais, au fond, voisine, cette idée se retrouve chez l'un des maîtres de l' « insolite », Marcel Béalu :

« La plupart des hommes ne voient pas parce qu'ils sont trop accoutumés à voir... Il faut déplacer le regard, changer l'angle de vision pour que la vérité essentielle apparaisse dans un nouveau relief. Donner à chacun regard à sa mesure, puisqu'il est impossible de transformer le monde à la mesure de chaque regard... ».

En somme, l'auteur du « Golem » n'a fait que retrouver le point de départ même de l'expérience illuminatrice.

Serge Hutin
Le Golem

Quatrième de couverture :

1915. Tandis que la Première Guerre mondiale ensanglante l'Europe, un auteur quasiment inconnu publie son premier roman, qui connaît un succès foudroyant. Placé sous le signe du Golem, cette créature d'argile façonnée jadis par un rabbin, et qui revient hanter la ville tous les trente-trois ans, le livre ressuscite la Prague du tournant du siècle : Prague et son ghetto, rasé quelques années avant la guerre par des autorités soucieuses d' " assainissement ". Dans ses rues tortueuses où sont tapis des êtres fantastiques, dévorés par la passion et la haine, des crimes se commettent, tandis que les couples dansent dans des cabarets sordides. La folie sourd des vieilles pierres... elle poisse les songes et les souvenirs, elle sème sous les pas des passants des arcanes indéchiffrables. jusqu'où le narrateur ira-t-il pour se libérer de son emprise et connaître enfin son destin ?

2 comments:

  1. Merci de parler de Meyrink. En dehors du Golem, il a écrit (entre autres) "l'ange à la fenêtre d'Occident", sur John Dee, et surtout : "le Visage vert" et "le Dominicain blanc".

    On ne ressort pas indemne de ces lectures. Comme des livres de cet autre juif : Leo Perutz.

    http://www.amazon.fr/Le-cavalier-suedois-Leo-Perutz/dp/2859405976

    Le thème du papier dans le vent a été repris dans une des premières scènes du film "American Beauty".

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  2. Anonymous11:27 PM

    Quelle nostalgie romantique !!!,Une ambiance presque surnaturelle et pourtant si réelle, aux sonorités de valses viennoises avec tous ces faux-cul imma-culés.........C'est effectivement dans le vent.


    http://voie-lactee.fr/marine-le-pen-dans-la-valse-de-vienne-avec-les-nazis-autrichiens-le-jour-du-souvenir-de-lholocauste

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