Tuesday, October 23, 2012

L'antitradition et ses agents





Paul-Georges Sansonetti reprend des thèses de René Guénon et critique le cosmopolitisme et le nomadisme modernes. Toutefois, rappelons que René Guénon, immigré français converti à l'islam, a terminé sa vie en Égypte.

Il est maintenant certain que des événements marquants ne sont pas le fait du hasard mais résultent d'une action secrète menée par des personnages qui, la plupart du temps, demeurent prudemment dans l'ombre : « inconnus parmi les inconnus mais puissants parmi les puissants », pour reprendre ici une formule entendue jadis dans un célèbre feuilleton télévisuel français (Il s'agissait d'une série tragi-comique intitulée Les Compagnons de Baal). On dénomme « conspirationnisme » ou encore « théorie du complot» ce soupçon d'instrumentation de l'Histoire.

Croire à un complot ou simplement se poser des questions sur l'existence possible de manipulations dans les coulisses de la politique mondiale vous rendra obligatoirement suspect aux yeux de ce que nous conviendrons de nommer l'« idéologiquement correct ». Toutefois, malgré cela, nombre de personnes font preuve de scepticisme à l'égard des versions gouvernementales concernant des faits particuliers. Pour s'en convaincre, il suffit de voir quelle polémique prend actuellement de l'ampleur au U. S. A. sur la tragédie du 11 septembre 2001 ; et ce, à la suite de révélations et d'enquêtes qui contredisent gravement la thèse officielle. Il serait loisible de citer d'autres exemples, moins dramatiques heureusement, qu'illustrent de colossaux scandales financiers. De chaque côté de l'Atlantique, des citoyens se disent « on nous ment » et la fameuse phrase affirmant que « la vérité est ailleurs »(Devise de la célébrissime série télé X Files.) rallie tous les esprits rebelles au « nouvel ordre mondial » concocté par ceux qui, sous couvert d'organismes officiels (et officieux, sont fréquemment les agents d'une« centrale» totalement secrète dont nous allons parler. Des agents, précisons-le, pas obligatoirement conscients du plan général élaboré par la centrale en question. Dotés de pouvoirs décisionnaires à l'échelon international, ces individus apparaissent d'autant plus motivés qu'ils sont convaincus du bien fondé de la «mondialisation» : l'avenir des peuples ne pouvant, selon eux, que s'inscrire dans le contexte d'une éradication des identités ethnoculturelles afin de laisser place à une société planétaire dont l'unique finalité consisterait à « faire tourner » un système économico-financier. Le citoyen d'un futur proche ne serait enraciné nulle part mais trouverait sa banque partout.

En vérité, ces stratégies mondiales ne sont que la « couverture extérieure » d'un projet d'envergure faisant référence à des concepts d'autant plus redoutables qu'ils conduisent à tenter de contrecarrer par les moyens les plus divers (y compris le terrorisme et le déclenchement de guerres) la marche des événements telle que l'explicitait la Tradition. Pour comprendre quels sont les enjeux, c'est la conception cyclique de l'Histoire qu'il faut aborder à présent.

LES QUATRE ÂGES ET L'INVOLUTION

Selon les sociétés antiques, le cycle de l'Humanité actuelle se partage en quatre périodes principales. Ce thème est présent dans les textes sacrés de différents peuples, principalement indo-européens, des écrits védiques jusqu'à ceux des Vikings. La civilisation hellénique, par la voix d'Hésiode (qui vivait au VIIIe siècle avant notre ère) associait chacun des Âges à un métal.

En premier, l'Or symbolisait la perfection lumineuse d'une humanité supérieure. Puis, au fur et à mesure que se succédèrent les Âges d'Argent, d'Airain et de Fer, l'espèce humaine, perdant progressivement les prodigieuses capacités qui étaient siennes aux commencement du cycle, entra dans une longue phase involutive et non pas évolutive comme se plaisent à le croire paléontologues et historiens. À la fin de l'Âge de fer, l'immense majorité des êtres se retrouve privée du souvenir des temps premiers et, en conséquence, de ce qui pouvait encore constituer une référence d'ordre spirituel capable de faire obstacle à la disparition des spécificités nationales et régionales.

En effet, déraciné du sol ancestral, « nomadisé » (selon le souhait de Jacques Attali) par sa profession ou ses loisirs qui l'envoient d'un bout à l'autre de la planète, un tel être perd obligatoirement les repères ethnoculturels inhérents à son éducation et qui, bien que souvent succincts, faisaient écho à des thèmes fondateurs. Ainsi, autrefois, sur les bancs de l'école, un Français de souche découvrait ses lointains ancêtres: d'abord mystérieux constructeurs de mégalithes, puis celtes, gallo-romains, francs et, à partir de ces derniers, le monde médiéval où, recueillant le savoir, des monastères enseignaient aux chevaliers à n'exister que par une droiture pareille à l'épée tandis et que des fraternités du travail érigeaient basiliques et cathédrales rassemblant toute la société. Sur la base de ces connaissances élémentaires, des données plus énigmatiques pouvaient transparaître ; telles, entre autres, que la fameuse « ligne rouge » (réactivée par les Mérovingiens) devenue le méridien de Paris et dont le rôle secret - mais lisible pour toute personne s'intéressant à l'ésotérisme et à l'œuvre de René Guénon en particulier - consistait à rappeler l'existence du « Centre suprême ». Situé dans l'extrême nord du monde, jouxtant le Pôle, ce lieu aurait vu, durant l'Âge d'Or, l'épanouissement d'une supra humanité à l'origine des civilisations que devait porter notre continent. Inutile de dire que ce concept est proprement inadmissible pour les historiens officiels.

Comme le montrent Guénon et les principaux penseurs de la Tradition, le Centre suprême ayant disparu avec l'Âge premier, des « centres secondaires » furent créés de façon à faire en sorte que le souvenir de ce qui existait au commencement perdure dans les esprits. C'est ainsi que le cœur sacré du monde grec antique, Delphes, constituait un « centre secondaire » symboliquement relié à l'Âge d'Or par la lumineuse figure d'Apollon. Avaricum (Bourges) en Gaule, Rome pour le monde italique, Toletum (Tolède) avec les Celtibères ou le mont Om chez les Daces (devenus des Roumains) en sont d'autres exemples européens. Cette «géographie sacrée» (selon la formule de Jean Richer), ou « géographie symbolique » (pour Guénon), sinon «secrète» (dirait Robert Maestracci) « et désormais clandestine » (ajouterait Pierre-Émile Blairon) jointe à tout un légendaire local et régional, enracinait des images fondamentales - puisque répondant aux fondements de l'être ainsi qu'à ceux, occultés, de la civilisation - offrant, en certaines circonstances, la possibilité de retrouver les véritables origines de l'Humanité ou, pour le moins, d'une partie d'entre elle car tous les peuples n'ont pas le même destin.

C'est donc la mise en mémoire de l'Âge d'Or qu'une certaine idéologie en révolte contre l'ordre divin et qui allait devenir prédominante dans le monde modernes c'est efforcée d'effacer. René Guénon a dénommé « antitradition » cette idéologie. Mais quelle en est donc l'origine ?

DE L'HYBRIS A L'ANTITRADITION

Hésiode nous dit que l'Hybris, l'infatuation du « moi » humain, l'orgueil, serait apparu dès l'Âge d'Argent. Les individus, «ne pouvant détourner leur immense violence les uns des autres » et « privant les dieux immortels de leur culte », furent donc saisis par l'« égoïté » qui suscite l'antagonisme et, conséquemment, ils se détournèrent du respect qu'implique l'ordre divin.

L'Hybris devait s'accentuer encore à l'Âge d'Airain et marquer si fortement les populations vouées à subir le dernier Âge placé sous le signe du Fer que, prévient Hésiode.« chacun détruira la ville de l'autre » et, en un temps où l'on honorera « le fauteur d'injustice»,« le mal n'aura plus de remède ».

Évoquant l'engloutissement de l'Atlantide dans son Critias, Platon précise que c'est l'orgueil de ses princes qui fut à l'origine de cette catastrophe. En effet, nous dit-il, «tant que la nature du dieu se fit sentir suffisamment en eux, ils obéirent aux lois et restèrent attachés au principe divin auquel ils étaient apparentés ». Ainsi, «ils n'étaient pas enivrés par le plaisir de la richesse( ... ) Mais quand la portion divine qui était en eux s'altéra par un fréquent mélange avec un élément mortel considérable et que le caractère humain prédomina ( ... ) ils se conduisirent indécemment ( ... ) tout infectés qu'ils étaient d'injuste convoitise et de l'orgueil de dominer ».

Comme on le voit, la prédominance de l'humain développe l'Hybris et, conséquemment, provoque le rejet de la dimension spirituelle - et des lois divines qui lui sont indissociables - tandis que surgit un irrépressible désir de richesse matérielle annonciateur de l'obsession affairiste et bancaire du présent monde. Là serait la source ténébreuse de l'antitradition.

Si l'on fait correspondre les quatre Âges de la tradition védique indienne qui, en tout, durent 60.000 ans – un manvantara – à ceux que mentionne Hésiode, 24.000 ans seraient dévolus à l'Or, 18.000 à l'Argent, 12.000 à l'Airain et 6000 au Fer. À en croire certains auteurs, l'Atlantide aurait été engloutie environ moins 10.000 ans avant notre ère, date qui situerait l'événement au milieu de l'Âge d'Airain.

Durant les millénaires qui suivirent ce cataclysme, les civilisations en gardèrent le souvenir et, à partir de centres secondaires et de mythes spécifiques, des autorités spirituelles s'efforcèrent d'éviter que les influences pernicieuses, cause du désastre atlante, ne contaminent les mentalités. Ce qui explique, dans l'Égypte antique, l'omniprésence du « dieu » redoutable, Seth, symbolisant l'état d'esprit qui, en chaque individu, s'oppose avec virulence aux puissances divines. On peut en dire autant de Loki, équivalent de Seth dans la religion des Vikings. Ces deux entités renvoient à un même concept de verrouillage et d'en fermement, de barrage et d'arrêt. En effet, l'initiale hiéroglyphique du nom Seth représente un verrou exprimant l'idée de « fermeture » que manifeste ce « dieu » associé à l'aridité (donc à l'absence de vie) du désert et, selon certains philologues, le nom de Loki aurait donné en français un mot dérivé du germanique, «loquet», tandis qu'en anglo-saxon fock signifie « serrure», « fermeture ». Pour la tradition chrétienne, le diable, étymologiquement, est celui qui coupe le chemin, sous entendu qui fait obstacle au sacré. On pourrait dire que le « blocage » représenté par ces figures maléfiques va prendre corps dans la pensée humaine - principalement européenne - à travers des interprétations matérialistes et « mécanistes » de l'existence et de l'univers.

Guénon et d'autres penseurs montrent que l'antitradition est indissociable de la « matérialisation du monde ». De fait, les anciens peuples et ceux qu'un certain Occident scientiste et imbu de lui-même a qualifié de « primitifs » percevaient la dimension spirituelle de toute chose. Ainsi l'individu n'était pas réduit, comme actuellement, à sa seule existence physiologique – matérielle – puisqu'il se savait possesseur d'un « Double », corps de nature subtile et, disent tous les enseignements initiatiques, support d'états par lesquels émergerait l'immortalité d'une personne. Selon la pensée matérialiste les êtres et les choses n'ont d'existence que par leur densité. Désormais, tout se ramenant à la substance, les humains ne sont que des corps périssables et rien ne survit lorsque la physiologie entre en décomposition. Dans ces conditions comment le divin aurait-il une existence ? À cet égard, il est pour le moins significatif qu'un nombre important de scientifiques proclament haut et fort leur athéisme.

Pour autant, n'allons pas croire que c'est également le cas des individus formant le sommet de l'antitradition. Ces derniers savent parfaitement à quoi s'en tenir, tant sur la notion de divin que sur celle de cycle et c'est précisément parce qu'ils ont connaissance de cela qu'on les devine farouchement déterminés à réaliser leur projet planétaire de suppression des diversités ethnoculturelles reliant chaque peuple à son fondement originel.

« LE RÈGNE DE LA QUANTITÉ » ET LA FINANCE

Au cours des siècles, les personnages dont nous parlons apprirent à se servir avec une rare habileté des situations sociétales qu'engendraient obligatoirement les lois de l'involution. En particulier, pour ne prendre que l'une de ces lois, ce que Guénon a précisément nommé - titre de l'un de ses ouvrages les plus magistraux - Le Règne de la Quantité. Un règne qui, de nos jours, a pour effet le développement exponentiel de la population mondiale, entraînant la nécessité de productions pléthoriques dans tous les domaines, aussi bien pour le nécessaire que pour le superflu puisque l'impératif prioritaire de la présente civilisation se résume à un verbe: vendre ! Nous vivons dans un monde marchand et la monnaie s'impose comme l'expression la plus évidente de la quantification. Tout est désormais subordonné aux flux monétaires et chaque personne en est dépendante. li est alors évident que la finance internationale (pléonasme !) joue un rôle essentiel dans le conditionnement des individus en les rendant dépendants d'un réseau complexe et contraignant de servitudes matérielles qui, la vie durant, les écarteront de toute perception de concepts susceptibles de rappeler les origines. Annonçant à saint Jean l'écroulement de la Babylone symbolique – sorte de nouvelle Atlantide par l'orgueil et la richesse – un ange, en apostrophant la cité maudite, proclame la raison de cette destruction : « parce que tes marchands étaient les potentats de la terre, parce que tes maléfices ont jeté toutes les nations dans l'égarement ».

En outre, un second barrage a été mis en place sous l'apparence d'un mouvement informel apparu voici quelques décennies et dénommé new age. Ses multiples expressions - et certaines sectes en émanent – constituent une sorte d'exutoire spiritualisant en regard du matérialisme ambiant. De l'alimentation « bio » à des séances de méditation (mêlant yoga, Zen et techniques dites « relaxantes » utilisant des fonds sonores) en passant par des dérivés de la psychanalyse, le new age se propose d'adoucir les contraintes du monde moderne. Une façon aussi d'insinuer qu'il n'y a pas incompatibilité entre les sociétés traditionnelles et la nôtre tandis que l'on assiste à la constitution d'une sorte de patchwork élaboré à partir de fragments de traditions diverses récupérées aux quatre coins de la planète et répondant à une volonté de mondialiser le sacré ; ce qui ajoute encore à la confusion générale et, on l'aura compris, n'a pas d'autre but que de gommer les spécificités propres à chaque ethnie. Pour les personnes choisissant cette voie en espérant s'extraire de la sécheresse utilitariste régissant les actuelles sociétés, il ne faut donc pas s'attendre à d'éventuelles retrouvailles avec les origines. Le new age n'est qu'une annexe sournoise (et, là encore, souvent très lucrative) de la modernité.

DÉMASQUER L'ANTITRADITION

l'espoir de certains, une élite spirituelle parvenait à émerger, elle ne pourrait en aucun cas inverser le courant puisque la masse des peuples demeurerait imperméable à tout ce qui ne relève pas de préoccupations bassement matérielles et cantonnées dans l'étroitesse humaine. L'actuel spectacle d'une civilisation en pleine confusion et déliquescence pourrait faire croire que l'antitradition et ses agents sont parvenus à leurs fins.

Cependant, au début de cette brève étude, nous disions que, malgré les efforts déployés par l'antitradition pour occulter ses manœuvres de politique internationale, une partie du public se montre de moins en moins dupe. C'est en déchirant progressivement un rideau de leurres que des individus déterminés parviendront à entrevoir ce qui a été dissimulé aux peuples de la planète. Alors on découvrira que sous prétexte d'établir la mondialisation il s'agissait en réalité d'arracher ces peuples (quelle qu'en soit l'ethnie, faut-il le préciser) à leurs terres ancestrales, physiquement mais surtout moralement, afin de leur imposer une existence uniquement fondée sur la dévotion de l'argent ... et la crainte d'en être dépourvu ! Le sentiment tenace qu'il existe une organisme directeur secret contrôlant toute la haute finance afin de remodeler le monde – en défaisant ou refaisant des nations lorsque nécessaire – conduira inévitablement à l'interrogation suivante : dans quel but ? La réponse est déjà connue des esprits rebelles qui, parallèlement aux orchestrateurs de l'antitradition, possèdent une vision cyclique (et non point, redisons-le, progressiste) de l'Histoire : faire en sorte qu'au moment où le dernier Âge s'achèvera, les conditions requises pour le retour de la Tradition ne soient plus réunies et que les peuples se révèlent dans l'incapacité d'exister selon des valeurs – non cotées en Bourse ! – qui constituaient la normalité du monde traditionnel et sont maintenant en exil des consciences. Des valeurs nommées droiture, honneur, humilité (inverse de l'Hybris), fidélité, don de sa personne et, au sens médiéval du terme, « cœur », c'est-à-dire le courage inséparable de la générosité. Alors, même si, selon l'espoir de certains, une élite spirituelle parvenait à émerger, elle ne pourrait en aucun cas inverser le courant puisque la masse des peuples demeurerait imperméable à tout ce qui ne relève pas de préoccupations bassement matérielles et cantonnées dans l'étroitesse humaine.

Mais, ainsi que le précisent les textes sacrés, ce serait oublier que le triomphe d'un pareil cosmopolitisme voué à la quantité ne sera que de courte durée. L'achèvement du cycle devant obligatoirement marquer l'éviction de tout ce qui ne s'inscrit pas dans la procédure d'un retour de l'Âge d'Or. Car, selon l'analyse pertinente de René Guénon, « Le redressement de l'instant ultime doit apparaître, de la façon la plus exacte, comme un renversement de toute chose par rapport à l'état de subversion dans lequel elles se trouvaient immédiatement avant cet instant même ». Reste que, par l' Hybris qui les aveugle, les hauts responsables de l'antitradition ne peuvent qu'ignorer ces propos et se condamnent à une dramatique fuite en avant.

Paul-Georges Sansonetti 


N° 6 de la revue « Hyperborée », éditée par le CRUSOE, Centre de Rechercha Universitaire Sur les Origines de l'Europe.

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