Monday, July 08, 2013

Ne-Pas-Faire, le pouvoir du Non-Agir



« La pensée productiviste, portée par l'Occident, a entraîné le monde dans une crise dont il faut sortir par une rupture radicale avec la fuite en avant du "toujours plus", dans le domaine financier, mais aussi dans le domaine des sciences et des techniques. Il est grand temps que le souci d'éthique, de justice, d'équilibre durable, devienne prévalent. Car les risques les plus graves nous menacent. Ils peuvent mettre un terme à l'aventure humaine sur une planète qu'elle peut rendre inhabitable pour l'homme. » (Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! »)

Le spiritualisme contemporain est calqué sur l'idée de faire, de produire "toujours plus" de connaissances, de pouvoirs, de soi-disant sagesse...

« Le Faire vise à la constitution de l'être artificiel, surimposé. Le Ne-Pas-Faire est Nivrtti, le retour, moksa, la libération, le Visage originel, la Nature, qui n'est pas « donnée », mais qui est Cela (Tat) — ignorant les causes et les conditions. Le « savant » (vidya) en « causes et conditions », en pramâna (moyens de connaissance valide) est le samsârin, l'être de pravrtti, celui qui s'est constitué en s'identifiant au mental-corps.

Nivrtti, outre « retour », « révolution », signifie ne-pas-faire, et « ne pas être ». Vrtti signifie « existence », être (vrt, vartate, forme « atmanepâdam », être dans une condition particulière) ; ainsi, pravrtti signifie « progrès », « avance », « apparition », « vie mondaine », « destinée », c'est-à-dire, « entitativité », processus d'apparition de l'être. Nivrtti est le contraire de ce mouvement ontologique de « concrétisation » ; c'est pourquoi nivrtti est aussi l'abstraction, c'est-à-dire la disparition de l'être (et du non-être). Parivriti signifie aussi « révolution », « retour », « fin ». (le préfixe — préposition — pari, signifiant ici «opposé à», «contraire»).

Ne-Pas-Faire est ainsi la suppression de l'être — et de son ombre et modèle, le non-être. Nivrtti est l'état naturel, Turiya, sans naissance (ajâta), donc sans milieu (madhya ; sthiti, durée), et sans fin (amta). Nivrtti est la non-identification avec l'être-qui-est-né et donc agit.

« Na bhavatyamrtam martayam na marthtya mamrtam tathâ » — L'immortel ne peut devenir mortel — semblablement, le mortel ne peut devenir immortel (Mâ, III ; 22) ; « sato hi mâyayâ janma yujyate na tu tattvatah — la naissance d'une entité est par magie (par Mâyâ), et non en réalité (III, 26).

L'immortel est le non-né ; ce qui n'est pas né n'a ni commencement, ni milieu, ni fin — aucune des trois marques (laksanam) infamantes du phénomène. Ce qui naît ne fait qu'apparaître. Une entité existante ne saurait naître ; une entité non existante non plus — c'est comme pour la cause et l'effet. Gaudapada, âcârya de Shankarâcarya, et commentateur de l'Upanisad de la Grenouille, et Nâgârjuna, sont en parfait accord.

(Ainsi, Mâ. Up. IV, 22, dit «rien ne naît — jayâte — de soi — svatah — ni d'un autre — paratah — ni des deux ; rien n'est né qui existe-qui n'existe pas — sadasat — qui existe-n'existe-pas, ce qui est littéralement la doctrine de Nâgârjuna).

Ajâta Vâda (doctrine de la non-naissance, qui est aussi la doctrine de l'immortalité). Nivrtti, retour, abstraction, retour à l'esprit, et Naiskarmya siddhi, «pouvoir du non-agir», sont une seule et même négation de la «condition» humaine, de la surimposition — l'évocation de Shûnyatâ.

«La vacuité exprime la non-origine (anutpâda, non production, non naissance). le vide (virahitata, absent, séparé, déserté ; ... rien en Brahman, l'état dans lequel avoir le moindre bhâva — chose, entité — est une illusion... [Rbhu Gîtâ, 26.12]), et non-égoïté (nairâtmya)» (Nâgârjuna, Bodhicittavivarana, 56). «Que les phénomènes ne soient pas produits (anutpâda), indique qu'ils sont vides (shûnya, virahitata, sans « nature propre », absents, inexistants).» (ibid., 66). «Ceux qui ne connaissent pas la vacuité, ne connaîtront pas la libération (moksa)» (ibid. 72). Les ontologistes, etc, prisonniers de leur « pensée » (bhâva, attachement, émotion, état d'être), de leur « conception », ne peuvent pas être libérés. Ils ignorent leur Nature originelle — ils sont des « fabricateurs d'acte ». La « libération » est le maintien dans sa nature originelle, la « connaissance sérieuse » (parijnâna) de l'être et du non-être, qui les abolit. Le Ne-Pas-Faire abolit le « monde » (idam, l'objet — et ainsi aham, le sujet, qui n'apparaît que corrélativement, cet abhimâna, cet « orgueil d'attribution »). On ne se libère de la « prison de l'être » (bhâvacâraka, ibid. 75), que par le « feu de la vacuité », le « feu noir » (kalâgni) de Kali, la Mort. Les forces de la mort sont aussi les forces du retour.

Le retour au silence, mauna, est le retour jusqu'à la racine du verbe — pravrtti, « l'évolution », va de la racine du Verbe, Parâ Vâk, « verbe suprême », à Vaikharî, le verbe «superficiel», proféré, en passant par Pashyantî, la « voyante », et Madhyamâ, le « milieu » ; les quatre étapes du verbe correspondent aux quatre quartiers (pâdam) du pranava Om, les trois états surimposés, veille, rêve, sommeil, et le quatrième, Turya, qui correspond à Parâ Vâk, lequel est «localisé» dans le bas du corps, au « support » (âdhâra) qui correspond au bas de la colonne vertébrale. Le «faire», c'est d'exercer Vaikharî, l'oubli ainsi de la racine ; le «ne-pas-faire», c'est «oublier» Vaikharî, le verbe de la «raison» (manas) pour «descendre» jusqu'à la Vibration — Spanda Shakti.

Y a-t-il un sujet qui expérimente turiya ? Le sujet, l'expérimentateur, pramatr, est le sâmsarin, le transmigrant, celui qui expérimente les trois états surimposés de veille, rêve et sommeil profond. Mais turya, l'état naturel, la réalité non-duelle, n'a pas d'expérimentateur, de sujet illusoire. Celui qui est « revenu » à l'état naturel n'est plus un « sujet ». Il n'agit pas. Il n'est pas en corrélation.

pratibodhaviditam matamamrtattvam hi vindate
atmanâ vindate viryam vidyayâ vindate'mrtam

Connu éveillé (perception, pratibodha, c'est-à-dire comme présent dans les états « surimposé ») il (le connaissant, qui est l'âtman) atteint la connaissance du principe d'immortalité ; par l'âtman il atteint la virtus (viryam, la force), par la connaissance, il atteint l'immortalité. (Kena Up., II, 3).

Celui qui connaît l'éveil dans les trois états surimposés n'est plus conditionné par ces états, et a passé de l'autre côté de la perception, dans le quatrième état, turiya. Il est son esprit — on ne peut. « avoir » un esprit, car l'esprit n'est pas possédé ; il n'est pas autre chose que son esprit — âtman — c'est-à-dire qu'il ne se confond avec aucune surimposition. Il passe en maître (pati) de la veille au rêve et du rêve au sommeil — il n'est pas dominé par ces états. L'âtmâ est sa virtus, sa force ; il est le vîra, c'est-à-dire le pati, le maître des énergies ; il est indépendant (kevala) ; sa connaissance est amrta, le nectar d'immortalité.

«Tout cela (les concepts de « pureté », « sans naissance », etc), n'est que phonème et nom, transformation vestimentaire — cela part de l'océan du souffle (le champ de cinabre inférieur, le hara) pour venir frapper les dents... il n'y a là que transformation illusoire» (Lin Tsi, 29, Démiéville). Le « vêtement » est la « couche » (kosa) — quintuple — dont est revêtu âtman, l'esprit, le Brahman. Le « savoir » fait que l'on tient «pour vrais ces vêtements», et qu'ainsi on parcourt le cycle des Trois Mondes, circulant parmi les naissances et les morts. «Ne vous laissez pas prendre aux vêtements»... Aucune « voie » qui fait que l'on se laisse prendre aux « vêtements » n'a d'intérêt. Ce sont des « voies » de « faire ». «Mieux vaut être sans affaires», ajoute Lin Tsi. Ne-Pas-Faire consiste à revenir à l'«océan du souffle», à paravâk, au silence.

Dès que nous définissons l'immensité, notre pratique, etc, nous la limitons, la rendons mesquine (cf. « Vent Doré », Eido Shimano.). C'est pourquoi Lin Tsi recommande de tuer les Bouddhas, les Patriarches, etc. Les «tuer», c'est-à-dire se débarrasser d'eux en tant que «concepts», afin de les délivrer de notre «connaissance» — jnânam bhamda, la connaissance est le lien — l'esclavage et la limitation. La «connaissance», l'acte, est ainsi la «profanation» du «mystère sacré», la limitation, la souillure» (mala). »


Bernard Dubant


Le pouvoir du Non-Agir

Être ou ne pas être, ancienne question... Les concepts sont les mâchoires de l'illusion. La Libération est le pourquoi de toute Voie Sacrée. Se fondant sur la tradition de Sanatana dharma et du Buddha dharma, du Non-Agir, du taoïsme et du chamanisme, l'auteur montre que les voies authentiquement "initiatiques" ne sont pas des voie d'acquisition : elles consistent avant tout à se "libérer" des notions d'ego et d'action, conditions de la prodigieuse ignorance savante qui lie l'entité humaine à l'illusion, à la souffrance et à la mort. Pour illustrer cela est ajouté un texte de Nagarjuna, le grand maître de la voie Madhyamaka. Traduit du sanskrit et commenté par l'auteur, Lokatitastava exprime l'essence de la voie du Bouddha



2 comments:

  1. Anonymous7:58 PM

    Le pouvoir du non agir : un exemple parmi d'autres....


    http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20130710.AFP9159/indonesie-fausse-terre-d-asile-pour-les-rohingyas.html

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  2. Ne pas faire - Bernard Dubant ; en pdf (8 Mo). Lien :
    http://www14.zippyshare.com/v/UEwRGVc8/file.html

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