Saturday, June 06, 2015

Franc-maçonnerie & corruption


Le ver est dans le fruit

« La maçonnerie, c’est l’Internationale de la combine ! »
Michel Bakounine

Quelque chose ne tourne pas rond chez les maçons. En théorie, et bien souvent en pratique, la franc-maçonnerie sert à « polir la pierre », rendre l’homme meilleur, la société plus fraternelle. Elle peut servir aussi de laboratoire d’idées. Mais, si les corrompus ne représentent qu’une infime minorité des quelque 130 000 frères français, bon nombre de corrompus se trouvent être maçons ou anciens maçons.


Pas le moindre paradoxe, explique l’un d’entre eux, fondateur d’un site Internet dissident : « Les réseaux de corruption pourraient très bien prospérer au sein d’une association de pêche ou un club de pétanque, mais il se trouve que la maçonnerie et son goût du secret leur conviennent parfaitement. »

Maçons aux affaires

Longtemps aux avant-postes dans l’arène politique, avec cinq présidents maçons sous la IIIe République, quatre Premiers ministres sous la IVe, ils se sont repliés en coulisses sous la Ve. Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand ou Jacques Chirac n’en étaient pas, mais leurs entourages respectifs, souvent en charge des basses besognes, en étaient truffés. Citons pour exemple Victor Chapot, responsable du financement des campagnes électorales de VGE. Ou des électrons libres, comme Guy Penne, François de Grossouvre ou Roger-Patrice Pelat, dans l’orbite de Mitterrand. Quant à Chirac, petit-fils de maçon, son fief électoral de la mairie était plus qu’un bastion : les deux tiers de ses adjoints municipaux en étaient, la fraternelle des fonctionnaires de l’Hôtel de Ville comprenant 500 membres. Plus modestement, Nicolas Sarkozy s’était contenté de désigner un frère pour chef de cabinet, en la personne de Laurent Solly, mais pouvait compter sur son vieux compagnon de route (dans tous les sens du terme), Patrick Balkany. Clin d’œil à la IVe République, François Hollande a pour sa part nommé un frère à Matignon (même s’il n’est plus très assidu en loge) en la personne de Manuel Valls.

Les maçons sont essentiellement à l’œuvre dans la collecte de fonds des partis politiques. La pompe à finances du PS, Urba, a été fondée en 1973 par Guy Marty, puis dirigée par Gérard Monate, puis concurrencée par la Sages de Michel Reyt. Trois membres du Grand Orient de France (GO, tendance laïque et de gauche). Monate et Reyt ont achevé leur sacerdoce par un épuisant tour de France des tribunaux correctionnels. Au RPR, la tâche est confiée aux frères de la Grande Loge nationale française (GLNF, tendance déiste et de droite), affublée du sobriquet Grand Lobby des nettoyeurs de fonds. Comme Jean-Claude Méry, chargé de racketter les entreprises candidates à un marché public avec la mairie de Paris. Ou Didier Schuller, son homologue des Hauts-de-Seine. Au Parti républicain, Jean-Pierre Thomas (trésorier en titre), Renaud Donnedieu de Vabres (bras droit de François Léotard) et Serge Hauchart (homme à tout faire du PR) ont également payé de leurs personnes : trois membres de la GLNF condamnés au pénal. Même au sein du très chrétien CDS, la tâche sera confiée à un frère, François Froment-Meurice, fatalement condamné. Seul le PC ne s’est jamais appuyé sur les maçons pour assurer ses fins de mois, en souvenir de cette sentence sans appel de Bakounine : « La maçonnerie, c’est l’Internationale de la combine ! »

Même les scandales ne concernant pas directement un financement politique n’échappent pas à la mainmise des frères. Dans l’affaire Elf, Alfred Sirven et André Tarallo en sont, tout comme Pierre Falcone dans l’Angolagate.

Maçons en affaires

Au plan local, la litanie des affaires – sur fond de marchés publics truqués – comporte également son lot de maçons, essentiellement sur la Côte d’Azur mais pas seulement. Car au plan local, des loges ad hoc permettent de réunir des frères en tous genres, chacun apportant sa touche particulière. Comme en témoigne la composition de La Constance Catalane, atelier des Pyrénées-Orientales affilié à la GLNF, qui recense tous les ingrédients faisant les bons réseaux : un fonctionnaire de l’Équipement (très utile pour les permis de construire), des promoteurs en quantité, des banquiers pour financer les chantiers, des gendarmes (ça peut toujours servir), plus quelques musiciens et peintres afin de donner un vernis culturel. Un avocat parisien raconte sa surprise lors de son initiation. Comme de coutume, on lui a bandé les yeux pendant le rituel d’introduction. À son terme, retrouvant la vue et découvrant l’aréopage qui l’entourait, il n’a pu réprimer ce cri du cœur : « Ce n’est pas une loge, c’est une rafle ! » La plupart de ses nouveaux frères étaient mis en examen dans des affaires financières.

Après la « tenue » (le cérémonial au sein d’une loge), place aux « agapes » (une bonne bouffe entre amis, les épouses étant exclues). « C’est à table qu’on s’échange services et combines, témoigne un ancien ministre membre du GO, et c’est vraiment demandé directement, sans aucune précaution oratoire. » Mieux qu’une loge traditionnelle, une « fraternelle » : foin des rivalités entre grandes obédiences nationales, elle rassemble des frères de tous horizons, débarrassés de toute contingence ésotérique. « C’est parfait pour le business, témoigne le membre d’une fraternelle parisienne. Il n’y a jamais de tenues, simplement des repas d’affaires. C’est leur seul objet social, on y discute sans vergogne. »

La gestion des scandales

Un temps déstabilisées, les obédiences gèrent les scandales comme elles peuvent. Au Grand Orient, sous l’égide du criminologue Alain Bauer et de ses successeurs, le ménage interne a plus ou moins été fait. Mais il n’est pas à l’abri d’une rechute : dans l’affaire du Carlton à Lille, six des huit mis en examen sont maçons, dont quatre du GO. Certes, il ne s’agit pas de corruption, plus prosaïquement de proxénétisme. Mais tout de même…

À la GLNF, c’est la bérézina. Près de la moitié des frères ont claqué la porte, les effectifs passant de 43 000 à 25 000 au tournant des années 2010. L’une de ses figures emblématiques, Alain Juillet, hiérarque des services de renseignement, a créé une obédience parallèle en avril 2012, la GLAMF. Son discours inaugural dit tout : « Après ces années de plomb, où nous étions regardés comme des suppôts d’un affairisme politisé, où la fraternité n’était qu’un camouflage, il faut revenir à la vraie maçonnerie. On ne devient pas franc-maçon pour faire des affaires en tous genres. » D’autres dignitaires ont multiplié les diatribes courroucées : « La GLNF, objet de la dérision et de l’opprobre publics, est en danger de mort. » « L’obédience s’enfonce chaque jour davantage dans l’arbitraire et le ridicule, il est impossible de cautionner passivement les multiples déviations. »

Comment réagit la GLNF ? Elle exclut à tour de bras le moindre dissident, s’enferme un peu plus dans sa tour d’ivoire. Entre 2007 et 2012, son Grand Maître, François Stifani, avocat d’affaires dans le civil, s’accroche à son maillet tel un forcené. Les AG annuelles (baptisées « convents ») tournent à la foire d’empoigne où des opposants hurlent à sa démission, Stifani faisant mine de donner le change : « Je vous prie de garder la dignité d’homme et de maçon, ne donnez pas une image déplorable de notre obédience. » La GLNF doit être placée sous administration provisoire, une première dans l’histoire maçonnique. Stifani sera finalement exclu de la GLNF pour l’ensemble de son œuvre, autre première pour un ancien Grand Maître. Jean-Pierre Servel, encore un avocat azuréen, a pris sa suite. Un visionnaire, à en croire son discours prononcé lors de l’intronisation de son prédécesseur : « Veuillez pardonner mon impertinence, mais peut-être est-ce le moment de s’interroger, sous la forme d’un divertissement tournant vite à la tragédie, sur ce qu’il adviendrait dans l’hypothèse où tel Grand Maître, perdant la raison (je ne m’adresse bien sûr plus à vous), violerait l’Ordre. À l’évidence, notre Constitution n’a pas prévu pareille calamité. Le problème ne se posera pas. »

Fatalement, la litanie des petites corruptions ordinaires a repris son cours naturel. Septembre 2013 : mise en examen pour trafic d’influence d’un membre de la GLNF à l’occasion de l’attribution du port sec de La Ciotat (en compagnie d’Alexandre Guérini). Novembre 2013 : mise en examen pour trafic d’influence d’un proche du maire de Cannes, ex-membre de la sinistre loge Laurent le Magnifique, caricature du grenouillage à la mode GLNF, pour avoir perçu des fonds d’une boîte de nuit après renouvellement de sa concession sur trente ans. Février 2014 : mise en examen pour corruption d’un haut fonctionnaire de la préfecture de police de Paris, faisant sauter les PV des sociétés de location de voitures. « Trafic d’indulgences », traduiront les initiés. Comme l’a relevé le blog de L’Express « La lumière », consacré aux dessous de la maçonnerie, ce flic était « Assistant Grand Porte Glaive » de la GLNF, autrement dit ministre bis de la Justice interne. Le ver est décidément dans le fruit.

Renaud Lecadre

Pour en savoir plus :

- Renaud Lecadre, Ghislaine Ottenheimer, Les frères invisibles, Albin Michel, 2001.

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