dimanche, juin 10, 2018

Le bouddhisme gagnerait à sortir de sa caricature occidentale



Dans "Qu'ont-ils fait du bouddhisme ? Une analyse sans concession du bouddhisme à l'occidentale", l’anthropologue Marion Dapsance revient sur la réinvention du bouddhisme en Europe et aux États-Unis où il est devenu, depuis XIXe siècle, un projet de réforme sociale.



L'utilisation du terme « bouddhisme à l'occidentale » sous-entend une opposition au « bouddhisme oriental ». Cette distinction est-elle due à des différences culturelles ou à une incompréhension occidentale ?

Marion Dapsance : L'Occident s'est approprié certains aspects du bouddhisme. Dès le XIX e siècle, une quête de « spiritualité laïque » est apparue. Désireux de rompre avec l'héritage chrétien, nombre d'intellectuels européens ont souhaité donner une nouvelle assise morale et religieuse aux sociétés dans lesquelles ils vivaient, notamment en France. Ils ont alors compris et remodelé les traditions asiatiques se réclamant du Bouddha, de manière à ce qu'elles répondent à leur souci du moment : en l'occurence, pour ce qui est de la France, la volonté de promouvoir une « sagesse » ou une morale « laïque » - ce qui n'a absolument aucun sens pour les bouddhistes d'Asie.

Le bouddhisme n'a jamais promu une « spiritualité laïque », ni une diminution du stress. En anthropologie, ce mécanisme de réinvention et d'appropriation d'une tradition exotique est appelé « hybridité culturelle », faisant référence à un mélange de culture. Ce que nous appelons « bouddhisme » ne relève plus ni des traditions asiatiques ni des traditions occidentales. C'est un mélange. Il existe de grandes différences de pensée et de pratique entre les deux. Par exemple, le bouddhisme, quelles que soient ses variantes, comporte de nombreux rituels. Ce que l'on appelle la « méditation » n'est que l'un d'entre eux. Le bouddhisme comprend aussi un vaste panthéon de divinités et d'êtres éveillés (« bouddhas ») qui jouent un rôle important dans la pratique spirituelle des Asiatiques. Faire du bouddhisme une « spiritualité laïque », voire « rationnelle » ou « scientifique », n'a donc guère de sens.

Une autre différence concerne le statut des textes doctrinaux et liturgiques. Ces textes sont fondamentaux dans les traditions asiatiques, mais souvent laissés de côté en Occident. Les rituels y disparaissent ou sont simplifiés à l'extrême, comme dans le cas de la « méditation », qui ne répond plus à un objectif de salut, mais simplement à l'apaisement de l'esprit.

Quand vous parlez, à propos du bouddhisme en Occident, de « fait social total », à la manière du sociologue Marcel Mauss, voulez-vous dire qu'il s'agit d'un phénomène de mode ?

MD :
 J'utilise cette expression afin de sortir du perpétuel débat religion / spiritualité, dont les termes sont dénués de signification claire et précise. Le « fait social total » permet d'insister sur le fait que ce que l'on appelle « le bouddhisme » et la « méditation » concernent différents secteurs de la société tels que la psychothérapie, la médecine, les milieux intellectuels, le monde de l'entreprise, la publicité, etc. Ce « bouddhisme » est loin de se réduire à la sphère dite « religieuse ». Ce que je montre en particulier dans le livre, c'est que le bouddhisme à l'occidentale porte un vrai message idéologique : il vise à réformer la société pour la rendre meilleure. Le bouddhisme, en s'intégrant aux sociétés occidentales, ne s'est donc pas seulement transformé en pratique thérapeutique ou en produit commercial, comme certains observateurs ont pu l'affirmer. Il tente surtout d'apporter des solutions aux méfaits de la société moderne, ce qui n'était évidemment pas le cas des bouddhismes asiatiques.

Que représente véritablement le bouddhisme pour les Occidentaux ?

MD : Il a d’abord été vu par les Européens comme une religion païenne, soit d’un œil plutôt positif – un exemple de « religion naturelle », une éthique proche du christianisme –, soit d’un œil résolument négatif, comme une forme de satanisme. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle qu’on l’assimile, pour des raisons que j’explique dans le livre, à une « sagesse » ou à une « philosophie rationnelle ». Les traditions littéraires venues d’Inde, parmi lesquelles des textes bouddhiques, sont en effet traitées de manière purement intellectuelle par les savants européens (la plupart du temps des philologues et des philosophes, c’est-à-dire des spécialistes des textes et non des pratiques), qui les ont déconnectées de leur contexte social et rituel d’origine. Il est alors assez aisé de transformer ces textes doctrinaux en « philosophies » et de délaisser comme autant de « superstitions » ceux qui relèvent de la légende ou de la pratique rituelle. Devenu « philosophie », le « bouddhisme » (nom qui n’a pas d’équivalent exact dans les langues asiatiques) apparaît comme l’une des philosophies auxquelles l’Occidental cultivé peut s’intéresser.

Ce qui plaît, c’est essentiellement l’idée d’une lutte contre la souffrance, un thème qui s’oppose à la fois à la pensée chrétienne – qui considère que la souffrance joue un rôle privilégié dans l’économie du salut –, et rejoint les préoccupations sociales de l’époque : condition ouvrière,
hygiénisme, eugénisme, etc. Le « bouddhisme » est dès lors récupéré par de nombreux penseurs et activistes de gauche, souvent anticléricaux voire athées, comme Clémenceau, qui n’hésite pas, peut-être par provocation, à se déclarer bouddhiste et à participer à des « messes bouddhiques »
organisées par le musée Guimet dans les années 1890.


Le « bouddhisme » suit alors les évolutions que la notion de « souffrance » a connues en Europe et aux États-Unis : au XXe siècle, et particulièrement dans sa seconde moitié, les conditions de vie matérielle des Occidentaux ayant été singulièrement améliorées, la notion de « souffrance » est davantage associée à son aspect psychologique ou émotionnel.

C’est ainsi que « le bouddhisme » et « la méditation » sont désormais appelés à la rescousse, non plus explicitement pour fonder une nouvelle société, comme ce fut le cas au XIXe siècle, mais pour aider les individus à atteindre « le bonheur ». L’idée de rénovation sociale demeure toujours, cependant, car les promoteurs de la « méditation de pleine conscience » nous expliquent que si chacun pratique la méditation, c’est la société voire la planète tout entière qui en sera transformée.

Je dirais donc que ce qui caractérise « le bouddhisme » en Occident, c’est surtout cet idéal de transformation du monde par l’éradication de la souffrance. L’objectif reste matériel voire matérialiste puisqu’il ne s’agit plus, comme dans le cas des formes asiatiques de bouddhisme, de permettre aux êtres de sortir définitivement du monde et de ses illusions. 

En Occident, on cherche au contraire à améliorer le monde : c’est un contre-sens du point de vue bouddhique.

Le terme « bouddhisme » est ainsi utilisé à tort, faute de mieux. On pourrait peut-être parler plus justement d'athéisme éthico-thérapeutique à coloration bouddhique, à la manière dont les sociologues américains Christian Smith et Melinda Lundquist parlaient de « déisme éthicothérapeutique » en 2005 dans leur ouvrage "Soul Searching : The religious and Spiritual Life of American Teenagers".

Le surnaturel omniprésent dans le bouddhisme asiatique disparaît également en Occident...

MD : De nos jours, c'est le critère scientifique qui détermine ce qui est vrai ou ce qui est faux. Selon certains scientifiques, la méditation aurait un effet sur le cerveau. Sa pratique améliorerait les conditions cognitives et émotionnelles des individus. Ses porte-paroles justifient ces allégations à l’aide de tests en tous genres. « La science » aurait validé la pratique de la méditation.

Dès lors, le bouddhisme, qui aurait inventé cette « technique », serait lui-même « vrai ». Tout ce qui ne va pas dans le sens de cette vision positiviste des choses est écarté, traité comme « superstition », « folklore » ou « métaphore ». C’est ainsi que le surnaturel est très souvent écarté par les Occidentaux qui pratiquent le bouddhisme – du moins dans un premier temps ou dans ce qu’ils disent publiquement du bouddhisme, car en réalité beaucoup de bouddhistes occidentaux croient en l’existence des divinités bouddhiques, des êtres éveillés, des esprits, etc. La science ne joue en fait que le rôle de caution morale ou de produit d’appel. Il faut donc relativiser son pouvoir réel. Les Occidentaux n’ont pas vraiment renoncé aux croyances « surnaturelles ».

En quoi la hiérarchie est importante dans le bouddhisme ?

MD : Chögyam Trungpa (1939-1987) est l'un des premiers lamas officiant en Occident à avoir rompu avec sa hiérarchie. Il a monté son propre réseau dans lequel il était le seul maître. Sans hiérarchie, aucun recours n'est possible. Apparaît alors une autorité absolue créant une relation de soumission, relevant essentiellement du sadomasochisme. La hiérarchie, dans le bouddhisme comme dans toute société, est une garantie contre le pouvoir arbitraire. En tout cas, lorsque cette hiérarchie se fonde sur des règles justes.

Des listes de devoirs, appelées « règles éthiques », existent dans le bouddhisme. Est-ce comparable à d'autres devoirs religieux comme la sharia ou les Dix commandements ?

MD : L'objectif reste assez similaire, même si, par exemple, la sharia est beaucoup plus détaillée. Ces « règles éthiques » sont des principes non négociables, comme peuvent l'être les Dix commandements. L’idée que l’on trouve au fondement de l’éthique bouddhique est qu’il existe un ordre naturel, le dharma, similaire au cosmos grec. Cet ordre est à la fois physique et moral. Il implique, par exemple, le respect de toute vie dès son commencement et quelle que soit sa forme (humaine, animale).

Le bouddhisme de tradition asiatique aurait-il sa place en Occident ?

MD : 
La question est plus vaste : peut-on et faut-il faire renaître les formes de bouddhisme asiatiques en Occident ? Je n'en suis pas certaine. La plupart de ceux qui s’intéressent au bouddhisme et à la méditation ne s’intéressent pas ou peu, en réalité, aux cultures asiatiques. Ce qu’ils veulent, ce sont des solutions pratiques à leurs propres problèmes, à leur propre souffrance. Il est rare qu’ils demandent à pratiquer des rituels complexes impliquant des divinités exotiques dans le but d’éviter l’enfer karmique, et pratiquer tout cela dans une langue étrangère. Cela arrive, mais c’est rare. Ce qu’ils veulent, et on peut les comprendre, c’est tenter de ne pas se déshumaniser sous l’effet des technologies et des mentalités modernes. Mais le bouddhisme et la « méditation » les y aideront-ils vraiment ? Seul l’avenir nous le dira.

Propos recueillis par Ilham Mraizika 




Depuis plusieurs années, Marion Dapsance, docteure en anthropologie, étudie le bouddhisme en Europe. Sa thèse, remaniée sous le titre "Les dévots du bouddhisme", a été publiée chez Max Milo en 2016. Dans son nouvel ouvrage "Qu'ont-ils faitdu bouddhisme ? Une analyse sans concession du bouddhisme àl'occidentale" (Bayard, 2018), elle s'interroge plus largement sur le bouddhisme tel qu’il est pratiqué en Europe.

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