Thursday, October 04, 2012

Travail & pensée socialiste, utopique et marxiste (3)




De la servitude moderne 5/6

Travail & pensée socialiste, utopique et marxiste
- III -

Comment d'ailleurs pouvait-il en être autrement quand le courant de pensée socialiste qui constitue la troisième source d'inspiration de l'idéologie contemporaine, alors qu'il prenait le contre-pied de la presque totalité des doctrines spirituelles, économiques et politiques traditionnelles, ne faisait au contraire que renchérir sur ce qu'elles enseignaient de l'obligation de travail, en en faisant l'unique moteur du progrès et l'outil indispensable à la construction des sociétés futures, égalitaires, utopiques ou communistes ?

Cette véritable déification laïque de l'effort laborieux, née des premiers rêves des utopistes, prit de l'importance à mesure que le socialisme, de concept philosophique, se transformait en théorie économique.

Dès le XVe siècle, Thomas More, considéré comme le premier des grands utopistes, posait déjà l'obligation de travail pour tous comme principe fondamental, et prônait l'élimination des « frelons oisifs » de la ruche active que devait devenir l'humanité pour être enfin heureuse. Veiras d'Alais, en 1677 et Morelly, en 1755, les premiers à avoir imaginé des collectivités communistes, n'hésitaient pas non plus à imiter leurs contemporains les plus attachés à la propriété privée, en faisant avec la même sévérité de l'oisiveté « la mère des vices » et « la cause des querelles et des rébellions ».

On aurait pu attendre plus d'imagination, ou moins de conformisme, des pères français du socialisme. Il n'en fut rien, et leur ingéniosité à échafauder les systèmes économiques et politiques les plus hardis et les plus utopiques, n'alla jamais jusqu'à esquisser des projets de communauté où le travail, pour une fois, cesserait d'être défini comme le seul témoignage réel de l'activité humaine. Saint-Simon voulait, par exemple, que tous les hommes se considèrent « comme des ouvriers attachés à un atelier, dont les travaux ont pour but de rapprocher l'intelligence humaine de la divine prévoyance », et Victor Considérant voyait, lui, dans le travail la raison même de l'existence, puisque, disait-il, « l'humanité a été créée pour gérer le globe terrestre ». C'est à peu près pour les mêmes raisons que Fourier faisait de son Nouveau Monde industriel un paradis (?) où « chacun serait sur pied dès quatre heures du matin, hiver comme été, pour se livrer avec ardeur aux travaux utiles ». C'était d'ailleurs là revendication bien modeste à côté de celle de l'Italien Monro qui, lui, réclamait en toute simplicité « le travail continuel ». Peut-être parce que, comme Proudhon, il y voyait « une mission perpétuelle de l'esprit » ou « une insurrection permanente » et comme telle un « facteur essentiel de liberté ».

C'est à peine si quelques-uns d'entre eux, plus semble-t-il pour favoriser le rendement que pour réellement libérer l'homme de son fardeau originel, ont parfois discrètement fait allusion à une éventuelle et souhaitable diminution des horaires, ou à l'intérêt qu'il pourrait y avoir à rendre certaines tâches plus agréables.

L'Utopie des « grands ancêtres » ne se parait pas toujours de couleurs riantes et ne ressemblait que rarement à cet Éden avec lequel elle est si souvent confondue aujourd'hui.

Il est vrai que très tôt la prise de conscience des impératifs économiques, propres à n'importe quelle société évoluée, était venue tempérer les perspectives idylliques des disciples attardés de Jean-Jacques Rousseau. Les difficultés de la Convention en matière de ravitaillement et de prix alimentaires en avaient fourni la première occasion tangible, en montrant que l'égalité entre tous ne pouvait se concilier avec une production suffisante des biens de consommation, qu'à condition de dépasser le simple plan des déclarations éloquentes ou des décrets financiers, pour imposer dans les faits l'indispensable redistribution des tâches et des richesses.

Après Robespierre, mais beaucoup moins timidement, Gracchus Babœuf s'y était essayé. A côté d'une loi agraire qui prévoyait un complet remodèlement de la propriété terrienne, son Manifeste des égaux introduisait en effet le principe du travail obligatoire et faisait de la complémentarité de ces deux mesures la clef de voûte de tout son système. La guillotine mit très vite fin à cette fugitive tentative d'économie collectiviste, mais le souvenir devait en rester longtemps vivace dans les milieux socialistes du XIXe. Il fallut pourtant attendre que Marx apportât au socialisme traditionnel la caution scientifique et philosophique de ses thèses socio-économiques et historiques, pour que fussent clairement définis les rapports capital-travail et à travers eux la place et la fonction à réserver à l'obligation de travail, dans le long processus qui devait conduire à l'instauration du communisme. Quel que soit le jugement porté par chacun de nous sur son œuvre, nul ne peut nier qu'elle représente une étape importante de l'évolution des idées et que son empreinte marque encore, qu'on le veuille ou non, beaucoup de l'idéologie contemporaine.

Des concepts aussi nouveaux pour leur époque que ceux par exemple de force de travail, d'aliénation ou de matérialisme historique, sont maintenant entrés dans le langage courant et utilisés à tout propos... et même hors de propos.

Chacun pourtant, fervent disciple ou farouche contempteur, a trop souvent tendance à ne retenir du marxisme que ce qui légitime son acceptation ou son refus des programmes politiques qui s'en réclament.

Alors que les écrits de l'auteur du Manifeste du Parti communiste furent aussi ceux d'un philosophe, d'un sociologue, d'un historien et parfois même dans un certain sens, ceux d'un moraliste, rien ne semble en être retenu, quand leur contenu n'a pas valeur immédiatement économique et politique. Et comme il est vrai qu'il existe parfois des contradictions entre les ouvrages de jeunesse et le Capital, l'exégèse qui est faite aujourd'hui de sa doctrine globale à des fin de propagande ou de dénigrement, n'en retient que ce qui paraît le plus en accord avec le résultat recherché. Cette simplification outrancière est particulièrement évidente en ce qui concerne ce que Marx est censé avoir pensé de l'obligation de travail, et ce qui est donc présenté aujourd'hui comme l'orthodoxie en la matière.

Parce que son inspirateur Hegel avait écrit avant lui que « par son activité professionnelle l'homme participe dans la durée de sa propre vie et dans celle des générations successives au progrès général » et qu' « il identifie sa vie avec sa profession », il parut normal de ne retenir de sa propre opinion philosophique que les textes où il affirmait, en particulier dans l'Idéologie allemande, que le travail assure la conservation de l'individu et la perpétuation de l'espèce », « qu'il distingue l'homme de l'animal », ou même que « l'homme est créé par le travail humain ».

Parce que la Révolution russe en 1917 fut immédiatement confrontée avec l'obligation de transformer, le plus rapidement possible, un pays arriéré et sous-développé en une nation industrielle moderne, et qu'elle ne put le faire qu'en exigeant de tous un immense et brutal effort, il fallut souligner ce qui, dans ses thèses économiques, faisait de la force de travail et donc de l'énergie humaine consacrée au travail, l'instrument indispensable à tout progrès. Enfin, parce que le succès de Staline sur Trotsky imposa avec l'idée du « socialisme dans un seul pays », la nécessité pour l'URSS de rivaliser dans la paix ou la guerre avec les pays capitalistes, il fallut, pour sauver la « patrie des travailleurs », lier la notion de communisme à celle de production intensive. C'était combattre que travailler. Le stakhanovisme devint le meilleur moyen pour le citoyen soviétique de prouver en même temps son patriotisme et sa foi politique, en faisant de son labeur un exemple pour tous les autres travailleurs du monde, et en assumant son destin d'homme communiste dans une domination toujours plus grande de la nature.

Curieuse aventure pour l'ouvrier ou le paysan russe, dont le langage faisait pourtant du mot oisif (prasdny) l'étymologie du mot fête (prasdnik).

Dans la stricte observance du modèle soviétique, ce qui était nécessité impérieuse pour les travailleurs de l'URSS se transforma tout naturellement en dogme pour les communistes étrangers, et puisque l'article 8 du Manifeste prévoyait le travail obligatoire pour tous, cette obligation parut toute naturelle, même dans les régimes capitalistes, aux différents leaders du Parti. Un tel respect de l'activité de travail, et en particulier pendant les grèves les plus dures, un tel respect de l'outil de travail par les syndicalistes marxistes, peuvent paraître paradoxaux quand les moyens de production sont encore aux mains du patronat. C'est que pour eux leur appropriation par la classe ouvrière est toujours pour un avenir très proche. Contribuer à l'enrichissement de l'appareil industriel, même s'il est encore aux mains des classes possédantes, c'est encore favoriser l'avènement de la société communiste, qui ne sera viable qu'a condition d'être économiquement puissante, qu'elle construise elle-même sa puissance ou qu'elle en hérite peu ou prou du capitalisme.

Réduit à ces seules perspectives, le marxisme, tel qu'il inspire (inspirait) la ligne politique des gouvernements et des programmes qui s'en réclament, se trouve donc en fait reconnaître à la valeur travail un sens aussi contraignant que celui que lui accordaient depuis des siècles la tradition chrétienne ou le pragmatisme libéral et bourgeois. La tentation serait même grande de penser qu'en la matière certains régimes socialistes ont parfois dépassé les excès du puritanisme protestant ou du capitalisme naissant, et que pour les imposer ils ont dû faire état à leur tour des mêmes justifications morales et des mêmes rationalisations philosophiques. N'en est-il pas ainsi, par exemple, quand la Chine, faisant de la rééducation par le travail l'unique thérapeutique de toutes les déviations politiques et de toutes les perversions individuelles, espère ainsi construire un homme nouveau ? (lignes écrites en 1977)

Jean rousselet, L'allergie au travail.


De la servitude moderne 6/6

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