lundi, août 13, 2018

Portrait d'un anarque, Guy Féquant


"L‘anarque peut vivre dans la solitude ; l’anarchiste est un être social, et contraint de chercher des compagnons.
Etant anarque, je suis résolu à ne me laisser captiver par rien, à ne rien prendre au sérieux, en dernière analyse… non, certes, à la manière des nihilistes, mais plutôt en enfant perdu, qui, dans le no man’s land d’entre les lignes des marées, ouvre l’œil et l’oreille.
C’est le rôle de l’anarque que de rester libre de tout engagement, mais capable de se tourner de n’importe quel côté."
Ernst Jünger 


par Christopher GERARD



Petit-fils de berger, Guy Féquant vit dans sa Champagne natale, près de Rethel, où, en 1432, Philippe le Bon organisa l'Ordre de la Toison d'Or. Cette province, que sa famille habite depuis le XVIIème siècle au moins, il l'a "au fond du cœur", comme il le dit lui- même dans son premier livre, un singulier essai intitulé "Le Ciel des Bergers". Cet ouvrage est émouvant à plus d'un titre car il est comme un tribut rendu à ses aïeux bergers et laboureurs des terres crayeuses de Champagne, qui étaient aussi des hommes libres et lucides. Comme le lui dit jadis son grand-père : "D'abord ne jamais se complaire dans les petits maux que le destin nous inflige ; ensuite ouvrir grand son esprit à la magnificence du monde ; enfin ne consentir à rentrer en soi que pour prier, cette proposition découlant des deux précédentes avec toute la limpidité de la raison et de la foi". Marque de fidélité, cet essai est aussi une savante et fort poétique archéologie du paysage champenois, superbe exemple de dialogue archaïque de l'homme avec le sol qui l'a engendré. On aura compris que Guy Féquant est un de ces écrivains clandestins qui ne déchaînent pas l'enthousiasme unanime des critiques professionnels mais groupent autour d'eux une phratrie secrète de lecteurs qui ont leurs mots de passe et leurs rites...


Il a derrière lui cinq livres qui comptent : après l'essai sur les bergers, il y a eu un "Saint-John Perse, qui êtes- vous ?", suivi de deux romans "Odinsey" et "Le Jaseur boréal". Enfin, ses carnets d'infatigable marcheur, "La Lampe d'argile", textes et poèmes d' inspiration panthéiste. (il faut ajouter : Les blancs chemins : à pied jusqu'à Vézelay, à travers Champagne et Bourgogne" ; Albane, etc.)


Odinsey s'ouvre par la devise figurant sur la pierre tombale de Martin Heidegger : ''La marche à l'étoile, rien que cela". Il s'agit de la chronique imaginaire de l'île d'Odin, peut- être l'ULTIMA THULE de Pythéas... Stéphane Arnarsson, bel exemple de Rebelle dans la plus pure tradition jüngerienne, y assiste impuissant à la fin de la société aristocratique et païenne des sagas, en la personne du Prince Ginnar, qui sera emporté par la triple montée du Christianisme, de la monarchie et des marchands. Arnarsson, fin lecteur d'Horace et d'Hérodote mais aussi brillant botaniste qu'ornithologue, rédige une anthologie arctique, ce qui l'amène, lui qui prétend jouir de "la faveur des Dieux", à de fréquentes escapades solitaires dans la toundra. Curieuse île où le baptême chrétien vient après celui de Nerthus et des Ases, où la prophétesse païenne, mandée par le prince, peut encore exiger de l'évêque qu'il se dépouille de ses insignes...

Le Jaseur boréal tire son nom d'un oiseau, d'ailleurs mis à l'honneur par "La" Poste belge gui lui a consacré un timbre, mais de mauvais augure. Ne dit-on pas au moyen âge, car le héros du roman naît sans doute vers 970, sous le règne d'Otton le Grand, que cet oiseau (pestvogel en flamand) annonce la faim, la peste et la guerre ? Nous y suivons pas à pas - on marche beaucoup avec Féquant - , le jeune Manfred Opilio, élève dans une école monastique qui se retrouvera compagnon d'Eric le Rouge en Amérique. Surnommé Julien l'Apostat par l'ambigu frère Donatien, il s'initie tout jeune, entre autres, aux méandres de la scolastique.

Donatien, son maître, l'interpelle en ces termes : "Si au moins tu étais athée... nous pourrions discuter sur des bases claires !" Ce à quoi notre précoce moinillon répond effrontément : ''l'athéisme n'est pas l'antithèse du Christianisme. Il procède d'un même principe de mutilation : un seul Dieu ou pas de Dieu". Bien vu, jeune homme ! Logique infernale qui annonce tous les totalitarismes : n'est-ce pas Saint Jérôme qui le premier lança le fameux "Qui n'est pas avec nous est contre nous", promis à un bel avenir ? Opilio, esprit fort et fin latiniste, possède un sens de l'humour qui réjouira le lecteur attentif : chez les Vikings, la conversion à la religion des Chrétiens est souvent le fait de femmes sur le retour, ce qui nous vaut un irrespectueux "mammis laxatis, erigirur anima !" Opilio est un de ces Païens insolents, toutefois fascinés par la figure du "moine grammairien voué au culte des livres et à la méditation au cœur de la forêt, ce désert d'Occident".

Ces deux romans qui se complètent nous livrent la réflexion de l'auteur sur le héros nordique, dans la lignée de Nietzsche et de Jünger : Arnarsson et Opilio, en vrais Waldgänger, ne se soumettent nullement au destin, qu'ils dépassent "au nom d'une liberté supérieure et intérieure qui les apparentent aussi bien aux Stoïciens antiques qu'à Don Quichotte de la Mancha".


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