Wednesday, September 12, 2012

La lutte pour la vie, compétition ou entraide ?





« Aussi, lorsque plus tard mon attention fut attirée sur les rapports entre le darwinisme et la sociologie, je ne me trouvai d’accord avec aucun des ouvrages qui furent écrits sur cet important sujet. Tous s’efforçaient de prouver que l’homme, grâce à sa haute intelligence et à ses connaissances, pouvait modérer l’âpreté de la lutte pour la vie entre les hommes ; mais ils reconnaissaient aussi que la lutte pour les moyens d’existence de tout animal contre ses congénères, et de tout homme contre tous les autres hommes, était « une loi de la nature ». Je ne pouvais accepter cette opinion, parce que j’étais persuadé qu’admettre une impitoyable guerre pour la vie, au sein de chaque espèce, et voir dans cette guerre une condition de progrès, c’était avancer non seulement une affirmation sans preuve, mais n’ayant pas même l’appui de l’observation directe. »

Pierre Kropotkine, L'Entraide, un facteur d'évolution


Dans son livre Darwin chez les Samouraïs, Pierre Thuillier passe en revue les discussions concernant les théories darwiniennes. « Celui-ci, précise le scientifique Henri Laborit, profite de la publicité récente faite aux idées antidarwinienne d'un Japonais, Kinji Imanishi, pour rappeler, comme nous l'avons fait nous-même dans l'Inhibition de l'action (édité par Masson & Cie), que dès le début du XXe siècle Pierre Kropotkine avait déjà émis l'idée que l'évolution devait plus à l'entraide qu'à la lutte compétitive.

On a l'impression que le succès du darwinisme n'est peut-être pas dû à la différence de mentalité entre le monde occidental et le monde oriental comme le pense Imanishi, mais plutôt et plus précisément à ce que le fondement de la société anglo-saxonne a bien été l'affirmation de l'élite par la force. La sélection naturelle réaliserait la récompense du meilleur et celui-ci, admiré et respecté par ses concitoyens, aurait ainsi recueilli la marque des faveurs toutes particulières de la Divinité envers lui, plus de chances de se reproduire, donc de participer activement à l'évolution de l'espèce. Depuis le temps que cela dure, on pourrait croire que notre espèce est composée uniquement de surdoués : mais sans doute les minus ont-ils la vie dure, bien que peu favorisés par la sélection naturelle. Nous n'entrerons pas dans une discussion déjà fort alimentée par de nombreux écrits contemporains, que viennent clore partiellement ceux d'un autre Japonais, Mooto Kimura, tendant à montrer que les mutations génétiques sont généralement « neutres », incapables de donner une supériorité dans la « lutte pour la vie ». Si un gène se maintient et se perpétue, ce n'est pas qu'il confère un gain de dominance, mais parce que les hasards de la reproduction favorisent sa survie. C'est ce que les généticiens des populations appellent la « dérive génétique ».

De toute façon, dans cette question, il semble bien que la notion de niveaux d'organisation a été ignorée. Nous avons fourni deux exemples dans lesquels l'entraide, la symbiose ou l'association ont eu manifestement une part fondamentale dans l'évolution des systèmes vivants sur la planète. A chaque étape un nouveau niveau d'organisation était atteint par ce moyen. Et c'est en cela que des auteurs comme Kropotkine, qui considèrent moins la lutte individuelle pour la vie que celle contre les conditions climatiques et environnementales difficiles que les systèmes vivants eurent à résoudre, même après l'apparition des êtres pluricellulaires auxquels il s'est intéressé, peuvent défendre l'entraide comme facteur essentiel d'évolution. Les Japonais modernes mettent l'accent sur le groupe, les Anglo-saxons sur l'individu. Nous avons, dans un chapitre de Dieu ne joue pas aux dés, tenté d'expliquer pourquoi les hommes ont analysé, disséqué, fragmenté leur monde pour aboutir à l'individu et à une morale de celui-ci. Mais aboutir à une morale du groupe c'est encore s'arrêter en chemin au sein des niveaux d'organisation alors que la seule « compréhension » cohérente est celle de l'espèce.

Ainsi, il m'apparaît que si manifestement l'entraide a été le moteur principal de l'évolution des espèces, dès qu'un nouveau palier est atteint, le nouvel individu qu'il réalise va entrer en compétition territoriale de dominance avec ses voisins. On peut penser que la « mobilité » de l'individu dans le milieu, son autonomie motrice, qu'il utilise comme moyen dans la recherche du maintien de son « information-structure » personnelle, est un facteur important dans la mise en compétition avec les autres individus de son espèce. C'est ainsi que dans l'espace occupé par le groupe, dans le « territoire » du groupe, une nouvelle structure intermédiaire, qui n'est pas celle de l'espèce, s'établit, qui est alors une structure hiérarchique de dominance. On peut même penser avec René Girard (la Violence et le Sacré, Grasset) que c'est l'inégalité entre les individus qui supprime la violence, car la révolte des dominés ne peut que leur coûter très cher, mais ajoutons aussi que cette inégalité s'est établie grâce à la violence compétitive. Dès lors, parler dans un système de compétition d'égalité, ce ne peut être que de l'égalité des chances à devenir inégal, puisque le but profond de la vie de l'individu est la recherche compétitive de la dominance.

Aussi longtemps que la finalité de l'individu devra passer, pour coïncider avec celle de l'espèce, par l'intermédiaire de celle des groupes sociaux, rien ne sera changé. Il ne s'agit pas là d'une « loi de la nature » mais d'une loi de l'ignorance des niveaux d'organisation et de leur incompréhension.

En résumé, la lutte compétitive a peut-être contribué à l'évolution de chaque espèce lorsque le niveau d'organisation qu'elle représente a été atteint, mais pour y accéder, c'est l'entraide qui fut nécessaire. Or, au niveau atteint aujourd'hui par l'espèce humaine, la compétition a sans doute eu son rôle à jouer dans le progrès technologique, mais en quoi est-elle intervenue dans l'évolution de la connaissance que l'homme possède de lui-même ? N'a-t-elle pas au contraire exacerbé l'individualisme, l'ignorance, le mépris, la jalousie et la haine de l'autre? N'a-t-elle pas ignoré ce qui unit chaque homme à tous les autres, pour ne valoriser que ce qui les distingue, les sépare, les oppose, les dresse agressivement, individuellement ou en groupe, les uns contre les autres ? Rien n'a changé de ce point de vue depuis le début du néolithique. La même obscurité mentale gouverne les comportements humains, mais ceux-ci ont pour moyens d'agir des machines de plus en plus meurtrières et sophistiquées. La compétition entre les groupes humains risque d'aboutir à la disparition de l'espèce, alors que l'entraide indispensable pour passer à un nouveau niveau d'organisation paraît bien difficile à réaliser, sans effectuer d'abord le changement total de la mentalité des individus. Le « secret des secrets » a toujours autant de difficultés à se faire entendre. J'ai conclu un livre déjà ancien (L'agressivité détournée) par ce vœu pieux.

« Quelle que soit la solution vers laquelle le déterminisme cosmique qui guide sa destinée engagera l'homme, l'agressivité telle que nous la connaissons, uniquement orientée vers les autres, devra disparaître pour s'orienter vers la conquête d'un nouveau monde, celui que notre œil distingue en regardant les étoiles et celui, plus incompréhensible encore, qui vit en nous. »

C'est gentil, n'est-ce pas ? »

Henri Laborit, Dieu ne joue pas aux dés.


Dieu ne joue pas aux dés

Henri Laborit a maintes fois développé ses théories scientifiques, exposant, livre après livre, ses découvertes en biologie et ses thèses de biologie comportementale.

Henri Laborit, insatiable curieux, entreprend une extraordinaire démarche, celle qui passionne tous les honnêtes hommes de ce siècle réunir les fils apparemment épars des trois grandes sciences de la fin du XXe siècle, l'astrophysique, la physique des particules et la biologie.

Comment passer du big bang au développement cellulaire ? Qu'est-ce qui relie le « vide quantique » et les « trous noirs » ? Quels liens existent entre les électrons et l'angoisse ? Henri Laborit nous invite au fabuleux voyage. qui conduit le lecteur de la création du inonde à la réaction agressive d'un rat dans une cage de laboratoire, des « petits hommes verts » (qui n'existent pas, nous dit-il) aux charmes et à la beauté d'un corps humain. Un grand livre humaniste.




Lire en ligne L'Entraide, un facteur d'évolution de Pierre Kropotkine :

Extrait 

Attribuer le progrès industriel de notre siècle à cette lutte de chacun contre tous qu’il a proclamée, c’est raisonner comme un homme qui, ne sachant pas les causes de la pluie, l’attribue à la victime qu’il a immolée devant son idole d’argile. Pour le progrès industriel comme pour toute autre conquête sur la nature, l’entr’aide et les bons rapports entre les hommes sont certainement, comme ils l’ont toujours été, beaucoup plus avantageux que la lutte réciproque.

Mais c’est surtout dans le domaine de l’éthique, que l’importance dominante du principe de l’entraide apparaît en pleine lumière. Que l’entraide est le véritable fondement de nos conceptions éthiques, ceci semble suffisamment évident. Quelles que soient nos opinions sur l’origine première du sentiment ou de l’instinct de l’entraide - qu’on lui assigne une cause biologique ou une cause surnaturelle - force est d’en reconnaître l’existence jusque dans les plus bas échelons du monde animal ; et de là nous pouvons suivre son évolution ininterrompue, malgré l’opposition d’un grand nombre de forces contraires, à travers tous les degrés du développement humain, jusqu’à l’époque actuelle. Même les nouvelles religions qui apparurent de temps à autre - et toujours à des époques où le principe de l’entraide tombait en décadence, dans les théocraties et dans les États despotiques de l’Orient ou au déclin de l’Empire romain - même les nouvelles religions n’ont fait qu’affirmer à nouveau ce même principe. Elles trouvèrent leurs premiers partisans parmi les humbles, dans les couches les plus basses et les plus opprimées de la société, où le principe de l’entraide était le fondement nécessaire de la vie de chaque jour et les nouvelles formes d’union qui furent introduites dans les communautés primitives des bouddhistes et des chrétiens, dans les confréries moraves, etc., prirent le caractère d’un retour aux meilleures formes de l’entraide dans la vie de la tribu primitive.


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