Tuesday, March 17, 2015

Lettre aux écoles du Bouddha



« Il se peut qu’une communauté religieuse soit d’abord très pauvre
mais que ses membres trouvent le contentement dans leurs pratiques spirituelles et vivent ensemble dans la paix et l’harmonie.
Par la suite, si la communauté s’enrichit, ses membres risquent de voir leur attention absorbée par toutes sortes de travaux et de se laisser distraire de leur sincère pratique du Dharma qui dégénère rapidement. »
Guéshé Kèlsang Gyatso, La compassion universelle
(p. 92, éd. Dharma, novembre 1991)


Mes cher(e)s Ami(e)s,

J'ai longtemps – plus de trente ans – fréquenté l'Institut Vajra Yogini, centre guélougpa de bouddhisme tibétain, près de Toulouse, mais la scène aurait aussi bien pu se passer dans d'autres centres où je me suis également rendu pour suivre des enseignements. Ce midi-là, au buffet végétarien, est servie une pizza qui sort tellement de l'ordinaire qu'assez rapidement il n'en reste plus une seule miette pour les derniers arrivants.

Une retardataire laisse alors éclater sa déception en lançant à la cantonade un : « Même des non-bouddhistes ne feraient pas cela ! » qui met tout le monde très, très mal à l'aise.

Fin février / début mars, j'ai adressé à des centres et instituts bouddhiques, en priorité à ceux disposant de leur propre maison d'édition, une longue missive – peut-être trop longue d'ailleurs – dans laquelle je présentais mon travail de traduction des Trois Traités, fondateurs du courant Madhyamaka du bouddhisme mahayana, ce qui n'est tout de même pas rien... Eh bien, pour l'instant, quatre réponses seulement – du reste, toutes trois négatives mais motivées – me sont parvenues, par ordre chronologique : Chökhor Ling (Davina Gelek Drölkar) ; Chanteloube (éditions Padmakara) ; éditions Claire Lumière et Union Bouddhiste de France.

Alors, à mon tour, permettez-moi d'invoquer la plus élémentaire des politesses : « Même des non-bouddhistes ne feraient pas cela ! » et, au minimum, accuseraient réception de ma proposition. Car je ne vois pas ce qui peut vous accaparer à tel point que les écrits d'un Nâgârjuna ou d'un Âryadéva et leur diffusion en deviennent secondaires ! N'auriez-vous pas perdu votre bodhicitta en cours de chemin ?

Remarquez, du moins en ce qui concerne l'Institut Vajra Yogini, puisque c'est celui que je connais le mieux, je devrais être habitué à cette ingratitude et à ces échanges à sens unique :

- tout d'abord, j'y ai adressé traduction de l'anglais d'une longue compilation de textes de la tradition, se rapportant aux offrandes du mandala et, à propos de la même pratique, le passage d'un livre évoquant la légende de l'origine de l'univers (y compris le Mont Mérou avec les unités de mesure en annexe) ;

- en 2005, j'ai tendu une perche, en rédigeant un texte personnel dans lequel je faisais déjà part de mes réserves sur le fonctionnement de la "Sangha" hexagonale, La Voix du Disciple, consultable depuis sur http://fauxdebutant.blogspot.fr/, personne ne s'en est emparé ni n'a fait la moindre allusion à ce qui aurait pu être le point de départ d'un débat interne, un mutisme total a accueilli mes remarques ;

- puis la transcription dactylographiée, à partir de l'enregistrement sur CD, d'un commentaire de Yamantaka, dispensé sur trois jours au sein de l'institut même, par Khènsour Lobsang Tenzin Rinpoché ;

- la même chose, mais remis en forme sous le titre Manuel de savoir-mourir à l'usage du parfait tantrika, pour un commentaire du "Yoga du Maître en six sessions" (donc, une pratique quotidienne) par Guéshé Tenzin Dordjé, le lama-résident de l'époque, sur trois week-ends ;

- par le même intervenant et selon le même principe, une "explication de la longue sadhana du Héros solitaire VAJRA BHAÏRAVA", sur quatre week-ends, manuscrite sur huit cahiers, grand format grands carreaux, soit 760 pages illustrées avec des documents de première main, dont beaucoup reproduits en couleurs ;

- sous le titre Visite guidée du Mandala de Yamantaka, une somme sur le symbolisme dans une pratique de Yoga du Tantra Supérieur pour laquelle j'avais consulté et mis en fiche près d'une trentaine d'ouvrages, la plupart en anglais ;

- la traduction, de l'anglais en français, d'un inédit de Kyabjé Serkong Rimpotché sur la Pratique de la phase d'accomplissement de YAMANTAKA, destiné à son disciple Allan Turner et dont Alexander Berzin lui-même ignorait l'existence ;

- enfin, sous le titre Morceaux choisis, j'ai regroupé par thèmes des fonds de tiroirs se rapportant à divers aspects de l'étape d'accomplissement, réservée aux initiés, mais aussi, par exemple, une autre fois, un florilège des strophes les plus inspirantes du très beau texte de Khunu Rinpoche, La lampe à joyaux, consacré à la Compassion, "vaste comme les cieux, profond comme la mer", traduction en français établie d'après la version anglaise...

Malgré qu'il m'en ait coûté – ne serait-ce qu'en frais de reproduction, de reliure et d'expédition, sans parler du reste – jamais, non, JAMAIS je n'ai reçu le moindre mot de remerciement ou même, plus simplement, un accusé de réception témoignant d'une certaine reconnaissance, voire de l'intérêt. Au contraire, l'Institut m'a fermé ses portes, quand j'ai voulu venir y présenter ces textes, et même au nez, c'est-à-dire au dernier moment, quand, en 2012, j'ai voulu participer à la retraite de six mois ("nyung näs") qui s'y déroule depuis plusieurs années maintenant, on se demande bien pourquoi et, surtout, pour qui ?

Parce que, si j'avais commis la moindre faute, comment me refuser une telle opportunité pour m'en purifier, alors que j'avais déjà pris toutes mes dispositions pour y participer, et sans la moindre explication à cette décision tardive. Déçu du bouddhisme, comme on peut l'être du socialisme, j'ai bien essayé de demander réparation en déposant plainte auprès de la juridiction de proximité du tribunal de Castres, mais les membres de l'institut entretiennent un tel entregent dans le Tarn, qu'après cinq reports consécutifs de l'audience, face aux honoraires prohibitifs réclamés par mon avocat, j'ai préféré retirer ma plainte l'automne suivant.

Je n'ai pas eu non plus davantage de succès auprès de l'autre branche de l'école guélougpa, la NOUVELLE TRADITION KADAMPA de la secte des adorateurs du démoniaque Dordjé Shougdèn par la faute de qui, après deux textes polémiques – "My Lama is rich... very rich indeed !"  et "Le crime du prieuré – je me suis vu, cette fois, mais toujours au dernier moment, banni, en 2007, d'un stage d'été d'une semaine qui devait se tenir au pied des Pyrénées.

Plus compréhensive, la juridiction de proximité du Mans a condamné le "Centre bouddhiste bodhitchitta" à me verser la somme de 100 EUR à titre de dommages-intérêts. Par contre, au printemps suivant, j'ai été débouté d'une nouvelle plainte pour publicité mensongère [sic !] mais c'est injuste, car je demeure persuadé que dans le jeune moine aux manières suaves, qui représentait l'association à l'audience, Madame la Juge de proximité pensait voir un disciple du Dalaï Lama et prendre ainsi fait et cause pour la... cause tibétaine, sans savoir que le perfide novice, qui m'accusa d'avoir traité son responsable anglais de nazi, était en fait un séide du lama pro-chinois rénégat, j'ai nommé : le redoutable Gué-shé Kèl-sang Gy-at-so, alias le Fu-Manchu du Dharma, ignoble créature de la Région des lacs (anglais) honnie par Sa Sainteté ! Comme quoi : « L'habit... ». Pourtant, sous le titre La tradition orale de Gandèn... pour les sourds, j'avais retranscrit les trois parties de l'enseignement qu'il avait donné, en 2004-2005, sur le Mahamoudra du Tantra, avant même leur parution sous forme de livre.

Tout cela pour dire qu'il commence à y en avoir assez de cette pseudo-Sangha française qui n'est même pas capable de répondre à son courrier, qui ne sait que quémander des fonds pour des projets immobiliers pharaoniques : à propos, au Monastère de Nalanda, pour rester dans la région toulousaine, après un temple, dont ils arrivent à peine à faire face aux frais d'entretien et de fonctionnement et des chalets de retraite, voilà qu'ils se mettent à construire un nouveau bâtiment pour les moines. Vous croyez vraiment que c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour NOUS venir en aide ? Chez moi, j'ai dû changer un Vélux, nettoyer la façade, appliquer un hydrofuge, repeindre la cuisine et les toilettes : est-ce que j'embête tout le monde avec ça ?

Les centres feraient mieux de se donner comme objectif l'autonomie alimentaire, par exemple, en entretenant un potager et s'adonnant à l'élevage, en allant vendre fruits et légumes bios,
oeufs et lait au marché, plutôt que de s'inspirer du modèle "Relais et châteaux" pour assurer leur survie et leur développement, n'est-ce pas les Kadampas ? Cela suffit avec ces querelles de clochers d'un autre âge et votre concurrence pour attirer le maximum de néophytes devant vos tiroirs-caisses. Ainsi, un "institut" devrait être un établissement de recherche et d'enseignement et non un abri à l'écart du monde, pour quelques privilégiés vivant des frais d'hébergement et des bénéfices de l'inévitable boutique, en faisant commerce d'un exotisme de pacotille qui n'arrive même plus à renouveler son audience auprès du jeune public.

En prenant sans doute le mot "refuge" au pied de la lettre et non au sens religieux de "soutien", depuis son introduction dans notre pays, il y a maintenant bien plus qu'un quart de siècle le bouddhisme s'est replié sur lui-même, chacun se barricadant dans sa petite chapelle, pour y vouer un culte à la personnalité, en s'agrégeant autour de quelques dignitaires emblématiques, mais sans aucune vision globale. Ainsi du "bouddhisme-tibétain" qui est devenu une religion à part entière, sans se fondre dans le paysage, malgré ce fameux mouvement Rimé, non-sectaire, dont on entend si souvent parler sans en voir les effets. La greffe n'a pas pris, alors qu'en Asie, il y a toujours eu syncrétisme entre l'enseignement du Bouddha et les traditions locales : on n'y parle pas de "bouddhisme-indien" chinois ou de "bouddhisme-indien" japonais, coréen, vietnamien, thaïlandais, etc. D'autant plus que la source des enseignants "authentiques", 100% made in Tibet, va bientôt se tarir ; déjà, on vante le "modernisme" de la génération de l'exil, génération aux dents longues, certes assise entre deux chaises, dont le plan de carrière lorgne plutôt vers les États-Unis que sur la vieille Europe, ne nous voilons pas la face.

Bientôt, nous ne pourrons plus compter que sur nous-mêmes. Alors, la modernité, ne faut-il pas plutôt la chercher dans l'écho qu'une pensée comme celle d'un Nâgârjuna ou d'un Âryadéva entretient avec l'oeuvre d'un Heidegger (cf. Fabrice Midal) ou d'un Wittgenstein (cf. Frederick J.Streng), en se plaçant sur le terrain de la philosophie et de sa logique, au lieu de se cantonner à entretenir un folklore anachronique, au nom d'une sacro-sainte pseudo-Tradition. En tout cas, voilà un beau sujet de réflexion pour un PREMIER CONCILE DU BOUDDHISME DE FRANCE qu'il est peut-être temps d'organiser pour fédérer les synergies, comme vous avez su malgré tout tirer parti de l'informatique et du numérique, pour enfin fonctionner en réseau. Qu'il y soit question d'autre chose que de belles cérémonies suant l'auto-satisfaction ; pas de grand-messe où chacun s'arc-boute sur des positions doctrinales dépassées, comme il y en eut tant depuis que le monde bouddhiste bouda de bouderie.




Montage photo :
- Sri Lanka & Myanmar: The face of Buddhist extremism
- Llama firearms http://en.wikipedia.org/wiki/Llama_firearms