Monday, August 20, 2012

Quand un « barbare » moderne relit Guénon


Portrait de René Guénon, dessin de Pierre Laffilée


par Jacques Bergier 

Les livres de Guénon ne comportent pas de bibliographie, car Guénon disait : « Nous n'avons point à informer le public de nos véritables sources... Celles-ci ne comportent point de références. » Ce qui fait que sur les sources de René Guénon on peut émettre deux hypothèses :

1° il avait réellement des sources traditionnelles remontant aux anciennes civilisations disparues ;

2° c'était un intuitif de génie, comme les auteurs de science-fiction.

J'aurais plutôt tendance à pencher pour la seconde solution. Venons-en maintenant aux thèmes de Guénon et à leurs rapports avec la science la plus avancée.

La géométrie et la magie

Guénon parle constamment de l'existence d'une géométrie magique dont les symboles exprimeraient des réalités plus importantes que celles que nous connaissons. Or prenons un des livres les plus importants de la science moderne : Stabilité structurelle et Morphogénèse, de René Thom.

Le professeur René Thom, de l'Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette, est un mathématicien éminent. Voici ce qu'il écrit :

« Comme on le verra au chapitre XIII, la géométrie euclidienne classique peut être considérée comme une magie ; au prix d'une distorsion minime des apparences (le point sans étendue, la droite sans épaisseur...), le langage purement formel de la géométrie décrit adéquatement la réalité spatiale. En ce sens, on pourrait dire que la géométrie est une magie qui réussit. J'aimerais énoncer une réciproque : toute magie, dans la mesure où elle réussit, n'est-elle pas nécessairement une géométrie ? »

Certains physiciens, comme John A. Wheeler, qui fit avec Niels Bohr la théorie de la fission de l'uranium, vont encore plus loin. Wheeler a fait une théorie qu'il appelle la géométrodynamique. D'après cette théorie, l'espace aurait une géométrie complexe si on le considère sur des longueurs trop petites, inférieures à 10-¹³ centimètre. Et cette géométrie ferait que l'espace apparemment vide contiendrait en réalité des réserves d'énergie beaucoup plus importantes que l'énergie nucléaire.

L'utilisation pratique de cette géométrodynamique de Wheeler serait une véritable magie : transfert immédiat d'énergie d'un point à l'autre de l'Univers par ce que Wheeler appelle les trous topologiques, production d'une énergie illimitée et facilement maniable, transformation de toute forme de matière en une autre forme de matière.

Si on admet un instant que l'homme en état de condition surhumaine ou des êtres supérieurs à l'homme peuvent manier cette géométrie par la puissance de leur esprit, la magie est bien une géométrie dans un sens totalement réel.

Que Guénon ait pu exprimer, dès 1932, les idées les plus avancées de la science de 1973 est curieux. Évidemment, ces idées existaient déjà dans la science-fiction. Mais justement Guénon paraît avoir tout ignoré de la science-fiction...

Les barrières du temps

Guénon parle, notamment dans le Règne de la quantité et le Signe du temps, des limites de l'histoire. Ces limites sont dues, selon lui, à des barrières dans le temps, qui font que certaines époques ne sont pas du tout accessibles à partir du présent et que d'autres exigeraient, pour les atteindre par la recherche historique ou archéologique, un temps supérieur à la durée de notre civilisation. L'idée a de quoi choquer un savant rationaliste classique. Pour un tel savant, qui s'en tient généralement à la relativité einsteinienne, le temps est une dimension de l'Univers, et il est tout aussi raisonnable de parler, par rapport à nous, de l'an - 5000 que de l'an - 500. 


Le temps n'est pas si simple

Cependant, une réflexion plus poussée, partant du principe d'incertitude d'Heisenberg, a conduit des physiciens à d'autres conceptions.

Il faut citer dans ce domaine les réflexions du mathématicien français Adolphe Buhl, de l'astronome anglais Gerald Mac Crea, du physicien américain John R. Pierce. Ce sont des savants officiels et sérieux. Pierce, en particulier, qui a dirigé l'étude et la réalisation su satellite de communication Telstar, est connu en France par son ouvrage extrêmement important Électrons, Ondes et Messages.

Or ces savants ont réfléchi sur la théorie de l'information en considérant ce que nous pouvons apprendre sur le passé comme un message accompagné d'un bruit qui le déforme et le couvre. Nous ne disposons pas, en effet, de la machine à explorer le temps de Wells, et nous ne pouvons pas visiter directement le passé. Nous en recevons, en quelque sorte, des messages en observant des étoiles lointaines ou en étudiant des objets qui ont existé il y a des milliards d'années, comme la Terre elle-même, ou les échantillons que nous avons de la Lune.

Si l'on applique la théorie de l'information à de telles études, on arrive à des conclusions très curieuses. Pour des périodes réellement éloignées - plusieurs milliards d'années -, le passé n'a plus de sens. Le bruit a recouvert le message, et n'importe quoi peut arriver.

Et c'est ainsi que, pour Mac Crea, la querelle entre partisans d'un « gros boum » ayant donné naissance à l'Univers et ceux de la théorie de la création continue n'a aucun sens. Elle est verbalisme pur.

Pour des époques plus proches, mettons de cinq mille à cinquante mille ans dans le passé, on arrive à une conclusion encore plus curieuse qui est due à Pierce : plusieurs passés coexistent, et, en fait, tous les passés compatibles avec les faits indiscutables qui nous sont parvenus peuvent avoir existé.

L'idée est étrange et difficile à comprendre. Je vais la trahir par une image simplifiée, ce qui est le propre de toute vulgarisation.

Aucune découverte ultérieure de l'archéologie n'empêchera les pyramides d'exister. Elles sont là visibles et tangibles. Mais le passé où les pyramides ont été construites par les Égyptiens, le passé où les pyramides ont été construites par une civilisation africaine avancée et même le passé où les pyramides ont été construites par des visiteurs extra-terrestres coexistent dans ce que nous appelons le passé.

Il n'y a pas d'histoire univoque, il n'y a pas de déterminisme historique, il n'y a pas d'évolution, il n'y a pas un passé solide et dont on puisse établir la réalité.

Comme un message téléphonique reçu sur un téléphone français (et dont on n'entend par conséquent que des fragments !) le passé autorise plusieurs interprétations, souvent mutuellement contradictoires.

Cela confirme d'une façon étonnante ce que Guénon écrit, notamment dans le Règne de la quantité et les Signes du temps, sur les limites de l'histoire. Il dit également dans le Symbolisme de la croix : « Il va sans dire que la signification réelle de ces traditions n'a absolument rien de commun avec aucune conception "transformiste", ou même simplement "évolutionniste", au sens le plus général de ce mot, ni avec aucune des fantaisies modernes qui s'inspirent plus ou moins directement de telles conceptions antirationnelles. »

Il est possible même, d'après la physique moderne avancée, que deux ou plusieurs de ces passés mutuellement contradictoires et coexistants échangent entre eux des objets.

C'est ce qui expliquerait l'apparition, anachronique, d'objet techniquement avancés au milieu de civilisations primitives.

Les assertions faites, dès 1930, par Guénon sont curieusement proches de ces explications. Or ce type d'idées avancées commence seulement à émerger en 1973.

La plupart des théories mathématiques justifiant ce genre d'hypothèses ont vu le jour après la mort de Guénon (1951), et notamment la théorie des algèbres universelles non linéaires d'Heisenberg. Si Guénon les a tirées de sources traditionnelles, ce sont réellement des sources remarquables. S'il les a imaginées, il a fait preuve de génie prophétique.

L'exploitation systématique de cette idée seule peut faire progresser l'archéologie, la protohistoire et même la philosophie à un point extraordinaire.

Une géographie complexe et sacrée

Si les idées de Guénon sur les limites de l'histoire ont de quoi déconcerter un esprit primaire, ses idées sur la limite de la géographie vont encore plus loin. 

Guénon prétend en effet que la Terre n'est pas complètement explorée et qu'elle contient des villes, des pays et peut-être des continents qu'on ne peut pas situer ni sur un planisphère à deux dimensions ni sur un globe à trois dimensions.

Il pense aussi qu'il y a des lieux qui sont différents par définition d'autres lieux, des lieux qui sont des portes s'ouvrant sur le ciel et sur l'enfer, ce que ni nos sens ni nos instruments ne peuvent déceler. Cette idée apparemment fantastique ne manque pas de fondement.

J'y ai consacré un livre : Visa pour une autre Terre. J'y signale en particulier que certaines séries de photos prises par des satellites volant entre trois cent et mille kilomètres d'altitude ne révèlent nullement notre Terre.

Dans un cas cité par Arthur C. Clarke dans son livre View from the Third Planet sur une série de deux cent cinquante mille photos prises au-dessus de la région de Detroit, aux États-Unis, une seule photo révélerait un coin de route correspondant à notre Terre. Les autres montreraient des forêts et un océan qui ne correspondraient en rien à notre époque.

Nous vivrions alors dans un monde beaucoup plus complexe et beaucoup plus étrange, et la Terre bien ronde des globes et des photos classiques ne seraient qu'une première approximation. Cette idée commence à apparaître dans les travaux de certains physiciens, comme Barrington Bayley. Elle a été beaucoup développée dans la science-fiction ; pourtant, nous le répétons, il ne semble pas que Guénon ait jamais lu une page de science-fiction.

Là aussi, la correspondance des idées guénoniennes et de la réflexion scientifique avancée est trop proche pour qu'il puisse s'agir d'une simple coïncidence.

Il va sans dire que, si l'on prend ce genre de réflexion au sérieux, si l'on envisage une "révision déchirante" de la géographie elle-même, on aboutit à un monde très différent de celui que nous connaissons.

Les réflexions de Guénon sur les rapports entre la svastika et la véritable forme de la Terre sont extrêmement curieuses. Il cite lui-même un article du Journal des débats de 1929, où il a lu ce qui suit : « En 1925, une grande partie des indiens Cunas se soulevèrent, tuèrent les gendarmes de Panama qui habitaient sur leur territoire, et fondèrent la République indépendante de Thulé, dont le drapeau est un svastika sur fond orange à bordure rouge. Cette république existe encore à l'heure actuelle. » C'est la première fois, en effet, qu'apparaît l'association entre Thulé, l'Hyperborée, la race aryenne et le svastika, association qui est classique maintenant depuis le nazisme, mais qui est très curieuse. Il est regrettable que Guénon n'ait jamais lu Lovecraft. Car il y aurait trouvé dès 1928 l'allusion au démon Chtulhu, appelé quelquefois Tulu.

Tulu, Thulé : voilà qui jette une lueur nouvelle sur les sources de l'hitlérisme.

Pour Guénon, cette expression est l'« une des plus anciennes désignations du centre spirituel suprême, appliquée aussi par la suite à quelques-uns des centres subordonnés ».

Et ce centre spirituel suprême, la ville du Roi du Monde, Luz, Avalon, Tir-Nam-Béo, n'est pas, d'après Guénon, sur la Terre connue des géographes les plus modernes ; elle est pourtant sur la Terre, et l'on peut y aller et en revenir.

D'autres sciences pour d'autres chercheurs

Pour un esprit primaire, il n'y a pas d'autre science que la sacro-sainte science occidentale. Les esprits capables de réflexion commencent maintenant à admettre qu'il y a d'autres sciences.

Parmi ces esprits, il faut mettre au tout premier rang le professeur Joseph Needham, dont le livre très important la Science chinoise et l'Occident est traduit en français. La jaquette de ce livre fait observer très justement que, « dans la radicale réinterrogation sur les rapports respectifs des civilisations à quoi nous sommes en train d'assister, [cet ouvrage est] un livre modèle : le livre qui peut nous faire sortir de notre sommeil égocentrique. »

Avant Needham, Lévi-Strauss avait déjà fait observer qu'il n'y a pas, en réalité, de pensée sauvage ou prélogique et que, si l'on ne se place pas à un point de vue raciste, on trouve partout la pensée rationnelle.

Needham fait observer très justement que « c'est précisément parce que les théologiens mystiques crurent en la magie qu'ils contribuèrent à l'essor de la science moderne en Europe, tandis que les rationalistes en entravèrent le cours ».

Son admirable livre ainsi que son histoire de la science et de la civilisation chinoise (sept volumes) montrent qu'il y a d'autres sciences dérivant d'autres conceptions et notamment de conception magiques.

Des sciences traditionnelles perdues

L'idée commence à se propager à mesure que le racisme s'éteint. C'est une idée extrêmement importante qui fut exprimée pour la première fois dans le Matin des Magiciens, mais qui, depuis, a fait son chemin. Quand on lit l'Histoire universelle de l'Unesco, quand on lit l'encyclopédie Man Myth and Magic, on est frappé par la tolérance exprimée pour l'idée d'autres sciences. La même tolérance apparaît dans la remarquable thèse de doctorat de Peter J. French : John Dee, dans les travaux admirables de Miss Frances A. Yates, notamment Giordano Bruno ant The Hermetic Tradition.

On commence à trouver comme naturel qu'un magicien comme John Dee, « allié aux démons des étoiles », comme l'écrit French, soit le premier à traduire les éléments d'Euclide en anglais et crée à la fois l'archéologie et la cartographie modernes.

Or cet état d'esprit existait, dès 1927, dans l’œuvre de Guénon. Cela est indiscutable. Dans un article sur « la Chirologie dans l'ésotérisme islamique », paru dans le Voile d'Isis en 1932, il écrivait : « De ces sciences traditionnelles, la plupart sont aujourd'hui complètement perdues pour les Occidentaux, et ils ne connaissent des autres que des débris plus ou moins informes, souvent dégénérés au point d'avoir pris le caractère de recettes empiriques ou de simples "arts divinatoires", évidemment dépourvus de toute valeur doctrinale. »

Un seul homme, à ma connaissance, avait à cette date une telle largeur d'esprit : c'est l'archéologue américain A. Hyatt Verrill. Encore exprimait-il ses idées sous forme de science-fiction, notamment dans le roman le Pont de lumière. Guénon ne l'a certainement pas lu.

Grâce aux travaux de Needhamm, nous commençons à connaître la science chinoise, et nous avons appris en particulier que la boussole magnétique n'est pas une découverte due au hasard ou à l'expérimentation de laboratoire, mais qu'elle est l'application directe d'une magie cosmique. Les idées de Guénon sur les sciences traditionnelles sont très curieuses. D'après lui, la dernière civilisation qui nous a précédés avait une société construite en systèmes de castes, un peu comme l'Inde il y a quelques siècles. Il y avait en particulier une caste des artisans, qui avait des techniques sans bases scientifiques, et nous recherchons en vain une base rationnelle alors que c'étaient uniquement des techniques expérimentales : astrologie, alchimie, médecine sacrée, architecture sacrée. Il y avait également une caste de savants qui étudiaient des sciences dont nous n'avons pas la moindre idée. L'objet lui-même de ces sciences nous est totalement inconnu.

La nature des travaux poursuivis par ces savants d'une civilisation disparue, leurs éventuelles applications pratiques nous sont totalement étrangères parce que nous sommes plongés dans un « sommeil égocentrique ».

Si nous arrivons à sortir de notre sommeil et à concevoir d'autres sciences, il n'est pas exclu d'ailleurs que les connaissances sur cette science sortent à la surface et que certaines bibliothèques s'ouvrent à nous.

Comme le dit Talbot Mundy : « Alors que l'empereur Akbar recherchait en vain les neuf livres secrets des neuf Inconnus, ceux-là étaient cachés à moins de cinq minutes de marche de son palais. »

Comme le dit Meyrink, « Troie aussi était tenue pour une légende ».

Le Kali-Yuga, âge des ténèbres

Je pense avoir montré qu'un réexamen de l’œuvre de Guénon, dans un esprit moderne, peut être extrêmement profitable pour la science.

Là où je me sépare complètement de lui, c'est lorsqu'il annonce un Kali-Yuga, un âge des ténèbres, la fin de notre civilisation et la destruction prochaine du monde par les escargots géants et les hippies ( ! )

La science moderne et la technologie moderne, dont la puissance sera encore accrue par les apports des autres sciences, n'aura aucune difficulté à résoudre les problèmes qui nous préoccupent. Ce qui nous attend, c'est non pas le Kali-yuga, mais le matin des magiciens. A mes yeux, le pessimisme de Guénon était absolument injustifié.



3 comments:

  1. Anonymous8:21 AM

    Quel cirque !!!
    http://www.esnips.com/displayimage.php?pid=6904721

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  2. Anonymous9:22 PM

    Selon le principe d'entropie, le "pessimisme" de Guénon est justifié!

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  3. Anonymous8:52 AM

    Guénon a certainement basé son travail sur de nombreux textes ! Je te rappel que tu parle d'un homme qui connaissait l'arabe et le sanskrit, ça n'était certainement pas pour laisser de côté les recueil de la tradition. Comment pourrait-il se prétendre perpétuer la tradition si il ne l'avait pas auparavant lue ?!

    "J'apprends plus en une heure d'étude qu'en une année d'introspective" -Confucius

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